Aussi, après s’être renseigné sur le chemin qu’il avait à prendre, il ne s’attarda pas davantage, et tournant sur lui-même, il se dirigea vers la porte.
Mais, au moment où il allait l’atteindre, un bruit se fit au dehors, bruit de pas lourds et de voix aiguës, et presque aussitôt la porte s’ouvrit, et quatre solides gaillards pénétrèrent dans la salle, portant entre leurs bras un homme qui devait être évanoui. Deux ou trois sergents de ville suivaient. – Voyons, dit l’un d’eux en s’adressant à la matrone, nous vous apportons un blessé; faites descendre un matelas pour le coucher, et que l’on envoie tout de suite chercher un médecin. Le sergent de ville parlait avec autorité; il fut immédiatement obéi, et, pendant que l’un des garçons du bouge s’éloignait précipitamment, on apportait deux matelas sur lesquels le blessé fut aussitôt placé.
Edmée et Palmer étaient restés, pris tous les deux d’une ardente curiosité.
Edmée surtout.
Tous les événements de cette nuit l’avaient bien profondément troublée; elle était fatiguée, énervée, tremblante encore des sinistres scènes auxquelles elle avait assisté; un instant auparavant, elle ne désirait qu’une chose, qui était de fuir ce lieu d’horreur et de regagner au plus tôt l’endroit où l’attendaient sa mère et Gaston.
Maintenant, un sentiment nouveau l’avait saisie; on eût dit que quelque lien puissant la retenait dans cette salle, où naguère elle avait manqué mourir de peur; et c’est avec une curiosité haletante qu’elle observait le mouvement qui s’opérait autour du blessé.
Toutefois, elle n’osait avancer; elle se contenait. Mais quand les matelas eurent été étendus près de la cheminée et que le blessé y eut été déposé; quand elle vit que chacun se retirait et qu’il ne restait plus auprès de lui que l’un des sergents de ville, elle vint, à son tour, jeter un regard sur ce douloureux tableau.
Le regard fut rapide et l’effet foudroyant.
Elle n’eut pas plus tôt aperçu le blessé que tout son sang afflua à son cœur et qu’elle s’affaissa sur elle-même sans proférer un cri.
Palmer, qui l’avait suivie, la reçut défaillante dans ses bras.
Ce blessé qui était là et qu’elle venait de reconnaître, c’était Gaston!
Cependant l’évanouissement de la malheureuse enfant ne fut pas de longue durée.
On s’empressa immédiatement autour d’elle; Palmer se multiplia pour lui prodiguer ses soins, et quelques minutes plus tard elle reprenait ses sens.
Presque en même temps le médecin mandé faisait son entrée, et Edmée, rendue par cette vue à la réalité de la situation, abandonnait la chaise où on l’avait déposée et allait s’agenouiller auprès de Gaston qui n’était pas encore revenu à lui.
– Vous connaissez le blessé? demanda alors le sergent de ville surpris de ce mouvement.
– Oui, oui, monsieur, répondit Edmée, et vous comprenez quel intérêt…
– Quel est-il donc?
– Il s’appelle M. de Pradelle, et il est officier de marine.
Le sergent de ville s’inclina en signe de remerciement et prit note de la déclaration, pendant qu’Edmée se tournait vers le médecin.
Ce dernier s’était agenouillé à son tour, et, assisté de Palmer qui l’éclairait, il avait commencé à examiner le blessé.
Tout le monde faisait silence alentour, et chacun attendait avec anxiété le résultat de cet examen.
Le docteur avait déchiré la fine batiste qui recouvrait la poitrine de Gaston, et, après avoir mis la blessure à nu, il en étanchait délicatement le sang avec un linge mouillé.
Edmée suivait tous ses mouvements les mains jointes, mordant ses lèvres, comprimant les sanglots qui montaient à sa gorge.
Pour elle, il n’y avait plus rien que Gaston!
Que lui importaient les témoins de cette scène! Elle ne cherchait plus à dissimuler sa douleur, qui trahissait son amour; elle ouvrait son cœur sans honte et laissait voir tout ce qu’il contenait et l’inquiète sollicitude qu’elle éprouvait pour le seul être qu’elle eût encore aimé.
Tout à coup elle se dressa à demi et tressaillit.
Gaston venait de faire un mouvement; un soupir douloureux s’était échappé de ses lèvres et ses paupières s’étaient soulevées.
– Mon Dieu! balbutia la pauvre enfant. Et, s’adressant au docteur:
– Ah! il est sauvé, n’est-ce pas? ajouta-t-elle, incapable de se contenir.
– Sauvé, oui, répondit le médecin, mais il aura besoin de grands soins; la blessure est légère, la lame a à peine pénétré dans les chairs, et j’espère qu’il ne se produira aucune complication fâcheuse.
– Mais il ne peut rester ici.
– J’y pensais.
– Il faut qu’on le transporte chez lui, où il pourra recevoir tous les soins que réclame son état.
– C’est cela qu’il faut faire, en effet, et je vais m’en occuper.
Cependant, ainsi que l’avait constaté Edmée, Gaston avait ouvert les yeux et promené ses regards sur cette salle enfumée, qu’il cherchait vainement à se rappeler.
Il n’était point encore sorti tout à fait de son évanouissement et ne distinguait que faiblement les objets qui s’offraient à lui.
Mais peu à peu le sentiment de la réalité lui revint; le souvenir de ce qui s’était passé se présenta plus net à son esprit, et, quand il reconnut Edmée, agenouillée, tristement souriante à ses côtes, il fit un brusque mouvement pour se lever.
Edmée le retint avec une douceur mélancolique.
– Ne bougez pas, monsieur Gaston, dit-elle; le médecin l’a ordonné, et il faut lui obéir.
– Vous! C’est vous! murmura le jeune commandant; comment vous trouvez-vous près de moi, et où sommes-nous ici?
– Je vous expliquerai tout cela. Vous avez été victime d’un odieux guet-apens. Vous avez failli être assassiné; mais Dieu n’a pas voulu qu’une pareille infamie pût s’accomplir, et l’on est arrivé à temps pour vous sauver. Dieu merci, votre blessure est peu grave; on va pouvoir vous transporter chez vous, et là…
– Ah! vous ne me quitterez pas! supplia Gaston.
– Non! non!
– J’ai tant besoin d’être aimé! Et si vous saviez comme je vous aime!
Une vive rougeur monta aux joues d’Edmée à ces paroles, et elle baissa le front sans répondre.
– Vous vous taisez, continua Gaston d’un ton de doux reproche et en lui prenant la main, qu’elle lui abandonna sans résistance; vous hésitez à me donner cette joie d’apprendre que je ne vous suis pas indifférent, et que mon amour…
– Taisez-vous, par pitié! ne parlez pas ainsi, répondit Edmée. Voyez, je suis toute tremblante encore; cette nuit a été douloureuse entre toutes; et quand je vous ai vu là tout à l’heure…
– Chère Edmée!
– Soyez prudent!
– Je ferai tout ce que vous voudrez.
– À la bonne heure.
– Mais dites-moi au moins…
Edmée n’eut pas la force de résister à cette invitation pressante que lui adressait Gaston les lèvres pâles, les doigts glacés, le regard encore voilé des troubles de l’évanouissement.
Elle lui prit les mains et les serra tendrement dans les siennes.
– Oui! oui! dit-elle en baissant les yeux, je vous aime comme je n’ai jamais aimé, comme je n’aimerai jamais! J’espère que ce qui arrive aujourd’hui est la derrière épreuve que Dieu ait voulu m’envoyer. Mais quoi qu’il advienne encore, quelque résolution que mon père doive prendre, je vous jure, Gaston, que je n’aurai jamais d’autre époux que vous, et que ce me sera une joie profonde de vous confier, à vous, le bonheur de toute ma vie.
Une immense satisfaction éclaira à ces paroles les traits du pauvre commandant, et il baisa avec transport les mains de la jolie enfant interdite.
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