» Madame de Vercel était un type tout correct et déduit selon les principes les plus sévères; de même qu’on trouvait dans sa personne la régularité, l’accord, les justes proportions, sa conduite et son langage étaient irréprochables. Au premier aspect, pour les yeux et pour l’esprit, cette organisation merveilleuse était mise en jeu par les rouages d’une intelligence supérieure, et la raison semblait être la pendule qui en modérait tous les mouvements, qui en réglait la marche. Elle avait observé le monde, elle avait, pour ainsi dire, tout calculé, tout formulé par des équations algébriques, afin de résoudre le grand problème de la considération dans la vie sociale. Elle n’attachait d’importance qu’à l’opinion. Pour elle, tout consistait dans le rituel. La forme l’emportait d’abord, mais sans porter de préjudice au fond. Cependant son esprit la plaçait au-dessus de l’étiquette, de même qu’elle était plus que noble, quoiqu’elle n’appartînt pas au nobiliaire. Jamais on ne la trouvait en défaut dans la moins importante des actions, jamais elle ne restait sans réponse, quelque question qu’on agitât. Ses idées étaient arrêtées sur toutes choses. Froidement accueillie par les femmes, recherchée par les hommes, madame de Vercel avait une position exceptionnelle. On ne savait au juste ni ce qu’elle était ni ce qu’elle faisait, quoiqu’elle ne donnât pas prise au plus léger soupçon. On aurait voulu qu’il planât moins de vague sur son origine et sur son existence, dût-on avoir à lui pardonner quelques peccadilles. On ne l’aimait pas, on était forcé de la respecter. Sans fortune, elle affichait l’ordre et ne condamnait pas le luxe; aussi n’exigeait-on rien d’elle à ce sujet; elle était simple et modeste sans affectation: c’était enfin une femme parfaite pour quiconque ne pouvait, comme moi, sonder le fond de sa conscience; encore moi-même ne devais-je la connaître qu’après avoir été sa victime.
Fernande s’arrêta une seconde fois, mais ce n’était plus pour réfléchir, c’était pour essuyer ses larmes.
– Ma vie était complètement changée, poursuivit Fernande; M. le comte de C… avait fait de sa vie la mienne; le nom de mon père, le titre de sa pupille, m’ouvraient tous les salons. Le matin, ma vie était consacrée aux études; la peinture et la musique, que j’aimais passionnément, et dans lesquelles je faisais de rapides progrès, me prenaient une partie de la journée; à quatre heures, mon tuteur venait me voir, admirait mes esquisses, me faisait chanter, et applaudissait à ma voix. Souvent il restait à dîner avec nous, puis, après le dîner, commençait la vie du monde: les spectacles, les soirées, les bals. Comme la réputation de madame de Vercel était irréprochable, madame de Vercel me conduisait partout, et partout où j’allais je rencontrais le comte de C…, occupé sans cesse à faire valoir mes talents et mon esprit. Aux yeux de la société et même aux miens, certes mon tuteur remplissait dignement le mandat dont il s’était chargé: un père n’eût pas fait pour sa fille plus qu’il ne faisait pour moi.
» Cependant, au milieu de cette suite non interrompue de travaux et de plaisirs qui faisaient de moi une artiste femme du monde, et une femme du monde artiste, au sein de cette existence qui eût été celle que je me fusse choisie moi-même, si j’avais été libre de choisir d’avance ma vie, j’éprouvais de vagues pressentiments, une crainte instinctive que je repoussais comme une sorte de crime. Peu à peu, dans le développement de mes idées au contact des personnes qui composaient notre société ordinaire, par un effet inévitable de la marche des choses, la pudeur de la jeune fille s’alarma instinctivement.
» En effet, M. de C…, dans ses rapports avec moi, dont chaque jour resserrait l’intimité, quoique je fisse tout ce que je pouvais pour le maintenir à distance, M. de C… trahissait de plus en plus une impatience inexplicable, une ardeur réprimée, dont je ne pouvais comprendre la cause. Son affection même changeait de nature; ce n’était plus, du moins à ce qu’il me semblait, ce sentiment de bienveillance affectueuse qu’un tuteur porte à sa pupille; c’était quelque chose comme de la galanterie, des manières de dire qui m’embarrassèrent d’abord, et qui, ensuite, me devinrent suspectes. J’essayai d’abord timidement de faire comprendre à madame de Vercel la crainte qui peu à peu s’emparait de moi. Elle me devina au premier mot; peut-être avait-elle prévu ce moment, peut-être attendait-elle cette explication, et ce fut alors seulement que je reçus la première impression de terreur que le caractère de cette femme dangereuse devait produire sur moi, malgré l’art des transitions qu’elle avait à un si haut degré, malgré les nuances imperceptibles de langage qu’elle possédait si bien.
» – Ma chère enfant, me dit-elle, j’ai remarqué, en effet, que le comte n’est plus le même; il est triste, il est rêveur, il soupire. Vous craignez qu’il ne soit souffrant de corps ou d’âme, et moi aussi, je le crains. D’abord il s’est fait un inconcevable changement dans sa manière de vivre: l’esprit de parti, qui le dominait, ne paraît plus exercer la moindre influence dans ses résolutions. D’un autre côté, tous ses plaisirs habituels sont négligés, il ne s’occupe plus de chevaux, il ne va plus au club, il est distrait au whist: enfin, on dirait qu’il nous évite, ou que devant nous il éprouve un embarras insurmontable. Si vous l’aviez connu avant votre sortie de Saint-Denis, c’était le plus gai et le plus aimable des hommes. Mais soyez tranquille, je lui parlerai, je lui demanderai la cause de cette mélancolie, je lui dirai que vous êtes inquiète.
» – Prenez garde, madame, repris-je, il me semble que vous ne comprenez pas bien le sentiment qui me dicte ma question.
» – Quoi! dit-elle, des ménagements, des précautions pour faire entendre aux gens qu’on prend intérêt à eux, qu’on s’occupe de leur santé, qu’on s’inquiète de leur bonheur!. Allons donc, vous n’y songez pas, ma chère amie; laissons l’adresse à ceux qui projettent le mal. Je ne suis pas une femme rusée, moi, je vous en préviens, et je me suis toujours bien trouvée d’aller droit au but, de dire franchement les choses: la vérité est l’habileté des cœurs purs. Soyez sans inquiétude. Votre tuteur, d’ailleurs, me connaît depuis longtemps, et il sait bien qu’il est aussi difficile de me cacher quelque chose que de me détourner de la ligne de mon devoir.
» Cette brusquerie de langage devait, comme on le voit, écarter le soupçon. La rudesse de la voix était d’ordinaire le moyen que madame de Vercel employait pour déguiser ses flatteries. À cet égard, elle avait une espèce d’originalité qui la rendait remarquable, et c’est ainsi qu’elle déguisait son hypocrisie, ou, pour mieux dire, sa profonde connaissance du cœur humain et sa merveilleuse habileté.
» M. de C. ne vint point ce jour-là. Je ne sortis donc ni pour aller au spectacle ni pour aller dans le monde; je restai chez moi à lire, interrompant malgré moi ma lecture par de longues et profondes rêveries, et sentant de temps en temps de légers serrements de cœur, comme on en éprouve quand un malheur inconnu, mais réel, est suspendu sur notre tête.
» Toute la soirée, madame de Vercel demeura dehors.
» Le lendemain elle vint à moi avec un air profondément mélancolique, me serra dans ses bras avec une sorte d’affectueux empressement, puis, me faisant asseoir près d’elle:
» – Causons, ma chère enfant, me dit-elle en enfermant mes deux mains dans les siennes, j’ai beaucoup de choses à vous dire; je me suis expliquée hier soir avec le comte. Je n’aime pas les mystères, moi; je ne savais rien de votre situation, mais il m’a tout dit, et maintenant je la connais; et… je vous l’avoue, ma chère petite, je ne puis m’empêcher de vous plaindre et de le blâmer. On n’agit pas avec plus d’inconséquence qu’il ne l’a fait, et aujourd’hui lui-même le sent et en convient.
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