– Si encore nous pouvions demander notre chemin à quelqu’un.
– Bon! fit Palmer en un accès de belle humeur; il y a bien à Paris un grand nombre de policemen, mais cela se passe ici comme dans la libre Amérique, et c’est surtout quand on en a besoin qu’on ne les trouve pas!
– Que faire? que faire? dit Edmée avec un sanglot.
– Prenez mon bras, si vous êtes fatiguée, miss. C’est le bras d’un honnête homme, et il saura vous soutenir et vous défendre. Pour égarés, nous sommes égarés; c’est incontestable, mais en y mettant de la persévérance, il n’est pas possible…
– Continuons donc, fit la pauvre enfant avec résignation.
Cependant Palmer était sourdement irrité; une sueur abondante inondait son visage rubicond, et l’on entendait sa respiration siffler en passant dans sa gorge desséchée.
À plusieurs reprises il fit claquer sa langue contre son palais en feu.
– Brigands de marchands de gin! grommelait-il, ce sont eux qui seront cause de ma mort. S’ils ne m’avaient pas volé, comme des convicts effrontés qu’ils sont, je pourrais encore humecter ma langue qui est plus sèche qu’une éponge. Oh! si j’étais quelque chose dans la police!
Il allait poursuivre; mais tout à coup la parole resta suspendue sur ses lèvres et, brusquement, il s’arrêta.
En même temps un immense soupir de satisfaction soulevait sa poitrine, et il se tournait en souriant vers la jeune fille.
Celle-ci ne vit pas son sourire dans la nuit, mais elle comprit que quelque chose d’inattendu, d’inespéré, était survenu et elle s’en réjouit.
– Qu’y a-t-il? demanda-t-elle vivement.
Palmer étendit son bras vers un point de l’horizon.
– Regardez! répondit-il.
Il y avait à quelques pas, au coin d’une ruelle noire, au rez-de-chaussée d’une maison borgne, une lumière qui brillait à travers des rideaux de cotonnade rouge et répandait des lueurs de sang sur le pavé de la rue.
– Qu’est cela? interrogea encore Edmée.
Palmer eut un nouveau sourire épanoui.
– Ça, miss, répondit-il avec complaisance, c’est ce que l’on appelle ici un caboulot, ou, pour parler plus clairement, un établissement où, à toute heure de jour et de nuit, le passant, altéré peut trouver à se rafraîchir.
– Ah! j’espère au moins que vous n’avez pas l’idée d’entrer dans cette maison.
– C’est cependant là seulement que l’on pourra nous indiquer notre chemin. Laissez-moi faire.
Et comme il se dirigeait déjà vers le caboulot, Edmée le retint.
– Au moins vous n’allez pas m’abandonner seule, dans cette rue, dit-elle.
Palmer protesta du geste.
– N’en croyez rien, répondit-il, car j’entends que vous ne me quittiez pas. C’est l’affaire d’un moment, le temps de demander notre route, et après…
Palmer semblait avoir, depuis un moment, recouvré son aplomb et sa solidité; la vue du caboulot, l’espoir d’y trouver à s’y désaltérer lui avaient rendu une partie de sa présence d’esprit; et c’est d’une main assurée et ferme qu’il ouvrit la porte.
Il entra suivi de près par Edmée qui se laissait conduire sans essayer de résister.
Toute observation eût été inutile; elle le comprenait, et d’ailleurs, elle espérait maintenant que quelques-unes des personnes qu’elle allait voir lui indiqueraient son chemin.
Dès qu’elle eut mis le pied dans la salle du rez-de-chaussée, sa confiance ne tarda pas à être fortement entamée.
Il régnait là une fumée opaque, une odeur acre qui la prit à la gorge, et les premiers visages qui frappèrent son regard étaient si repoussants, il y avait une telle expression d’abrutissement sur ces physionomies dont jamais elle n’avait connu d’équivalent, qu’en dépit de sa résolution elle éprouva un profond dégoût, et qu’en même temps elle se sentit prise de nouvelles terreurs.
Elle chercha Palmer pour se rapprocher de lui et lui communiquer ses inquiétudes.
Mais celui-ci avait aperçu le comptoir de zinc derrière lequel se tenait une énorme matrone, et il s’était fait servir une abondante libation.
– M. Palmer! supplia-t-elle, en le touchant de la main.
Palmer avala le contenu du verre que l’on venait de lui remplir.
Il se retourna réconforté.
– Nous y voici, miss, répondit-il; vous voyez, ça n’a pas été long. Et maintenant, nous allons nous occuper des choses sérieuses.
Mais comme il se disposait à questionner la matrone son pied s’engagea dans un escabeau placé près du comptoir, et il manqua de tomber.
– Ce n’est rien! dit-il en se raidissant; et nous en avons vu bien d’autres… Voyons… nous allons partir… ayez confiance en moi… et si quelqu’un osait…
Le malheureux était complètement étourdi. La chaleur intense qui régnait dans la salle, la fumée épaisse du tabac, l’odeur combinée des différentes liqueurs alcooliques, tout cela avait agi sur son cerveau, et il commençait à perdre le sentiment de lui-même.
Il promena autour de lui des regards hébétés et stupides.
– Ah çà! où sommes-nous donc ici? balbutia-t-il en tournant autour du comptoir et se dirigeant comme malgré lui vers les tables occupées par les étranges clients du caboulot. Dieu damne! Je ne m’y reconnais plus, et à moins que ce ne soit ces gentlemen…
Des rires cyniques l’interrompirent… et il se dressa à la manière des ivrognes…
Cependant, les consommateurs du sinistre établissement avaient fini par remarquer le nouveau venu, et, en le voyant osciller sur lui-même, ils s’étaient mis à échanger entre eux des quolibets grossiers, entremêlés de propos ignobles.
– Eh bien! il est un rien poivre! dit l’un.
– Où a-t-il pris cette paille? ajouta un second.
– Il faut aller le remiser! conclut un troisième.
Palmer écoutait sans comprendre, l’œil atone, les bras inertes.
Il n’avait pas été initié encore aux mystères de l’argot et se contentait de regarder en ébauchant un sourire.
Mais bientôt la situation s’accentua et prit une autre tournure.
Après avoir accueilli l’apparition de l’ex-capitaine d’armes par une bordée de lazzis, quelques-uns des consommateurs venaient d’apercevoir Edmée, et presque instantanément ils changèrent d’allure et de langage.
D’abord, ce fut une impression manifeste d’étonnement.
Les jolies filles étaient très rares dans le caboulot de la mère Michel, et, en tout cas, quand par hasard quelques-unes s’y égaraient, ce ne pouvait être que certaines malheureuses appartenant au personnel le plus abject de ces quartiers.
On les connaissait presque toutes; la matrone les saluait d’un geste cynique, et chaque hôte du bouge savait à qui il avait affaire.
Mais ici, c’était bien différent.
Jamais encore on n’avait vu un visage plus gracieux, un regard plus doux, un corps plus svelte, une attitude plus décente.
On eût dit quelque apparition céleste dans un cercle de démons.
L’effet ne se fit pas attendre.
Les, yeux s’allumèrent pleins de convoitise ardente, et l’un des plus audacieux de la bande se leva de table et fit quelques pas vers le comptoir.
C’était un grand garçon, habitué du caboulot, ancien boucher, que l’on appelait le Coupeur , un spirituel sobriquet sous lequel il était fort connu dans l’établissement. Quant à son autre nom, on l’ignorait; il avait le front déprimé, les épaules robustes et voûtées, et l’œil, les lèvres, toute la physionomie enfin, exsudait la passion et le désir effrénés.
Il n’avait pas proféré une parole; mais sa poitrine avait des grondements de fauve; son intention n’était douteuse pour aucun des assistants.
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