Жорж Санд - Consuelo

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encore le sens du beau, et ne sachant si elle était laide ou jolie,

enfant lui-même au point de s'amuser avec elle de jeux au-dessous de son

âge, homme au point de respecter scrupuleusement ses quatorze ans, il

menait avec elle, en public, sur les marbres et sur les flots de Venise,

une vie aussi heureuse, aussi pure, aussi cachée, et presque aussi

poétique que celle de Paul et Virginie sous les pamplemousses du désert.

Quoiqu'ils eussent une liberté plus absolue et plus dangereuse, point de

famille, point de mères vigilantes et tendres pour les former à la

vertu, point de serviteur dévoué pour les chercher le soir et les

ramener au bercail; pas même un chien pour les avertir du danger, ils ne

firent aucun genre de chute. Ils coururent les lagunes en barque

découverte, à toute heure et par tous les temps, sans rames et sans

pilote; ils errèrent sur les paludes sans guide, sans montre, et sans

souci de la marée montante; ils chantèrent devant les chapelles dressées

sous la vigne au coin des rues, sans songer à l'heure avancée, et sans

avoir besoin d'autre lit jusqu'au matin que la dalle blanche encore

tiède des feux du jour. Ils s'arrêtèrent devant le théâtre de

Pulcinella, et suivirent avec une attention passionnée le drame

fantastique de la belle Corisande, reine des marionnettes, sans se

rappeler l'absence du déjeuner el le peu de probabilité du souper. Ils

se livrèrent aux amusements effrénés du carnaval, ayant pour tout

déguisement et pour toute parure, lui sa veste retournée à l'envers,

elle un gros noeud de vieux rubans sur l'oreille. Ils firent des repas

somptueux sur la rampe d'un pont, ou sur les marches d'un palais avec

des fruits de mer[1], des tiges de fenouil cru, ou des écorces de

cédrat. Enfin ils menèrent joyeuse et libre vie, sans plus de caresses

périlleuses ni de sentiments amoureux que n'en eussent échangé deux

honnêtes enfants du même âge et du même sexe. Les jours, les années

s'écoulèrent. Anzoleto eut d'autres maîtresses; Consuelo ne sut pas même

qu'on pût avoir d'autres amours que celui dont elle était l'objet. Elle

devint une jeune fille sans se croire obligée à plus de réserve avec son

fiancé; et lui la vit grandir et se transformer, sans éprouver

d'impatience et sans désirer de changement à cette intimité sans nuage,

sans scrupule, sans mystère, et sans remords.

[1 Diverses sortes de coquillages très-grossier et à fort bas prix dont

le peuple de Venise est friand.]

Il y avait quatre ans déjà que le professeur Porpora et le comte

Zustiniani s'étaient mutuellement présenté leurs _petits musiciens_, et

depuis ce temps le comte n'avait plus pensé à la jeune chanteuse de

musique sacrée; depuis ce temps, le professeur avait également oublié le

bel Anzoleto, vu qu'il ne l'avait trouvé, après un premier examen, doué

d'aucune des qualités qu'il exigeait dans un élève: d'abord une nature

d'intelligence sérieuse et patiente, ensuite une modestie poussée

jusqu'à l'annihilation de l'élève devant les maîtres, enfin une absence

complète d'études musicales antérieures à celles qu'il voulait donner

lui-même. «Ne me parlez jamais, disait-il, d'un écolier dont le cerveau

ne soit pas sous ma volonté comme une table rase, comme une cire vierge

où je puisse jeter la première empreinte. Je n'ai pas le temps de

consacrer une année à faire désapprendre avant de commencer à montrer.

Si vous voulez que j'écrive sur une ardoise, présentez-la-moi nette. Ce

n'est pas tout, donnez-la-moi de bonne qualité. Si elle est trop

épaisse, je ne pourrai l'entamer; si elle est trop mince, je la briserai

au premier trait.» En somme, bien qu'il reconnût les moyens

extraordinaires du jeune Anzoleto, il déclara au comte, avec quelque

humeur et avec une ironique humilité à la fin de la première leçon, que

sa méthode n'était pas le fait d'un élève déjà si avancé, et que le

premier maître venu _suffirait pour embarrasser et retarder les progrès

naturels et le développement invincible de cette magnifique

organisation_.

Le comte envoya son protégé chez le professeur Mellifiore, qui de

roulade en cadence, et de trilles en grupetti, le conduisit à l'entier

développement de ses qualités brillantes; si bien que lorsqu'il eut

vingt-trois ans accomplis, il fut jugé, par tous ceux qui l'entendirent

dans le salon du comte, capable de débuter à San-Samuel avec un grand

succès dans les premiers rôles.

Un soir, toute la noblesse dilettante, et tous les artistes un peu

renommés qui se trouvaient à Venise furent priés d'assister à une

épreuve finale et décisive. Pour la première fois de sa vie, Anzoleto

quitta sa souquenille plébéienne, endossa un habit noir, une veste de

satin, releva et poudra ses beaux cheveux, chaussa des souliers à

boucles, prit un maintien composé, et se glissa sur la pointe du pied

jusqu'à un clavecin, où, à la clarté de cent bougies, et sous les

regards de deux ou trois cents personnes, il suivit des yeux la

ritournelle, enflamma ses poumons, et se lança, avec son audace, son

ambition et son _ut_ de poitrine, dans cette carrière périlleuse où, non

pas un jury, non pas un juge, mais tout un public, tient d'une main la

palme et de l'autre le sifflet.

Si Anzoleto était ému intérieurement, il ne faut pas le demander;

cependant il y parut fort peu, et à peine ses yeux perçants, qui

interrogeaient à la dérobée ceux des femmes, eurent-ils deviné cette

approbation secrète qu'on refuse rarement à un aussi beau jeune homme, à

peine les amateurs, surpris d'une telle puissance de timbre et d'une

telle facilité de vocalisation, eurent-ils fait entendre autour d'eux

des murmures favorables, que la joie et l'espoir inondèrent tout son

être. Alors aussi, pour la première fois de sa vie, Anzoleto, jusque-là

vulgairement compris et vulgairement enseigné, sentit qu'il n'était

point un homme vulgaire, et transporté par le besoin et le sentiment du

triomphe, il chanta avec une énergie, une originalité et une verve

remarquables. Certes, son goût ne fut pas toujours pur, ni son exécution

sans reproche dans toutes les parties du morceau; mais il sut toujours

se relever par des traits d'audace, par des éclairs d'intelligence et

des élans d'enthousiasme. Il manqua des effets que le compositeur avait

ménagés; mais il en trouva d'autres auxquels personne n'avait songé, ni

l'auteur qui les avait tracés, ni le professeur qui les avait

interprétés, ni aucun des virtuoses qui les avaient rendus. Ces

hardiesses saisirent et enlevèrent tout le monde. Pour une innovation,

on lui pardonna dix maladresses; pour un sentiment individuel, dix

rébellions contre la méthode. Tant il est vrai qu'en fait d'art, le

moindre éclair de génie, le moindre essor vers de nouvelles conquêtes,

exerce sur les hommes plus de fascination que toutes les ressources et

toutes les lumières de la science dans les limites du connu.

Personne peut-être ne se rendit compte des causes et personne n'échappa

aux effets de cet enthousiasme. La Corilla venait d'ouvrir la séance par

un grand air bien chanté et vivement applaudi; cependant le succès

qu'obtint le jeune débutant effaça tellement le sien qu'elle en

ressentit un mouvement de rage. Mais au moment où Anzoleto, accablé de

louanges et de caresses, revint auprès du clavecin où elle était assise,

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