Pierre Zaccone - La Recluse

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Le 25 mars 1851, un charmant aviso gréé en goélette quittait New-York, vers cinq heures de l'après-midi, et, poussé par une brise favorable, prenait la mer, toutes voiles dehors.
C'était l'Atalante, un des plus fins, voiliers de la marine. La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui, évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances attendues…

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– Mais quelle est ta pensée, dit miss Fanny un peu ébranlée, quel est ton projet?

– J’en ai un en effet.

– Dis-le nous.

– Plus tard.

– Pourquoi cette discrétion?

– N’insistez pas, ne me troublez pas, surtout, car, j’ai besoin de toute ma présence d’esprit, de tout mon sang-froid… Mais ayez confiance en moi, et soyez certains, l’un et l’autre, que je n’ai d’autre désir que celui d’assurer votre bonheur qui est le mien!

– Enfin, que veux-tu faire?

Edmée eut un doux sourire.

– Je vais prier Dieu de m’éclairer encore, répondit-elle; puis, je réfléchirai pendant cette nuit, et demain je vous dirai ce que j’aurai résolu. Voulez-vous?

– Il le faut bien.

– Eh bien! à demain, ma mère bien-aimée; à demain, Gaston, mon fiancé… Et aimez-moi assez l’un et l’autre pour ne pas me demander une action dont le souvenir pèserait éternellement sur ma vie à l’égal d’un remords.

Ce que fit Edmée le lendemain, nous le dirons plus loin; mais auparavant, il n’est pas inutile de faire connaître ce qui se tramait rue de la Chaussée-d ’Antin, et surtout ce qui s’y était passé à la suite des événements que nous venons de raconter.

Ainsi que l’avait deviné miss Fanny Stevenson, c’était bien Gobson, poussé par madame de Beaufort, qui avait préparé le guet-apens, lequel devait avoir pour effet de dépouiller le jeune commandant des papiers qu’il portait toujours sur lui.

Seulement, il faut être juste, même envers les coquins; la pensée de Gobson n’allait pas plus loin que la spoliation, et son intention n’était point d’attenter aux jours de Gaston.

Sous prétexte de le conduire auprès de M. de Beaufort, il l’avait attiré dans un lieu désert, où deux affidés étaient apostés, et une fois là, il s’était démasqué tout à fait et avait découvert ses batteries.

Mais il avait affaire à un homme qu’il n’était pas facile d’intimider ni de surprendre. Gaston s’était défendu avec une énergie à laquelle les assaillants ne s’attendaient pas, et une lutte s’était engagée, qui avait mal tourné.

Un coup de couteau est bien vite donné, et l’un des deux hommes aux gages de Gobson n’aimait pas à flâner longtemps dans les rues, la nuit.

Il avait donc précipité le dénouement, convaincu, depuis longtemps, qu’il est plus commode de dépouiller un blessé qu’un homme valide.

Cette vivacité avait tout gâté.

Gaston était tombé en appelant à l’aide, et au moment où les trois bandits allaient se ruer sur le corps roulé à terre, un bruit de pas s’était fait entendre, et ils avaient dû s’empresser de disparaître.

Gobson fut le dernier à s’éloigner.

Mais l’affaire devenait mauvaise. Cela ne pouvait plus passer pour une simple rixe; il jugea prudent d’imiter l’exemple que lui donnaient ses deux compagnons.

Il détala donc peu après, disparut dans le lacis des rues étroites et sombres de ces quartiers, et s’étant jeté dans le premier fiacre qu’il rencontra, il regagna lestement l’hôtel de la Chaussée-d ’Antin.

Madame de Beaufort était déjà rentrée du couvent, et elle l’attendait avec une mortelle impatience.

Quand elle entendit son pas dans le couloir qui conduisait à sa chambre, elle fut sur le point de défaillir.

Un instant après, Gobson entrait.

– Eh bien!… interrogea-t-elle l’œil ardent, les doigts crispés.

Gobson fit un geste découragé.

– Rien! dit-il un peu confus.

– Tu ne l’as pas vu?

– Je le quitte à l’instant.

– Mais ces parchemins… ces titres?…

Gobson raconta brièvement ce qui venait d’arriver, et quand il eut fini, madame de Beaufort se laissa tomber accablée sur un fauteuil.

– Ah! je suis maudite! balbutia-t-elle en roulant sa tête dans ses mains affolées; ma fille! mon enfant! c’est fini, cette femme nous déshonorera! Que faire! que faire!

Et elle resta inerte, affaissée devant Gobson qui, de son côté, n’osait plus proférer une parole.

Ce dernier incident allait singulièrement compliquer la situation.

Fanny Stevenson devait devenir plus implacable encore qu’auparavant; elle trouverait en Gaston un auxiliaire résolu et redoutable, et il n’était pas douteux qu’à eux deux, ils ne parvinssent à éveiller l’intérêt de la justice.

C’était terrible.

Madame de Beaufort se perdait en projets plus ou moins sensés, et elle se demandait si vraiment elle n’était pas le jouet de quelque abominable cauchemar.

Enfin, elle se releva et se mit à faire quelques pas à travers la chambre.

– Et elle! Edmée! balbutia-t-elle d’une voix brisée, où est-elle? Ne sais-tu pas au moins ce qu’elle est devenue?

– Je ne sais rien, répondit Gobson.

– Mais il faut savoir, cependant…

– Demain, dès le jour, je me mettrai en campagne, et je vous promets…

– Quelle misère! mon Dieu! et quelle destinée pour ma pauvre Nancy! Car celle-là, c’est ma fille: Nancy, mon seul amour! et qu’espérer pour elle après un tel scandale? Ah! que Dieu ait pitié de nous!

XI

Sur ces mots, madame de Beaufort congédia Gobson en lui recommandant de venir le lendemain lui faire connaître ce qu’il aurait appris, et dès qu’il se fut éloigné elle rentra dans la chambre, plus désespérée qu’elle ne l’avait jamais été.

Elle avait peur! Mille fantômes vinrent s’asseoir à son chevet; elle eût donné la moitié des jours qui lui restaient à vivre pour être au lendemain.

Et en effet, elle était loin de se douter de ce qui allait se passer.

Pendant toute la matinée du lendemain, une agitation sourde ne cessa de régner dans l’hôtel de la Chaussée-d ’Antin.

Madame de Beaufort déjeuna dans sa chambre, prétextant une légère indisposition, et M. de Beaufort, tourmenté de vagues inquiétudes, lui ayant fait demander si elle pouvait le recevoir, elle lui avait fait répondre qu’elle ne pourrait accéder à son désir que dans l’après-midi.

Elle resta donc seule, chez elle, attendant les nouvelles du dehors, que Gobson s’était engagé à lui apporter.

Ce dernier se présenta vers midi.

Il battait Paris depuis le matin et avait appris tout ce qu’il était intéressant de savoir.

Madame de Beaufort l’écouta avec une avidité fiévreuse et frissonna au récit des aventures de la nuit précédente.

Toutes ses appréhensions se vérifiaient: Fanny Stevenson avait révélé à Edmée le secret de sa naissance; la mère et la fille se liguaient avec Gaston de Pradelle, et de la lutte qui ne pouvait manquer de s’engager devaient sortir la honte et le déshonneur de M. de Beaufort!

C’était l’effondrement complet, la ruine irrémédiable… et elle ne voyait aucune issue à cette impasse où elle s’était elle-même acculée!

M. de Beaufort vint la voir vers deux heures.

Elle n’était pas encore remise.

De son côté, d’ailleurs, il était horriblement inquiet.

Il venait d’apprendre qu’Edmée avait quitté le couvent, et – chose invraisemblable, mais effrayante – on lui avait affirmé que sa fille avait accompagné Gaston blessé jusqu’à sa demeure.

Il y eut entre les deux époux une explication violente.

Madame de Beaufort s’abandonnait à son désespoir. Elle était désormais incapable de raisonner. On ne pouvait plus la bercer d’illusions; la catastrophe était imminente; il fallait prendre un parti.

Lequel?

Fanny Stevenson serait évidemment sans pitié; on devait s’attendre à tout de sa part, et il n’était pas douteux qu’Edmée ne se mît de son parti.

M. de Beaufort répondait à peine.

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