Pendant qu’ils causaient ainsi, tous les deux seuls, oubliant ceux qui les entouraient et qui, du reste, ne prenaient plus garde à eux, toutes les dispositions avaient été prises pour le transport du blessé.
On était allé chercher une voiture; on y avait installé un matelas où Gaston put rester allongé pendant le trajet, et il avait été convenu que le médecin et Edmée ne le quitteraient pas.
Le trajet était long, et on devait aller au pas.
Palmer avait été dépêché en avant pour prévenir Bob, afin qu’il se tînt prêt à recevoir son maître. Une fois le transport effectué, Edmée songerait à ce qu’il lui resterait à faire.
D’ailleurs, elle était résolue.
On eût dit qu’une nouvelle force s’était développée en elle. Maintenant ce n’est plus d’elle qu’il s’agissait, mais de Gaston, et l’épouvantable douleur qu’elle avait éprouvée à la pensée de le voir mourir lui avait donné la mesure de son amour.
Elle ne voulait plus le perdre de nouveau, et aucune puissance humaine ne ferait sur ce point ployer sa volonté.
Et puis, qui était-elle après tout?
Depuis que Fanny Stevenson lui avait révélé le mystère de sa naissance, quelque chose qu’elle n’avait jamais ressenti jusque-là s’était passé en elle.
Désormais elle se sentait complètement détachée des hôtes de la rue de la Chaussée-d ’Antin, et si elle conservait toujours pour son père, un profond et inaltérable attachement, elle n’éprouvait pour madame de Beaufort qu’un sentiment de dédain ou tout au moins d’indifférence.
Cette révélation lui avait en quelque sorte rendu sa liberté d’action, et elle était décidée à en user pour assurer le bonheur de ceux qu’elle aimait.
Mais quel moyen employer pour atteindre ce but?
Cela resta un secret qu’elle ne confia à personne, et qu’elle jugea prudent de cacher avec un soin jaloux.
Aussi quand le lendemain, dans l’après-midi, Fanny Stevenson, qu’elle avait trouvée au domicile de Gaston, voulut la questionner sur ce point, et lui faire part des projets qu’elle avait formés elle-même, Edmée eut un geste mystérieux et lui imposa doucement silence.
– Si vous le voulez bien, ma mère, dit-elle, nous parlerons de toutes ces choses une autre fois.
– Cependant, il faut prendre un parti, insista miss Fanny.
– Je le sais.
– Ton père peut venir d’un moment à l’autre, il connaît ta fuite du couvent; il apprendra que tu es ici, et il viendra.
– Je le verrai avec bonheur, et j’aurai pour lui la même déférence.
– Mais ne crains-tu pas…
– Je ne crains plus rien, car j’ai mon idée.
– Quelle est-elle?
– Je vous le dirai bientôt; ayez confiance. J’ai beaucoup réfléchi depuis hier; vous verrez que vous n’aurez pas à vous repentir de m’avoir laissé agir.
Et elle ajouta aussitôt sur un ton singulier:
– Seulement, il faut que j’aie avec Gaston un entretien décisif; il m’aime, j’en suis certaine, presque autant que je l’aime moi-même, mais il est un point important sur lequel je veux lui demander quelques éclaircissements, et cette explication ne pourra avoir lieu que lorsqu’il sera tout à fait hors de danger.
– Mais le docteur a déclaré que sa blessure était des plus légères.
– Et j’en rends grâce à. Dieu. C’est donc un peu de patience que je vous demande, et j’espère que vous serez contente de votre fille.
Edmée n’en dit pas davantage, et elle quitta Fanny Stevenson pour aller au chevet de Gaston.
Aucun autre incident ne se produisit ce jour-là, et Edmée ne quitta presque pas le chevet du blessé.
Vers le soir, à la suite de la visite du docteur qui s’était retiré, après avoir constaté un mieux sensible, miss Fanny Stevenson était venue prendre place à côté d’Edmée, et tous les trois, délivrés désormais de toute inquiétude grave, se concertaient sur ce qu’ils allaient faire.
Il était évident que M. et Madame de Beaufort ne resteraient pas inactifs et qu’ils emploieraient tous les moyens légaux pour reprendre leur fille. Miss Fanny Stevenson s’exaltait dans sa résistance et sa haine, et elle ne parlait de rien moins que d’en appeler au scandale et de produire les documents terribles qu’elle avait confiés naguère à Gaston.
Ce dernier la regardait sans répliquer, et soucieux.
Au bout d’un moment, il lui prit doucement la main, et l’interrogea.
– Vous ne dites rien, vous, Edmée, dit-il: et pourtant c’est mon bonheur, peut-être le vôtre aussi, qui sont ici en jeu.
Edmée releva la tête et oublia son regard sur le visage pâle du jeune commandant.
– Je n’ai rien à répondre dit-elle, car depuis hier, dans l’état de faiblesse où vous étiez, je ne me sentais pas le courage de vous interroger: mais à présent que le docteur assure que tout danger a disparu, il y a un renseignement que je veux vous demander et que nous avons intérêt à connaître.
– Lequel? fit Gaston, étonné autant peut-être de la question que de la fermeté avec laquelle elle était faite.
– Vous nous avez appris que vous aviez failli être assassiné, mais vous ne nous avez pas fait connaître à quel assassin vous avez eu affaire.
– Eh! le commandant a-t-il besoin de le nommer, interrompit impétueusement miss Fanny, cela ne se devine-t-il pas aisément? L’assassin est Gobson, et c’est madame de Beaufort qui le poussait.
– Quel but avait-il donc? insista Edmée de la même voix assurée. Ce n’est pas à la vie de Gaston qu’il en voulait, je suppose.
– Sans doute, répliqua encore miss Stevenson, mais il voulait lui arracher les titres qui établissent mes droits d’épouse, et en même temps la légitimité de ta naissance…
– Et ces papiers, vous les avez encore? continua Edmée, poursuivant obstinément sa pensée.
– Ah! c’est Dieu qui m’a protégé, répondit Gaston. Ils étaient trois, et j’eusse été perdu, infailliblement dépouillé, si quelques agents accourus au bruit de la lutte, n’avaient mis les misérables en fuite.
– De sorte que vous avez toujours ces titres auxquels sont attachés l’honneur et la fortune de madame de Beaufort.
– Comprends-tu? fit miss Fanny, d’un air de triomphe.
Edmée retomba pour la seconde fois, dans son attitude taciturne et morne, et elle sembla réfléchir profondément.
Il y eut un long silence.
Fanny Stevenson et Gaston l’observaient avec attention, et ils cherchaient à deviner ce qui se passait dans son cœur.
Pourquoi se taisait-elle ainsi? d’où venait son hésitation? quelle pensée sombre pesait sur son esprit?
Miss Fanny eut un mouvement d’impatience.
– Tu te tais! dit-elle d’un accent amer; tu n’éprouves ni colère du passé, ni désir de vengeance pour l’avenir. Ah! tu n’as donc aucune pitié pour les souffrances dont on a abreuvé ta mère.
Edmée tourna vers miss Stevenson son visage baigné de larmes, et l’attira près d’elle par un geste plein d’abandon et de tendresse.
– Oh! je vous aime! répondit-elle. Je vous aime de tout l’amour que vous méritez, et ma vie se passera à vous faire oublier les tortures que vous avez endurées; mais, comprenez-moi bien aussi, chère mère adorée, comprenez bien ce que j’éprouve, et pourquoi je ne pourrai jamais me faire un avenir avec le malheur de mon père.
– Que dis-tu?
– Ah! il m’aime, lui aussi, vous le savez bien, et je ne pourrais être heureuse si je l’abandonnais avec cette épouvantable pensée que sa honte lui viendrait par l’enfant qu’il a si tendrement aimée. Non, non, plutôt le cloître, plutôt la mort, et je suis bien sûre que M. Gaston ne voudrait pas plus que moi d’un bonheur acheté à ce prix.
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