» Le comte de C… était un homme de quarante à quarante-cinq ans à peu près; ses manières annonçaient l’habitude du commandement, les lignes pures de son visage disparaissaient sous des traits fortement contractés, et cette physionomie mâle lui avait valu dans sa jeunesse une réputation de beauté qu’il gardait encore dans son âge mûr.
» Il me regarda longtemps sans que la vue de ma jeunesse et de mes larmes changeât en rien l’expression de ses traits; enfin, prenant mes deux mains dans les siennes, et m’attirant à lui par un mouvement auquel je résistai instinctivement:
» – Mon enfant, dit-il, vous ne retournerez plus à votre pension; Son Altesse monseigneur le duc d’Angoulême vient d’ordonner que vous soyez admise à la maison royale de Saint-Denis, et c’est moi, votre tuteur, qui désormais vous servirai de père; vous m’écrirez toutes les fois que vous aurez quelque chose à m’apprendre ou à me demander, je pourvoirai à tous vos besoins comme j’en ai fait la promesse à votre père mourant, et j’espère que vous mériterez par votre conduite la haute protection dont vous honore le prince.
» Je fis une révérence profonde, puis une seconde fois mes larmes se tarirent dans mes yeux. Le comte m’annonça que nous allions monter en voiture.
» Deux heures après, la surintendante des filles de la Légion-d ’Honneur m’accueillit d’un air plein de bonté. À partir de ce moment, j’étais une de ses filles d’adoption.
Fernande poussa un soupir, baissa la tête et garda un moment le silence, comme si elle avait besoin de reprendre de nouvelles forces pour continuer son récit.
– C’est un temps si doux et si charmant que celui de la jeunesse, reprit Fernande en sortant tout à coup du rêve de ses souvenirs, qu’il n’est jamais inutile, dans quelque situation de la vie que l’on se trouve, d’y retremper son âme. À Saint-Denis, j’étais heureuse et fière d’être aimée, de partager les illusions des autres, de conserver leurs espérances, de recevoir mes impressions d’après les leurs; mais par ce contrecoup, le sentiment de mon infortune m’intimidait: forcée de me faire une famille par les relations de l’amitié, je devais nécessairement avoir plus de qualités ou de défauts que mes compagnes, jeunes filles caressées par de riantes promesses, et qu’attendaient au seuil de cette maison les réalités d’une existence, sinon exempte de trouble, du moins préparée avec prudence par les soins et la tendresse de leurs parents. Ma nature me soutint heureusement dans mes bonnes dispositions; sous les regards de nos maîtresses, je grandissais en profitant de la sage éducation que le fondateur de cet établissement avait lui-même méditée, car le génie organisateur de Napoléon se révèle à Saint-Denis comme partout, pour l’ordre et par l’ordre. On me citait, et constamment encouragée par les succès, je dépassais le but qui m’avait été fixé. Pour toute chose, hélas! ajouta Fernande avec un triste sourire, il était dans ma destinée d’aller plus loin que les autres.
» Quand l’empereur fonda l’établissement des filles de la Légion-d ’Honneur, il dit au soldat:
» – Si tu es brave, tu auras la croix; alors, pauvre ou riche, général ou soldat, tu pourras mourir tranquille, car tes enfants auront un père.
» C’était donc l’utile, c’était donc le nécessaire, qu’il avait assuré aux filles pauvres, et pas davantage; car leur promettre ou leur assurer davantage, c’était les élever au-dessus de leur état. Sous la Restauration, beaucoup de nobles familles manquaient du nécessaire et de l’utile, et cependant ce fut à cette époque que les vanités mondaines se glissèrent dans l’asile ouvert aux orphelines par la reconnaissance du guerrier. La loi salique, en nous excluant du trône, ne nous préserve pas de l’ambition de régner par l’influence de notre esprit ou de notre beauté; la femme ne porte de titre que celui de son mari, et par conséquent elle achète ce titre au prix de sa liberté; mais ses filles ont dans le berceau des langes armoriés et jouent avec les perles et les fleurons d’une couronne. Si dans les salles d’étude de la royale maison, si dans les dortoirs, tout restait conforme aux règlements dictés par le soldat couronné, les cours et les jardins avaient des échos qui répétaient l’agitation de la grande ville; le babillage enfantin, qui n’était que le reflet des causeries des salons paternels, y faisait naître dans les cœurs de douze ans l’impatience de briller et le besoin de plaire. Les splendeurs de la cour y rayonnaient au fond des imaginations exaltées et les échauffaient de sourdes espérances; seule peut-être je ne désirais rien, seule peut-être je n’étais pas distraite de mes travaux présents par mes projets à venir. Seulement, la vanité de mes compagnes s’exerçait pour moi aussi bien que pour elles-mêmes; quand elles étaient lasses de se tirer un horoscope de duché et de pairie, elles me prédisaient un bonheur immense, inconnu, inouï, et cette espèce d’hommage qu’on rendait ainsi d’une manière détournée, non pas à ma position, mais à ma supériorité, suffisait à mon ambition, bornait mes pensées, et, chose étrange, au lieu de me faire désirer de quitter Saint-Denis, renfermait complètement mes espérances entre les murailles de la pension.
» Durant six années, personne ne vint me demander au parloir, pas même mon tuteur. Je lui écrivais régulièrement à certaines époques, par le conseil de madame la surintendante; j’écrivais aussi au seul parent qui me restât, à un oncle de ma mère, vieil ecclésiastique, qui m’était presque étranger. Quand l’époque des vacances arrivait, cette époque joyeuse pour toutes les autres devenait pour moi un temps, sinon de tristesse, du moins de réflexions. Mes compagnes partaient comme des hirondelles qui prennent leur volée, allant chercher chacune une famille heureuse de les recevoir, tandis que moi je restais à les attendre dans la seule famille que le ciel m’eût laissée; bientôt elles revenaient, et leurs jeunes coquetteries, leurs espérances dorées me rapportaient des lueurs de ce monde inconnu auquel j’étais moi-même aussi étrangère que si j’eusse vécu à mille lieues du pays où j’étais née.
» Je me sentais donc de plus en plus isolée à mesure que l’âge me faisait comprendre le monde et le besoin d’y être protégée. Alors, avec ce jugement juste et sévère que je portais en moi, parce que rien n’avait jamais faussé ce jugement, mon ambition douce et pure me portait à désirer de ne jamais sortir de Saint-Denis, où les degrés hiérarchiques de la maison offraient à mon avenir les seules richesses qu’il pût raisonnablement espérer. Je ne puis pas dire que j’y fusse résignée, je n’avais même pas le mérite de la résignation; je ne voyais rien au delà dans l’avenir, voilà tout. Quant au passé, il se bornait pour moi au château de Mormant, avec ses hautes tourelles dépassant les grands arbres du parc, ses grandes chambres sombres et sculptées dans lesquelles rayonnaient de temps en temps l’uniforme brodé et les épaulettes brillantes de mon pauvre père.
» Tout à coup, un bruit inaccoutumé vint troubler l’essaim de nos jeunes filles dans les projets qu’elles formaient avec tant de confiance. Le canon des trois jours retentit jusqu’au fond de l’abbaye, et le mot effrayant de révolution vint porter une terreur vague au milieu de tous ces jeunes visages roses et riants. Parmi ces filles nobles, seule peut-être je n’avais, moi, entendu ni flatter ni maudire. Je ne m’étais pas instruite au souffle des passions politiques, je n’avais point fait la part de ma famille dans les événements de l’histoire. L’admiration exclut l’égoïsme. Je m’étais contentée d’admirer, je ne me croyais liée en aucune façon à l’élévation ou à la chute des trônes. Je ne savais pas encore que les individus font les masses, et que les grandes commotions sociales vont des palais aux chaumières.
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