César pouvait continuer à délirer à Rome et à remplir le monde d’épouvante; eux se sentaient sous une protection cent fois plus formidable et ne craignaient plus ni sa fureur ni sa démence, tout comme s’il eût cessé d’avoir sur eux droit de vie et de mort.
Une fois, à l’heure où se couchait le soleil, ils entendirent des rugissements venus des lointains vivaria. Jadis, ces voix, tels des présages de mort, glaçaient Vinicius de terreur. Aujourd’hui, ils se regardèrent avec un sourire et levèrent les yeux vers le rayonnement du soir. Parfois Lygie, encore très faible et incapable de marcher seule, s’assoupissait dans le calme du jardin, et Vinicius veillait sur elle. Et, contemplant son visage au repos, il songeait malgré lui que ce n’était plus la même Lygie qu’il avait vue chez les Aulus: à vrai dire, la prison et la maladie avaient en partie atténué sa beauté. Jadis, chez les Aulus, et plus tard, dans la maison de Myriam, elle était aussi belle qu’une statue et aussi ravissante qu’une fleur. À présent, son visage était presque diaphane, ses mains avaient maigri, la fièvre avait affiné ses formes, ses lèvres étaient pâles et ses yeux semblaient moins bleus. Eunice aux cheveux d’or, qui lui apportait des fleurs et couvrait ses pieds de tissus précieux, paraissait auprès d’elle la déesse Cypris. L’esthétique Pétrone s’efforçait en vain de retrouver en elle les charmes de jadis, et parfois il se disait en haussant les épaules que cette ombre des champs Élyséens ne valait point toutes ces luttes, toutes ces douleurs, et tous ces supplices qui avaient failli tuer Vinicius. Mais Vinicius ne l’en aimait que mieux, parce que maintenant il aimait son âme et, quand il veillait sur son sommeil, il lui semblait veiller sur l’univers entier.
La nouvelle de la miraculeuse délivrance de Lygie s’était bien vite répandue parmi les survivants de la communauté chrétienne. Les fidèles accoururent pour voir celle que la grâce du Christ avait favorisée d’une façon si évidente: ce furent d’abord le jeune Nazaire et Myriam, chez qui se cachait encore l’Apôtre Pierre; les autres suivirent. Vinicius, Lygie, les esclaves chrétiens de Pétrone, et les visiteurs, tous écoutaient avec ferveur le récit d’Ursus au sujet de la voix qui s’était élevée dans son âme et lui avait ordonné de combattre la bête. Et les fidèles regagnaient leurs refuges avec l’espoir que le Christ ne permettrait pas leur extermination complète avant que lui-même vînt pour le Jugement dernier. Cet espoir raffermissait leurs cœurs, car les persécutions ne cessaient point. Dès que la voix populaire signalait un chrétien, il était aussitôt arrêté et emprisonné. Les victimes étaient moins nombreuses, il est vrai, car les fidèles du Christ avaient déjà pour la plupart été pris et martyrisés. Beaucoup d’autres avaient quitté Rome pour attendre en province la fin de l’orage; ceux qui restaient se cachaient avec soin, n’osant se réunir pour la prière commune que dans les arenaria , hors la Ville. Toutefois, on continuait à les surveiller et, bien que les jeux actuels eussent pris fin, on les réservait pour les prochains. Le peuple ne croyait plus qu’ils fussent les incendiaires, mais l’édit qui les déclarait ennemis du genre humain et de l’empire n’en continuait pas moins d’avoir force de loi.
Longtemps, l’Apôtre Pierre n’avait point osé se montrer chez Pétrone; mais un soir Nazaire annonça sa venue. Lygie, qui commençait à pouvoir marcher, alla à sa rencontre avec Vinicius, et tous deux se jetèrent à ses pieds. Lui, les revoyait avec une émotion d’autant plus grande que, du troupeau que lui avait confié le Christ, bien peu de brebis restaient, et, sur leur destinée, son grand cœur pleurait. Quand Vinicius lui dit: «Seigneur, c’est grâce à toi que le Rédempteur me l’a rendue!» l’Apôtre répondit: «Il te l’a rendue à cause de ta foi, et aussi pour que ne fussent point muettes à jamais les lèvres qui confessaient Son nom.» Et, disant cela, il songeait aux milliers de ses enfants déchirés par les fauves, aux croix qui avaient rempli l’arène, aux poteaux enflammés dans les jardins de la «Bête», ainsi qu’il appelait César avec une immense pitié.
Vinicius et Lygie remarquèrent que ses cheveux avaient complètement blanchi, que son corps s’était courbé et que ses traits reflétaient tant d’affliction et de souffrance que lui-même semblait avoir traversé tous les supplices et tous les martyres que Néron avait infligés aux milliers de victimes de sa fureur et de sa folie. Tous deux comprenaient que, puisque le Christ lui-même s’était soumis au supplice et à la mort, personne ne pouvait s’y soustraire. Mais leur cœur se brisait à la vue de l’Apôtre, courbé sous le poids des ans, de la peine et de la douleur. Aussi Vinicius, qui comptait emmener dans quelques jours Lygie à Naples, où ils devaient retrouver Pomponia afin de se rendre ensemble en Sicile, le supplia de quitter Rome avec eux.
L’Apôtre posa sa main sur la tête du tribun et répondit:
– Elles résonnent encore à mes oreilles, les paroles que m’a dites le Seigneur au bord du lac de Tibériade: «Quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où il te plaisait; quand tu vieilliras, tu lèveras les bras, et d’autres te mettront ta ceinture et te mèneront où tu ne voudras pas.» C’est donc vrai que je dois suivre mon troupeau.
Eux se taisaient, ne comprenant pas ses paroles. Alors, il reprit:
– Mon labeur touche à sa fin; mais je ne trouverai l’hospitalité et le repos que dans la maison du Seigneur.
Puis, s’adressant à tous deux:
– Souvenez-vous de moi, car je vous ai aimés comme un père aime ses enfants, et, quoi que vous fassiez dans la vie, faites-le pour la gloire du Seigneur.
Et, étendant sur leurs têtes ses mains tremblantes, il les bénit. Eux se pressaient contre lui, songeant que c’était sans doute la dernière bénédiction qu’ils devaient en recevoir.
Mais ils devaient le revoir encore. Quelques jours plus tard, Pétrone rapporta du Palatin des nouvelles alarmantes. On avait découvert que l’un des affranchis de César était chrétien, et l’on avait saisi chez lui des lettres des apôtres Pierre et Paul de Tarse, ainsi que de Jacques, de Jude et de Jean. Tigellin avait connu le séjour de Pierre à Rome, mais il s’était imaginé que l’Apôtre avait péri avec les milliers d’autres chrétiens. Et maintenant, on apprenait non seulement que les deux chefs de la religion nouvelle vivaient encore, mais qu’ils étaient dans la ville même! Aussi, avait-on décidé de s’emparer d’eux à tout prix: avec eux, on extirperait les dernières racines de la secte maudite. Pétrone avait appris de Vestinus que César en personne avait lancé un édit ordonnant d’arrêter Pierre et Paul sous trois jours et de les enfermer dans la Prison Mamertine. Dans ce but, on avait envoyé des détachements entiers de prétoriens explorer toutes les maisons du Transtévère.
Vinicius résolut aussitôt d’aller prévenir l’Apôtre. Le soir même, lui et Ursus, vêtus de manteaux gaulois qui leur cachaient le visage, se rendirent à la maison de Myriam, où habitait Pierre. C’était à l’extrémité du Transtévère, au pied de la colline du Janicule. En route, ils virent d’autres maisons cernées par les soldats, guidés par des gens inconnus. Toute cette partie de la ville était en émoi et çà et là stationnaient des groupes de curieux. Les centurions se saisissaient de quelques personnes et les questionnaient sur Simon Pierre et sur Paul de Tarse.
Ursus et Vinicius, devançant les soldats, parvinrent sans encombre jusqu’à la maison de Myriam, où ils trouvèrent Pierre entouré d’une poignée de fidèles. Timothée, le compagnon de Paul, et Linus, étaient aussi aux côtés de l’Apôtre.
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