Lorsque le duc de Runes fut tombé, don Juan, la pointe de l’épée baissée, attendit une minute qu’il plût à l’un des amis de son adversaire de continuer le combat, comme c’était assez l’habitude. Mais les trois gentilshommes, d’un signe, lui firent comprendre que tout était fini.
Alors il s’habilla, se dirigea vers le cheval que son laquais lui tenait en main à cent pas de là, se mit en selle, rentra dans Paris et, vers dix heures, atteignit l’auberge de la Devinière. Quelques minutes plus tard, il en ressortait à pied, affairé, empressé comme toujours, maugréant on ne sait quelles imprécations contre l’injustice du sort.
Don Juan se dirigeait vers l’hôtel de Loraydan.
Par des ruelles détournées, il évita la partie de la rue du Temple où se trouvait la demeure des Runes. Il l’évita, non par crainte de quelque rencontre désagréable, mais pour s’éviter une émotion qu’il déclarait inutile. Et déjà, dans cet esprit où la vie ne se reflétait qu’en fugitives empreintes, l’image d’Adélaïde s’effaçait. Il faut dire qu’une minute, il avait eu cette pensée d’aller trouver la duchesse, et, à ses pieds, repentant, soumis, tenter quelque impossible consolation. Une lueur de bon sens lui montra ce qu’il y aurait d’odieux en cette démarche.
Il déboucha dans la rue du Temple, tout près du cabaret du Bel-Argent qu’il atteignit bientôt. Et alors il s’arrêta, évoquant soudain la mièvre et petite figure de la ribaude qui ne possédait rien au monde, pas même de nom, puisqu’elle s’appelait tout bonnement la Blonde…
Et don Juan commença de se plaindre.
Il se plaignit. Il jugea qu’il était victime de fatalités acharnées.
Il éprouva le désir de verser quelques pleurs. L’attendrissement le gagna, et, en fin de compte, il décréta que si quelqu’un au monde avait besoin de consolation, c’était lui.
La consolation… cette ribaude?
Qu’importait, en somme? Ribaude ou princesse, la femme qui le tiendrait dans ses bras, à qui il pourrait dire combien malheureux il était, qu’il pourrait émouvoir de sa propre émotion, chez laquelle il pourrait provoquer une douce compassion, oui, la femme qui, en cette heure, mêlerait ses larmes aux siennes serait la digne consolation de sa peine qui seule comptait… Il eut un sourire.
De son pas rapide et léger, il marcha vers le perron du pauvre cabaret, et il s’arrêta court: quatre hommes vêtus de noir en sortaient, quatre porteurs de la prévôté, de ceux que le prévôt envoyait d’office pour enlever les morts trop pauvres pour payer leur enterrement.
Sur leurs épaules, ils portaient un cercueil couvert d’un mauvais drap élimé et troué.
Ils n’étaient que quatre.
Et certes ils suffisaient à la besogne, si maigre, si légère, si fluide était la pauvre créature qui s’en allait de ce monde vers un autre qui, si mauvais, si horrible se trouvât-il, lui serait toujours moins affreux que celui-ci…
C’était la ribaude… c’était la Blonde!…
Étant revenu vers le soir au cabaret du Bel-Argent, poussé par quelque curiosité, et voulant connaître comment était morte la Blonde, voici ce que don Juan apprit. Ces détails, il les eut dans une conversation avec Amélie la Borgnesse qu’il interrogea:
– Monseigneur, lui dit cette fille énormément flattée de l’entretien, lorsque Brisard, le laquais de ce monseigneur comte d’à côté est venu me chercher, vous m’avez donné deux soufflets parce que je n’étais point princesse…
– Oui-da, fit don Juan, et je vais t’en donner autant si tu ne te hâtes de me parler de la Blonde.
– Oui, monseigneur, et vous me donnâtes aussi deux pièces d’or, c’était pour en arriver là. Car justement, la petite Blonde en avait aussi de ces pièces d’or. Maintenant, je comprends. C’était vous qui les lui aviez données. Vous en donnez donc à tout le monde?
Elle sourit largement. Et don Juan lui dit:
– Il te manque trois dents. Prends garde que tout à l’heure il ne t’en manque six.
Elle toisa don Juan, le soupesa du regard, eut un haussement d’épaules, et dit:
– Oh! Vous n’avez pas les poings de Lancelot. N’importe. Voici donc comment la chose s’est faite. La petite Blonde, monseigneur, est morte comme nous mourons toutes. Elle a eu un petit soupir, et c’est tout. J’étais là, je puis vous jurer que c’est la pure vérité. Elle me devait beaucoup d’argent, et pourtant je lui ai laissé sa chemise quand on l’a mise dans la bière, tout le monde vous le dira.
– Et les pièces d’or? gronda don Juan. N’étaient-elles pas suffisantes pour te payer?
– Les pièces d’or? fit-elle étonnée. Mais elle les a emportées.
– Emportées?
– C’est sûr. Emportées, je vous dis. Je ne peux pas mieux dire, pourtant.
– Emportées où? Vilaine ribaude, veux-tu t’expliquer?
– Emportées dans la boîte, dans le cercueil. Ah! vous savez, monseigneur, vous savez donner de l’or et des soufflets comme s’il en pleuvait, mais vous êtes long à comprendre. Tout le monde comprend cela, voyons: la Blonde, en mourant, a emporté ses belles pièces d’or avec elle, dans la fosse, c’est bien simple. Car elle a été à la fosse, la petite Blonde. Vous devez pourtant savoir que la paroisse est riche et possède un cimetière. Ce n’est pas comme Saint-Médard, par exemple, une paroisse de gueux qui n’a qu’un charnier.
Don Juan, une minute, médita sur cette sombre explication où intervenaient des fosses et des charniers, puis:
– Je veux savoir pourquoi elle a emporté cet or…
– C’est elle qui a voulu, monseigneur. Dix minutes avant de tourner de l’œil, elle nous a dit: « Si je meurs, je veux qu’on me laisse ces belles médailles qu’il m’a données.» Elle l’a dit tel que je vous le dis, monseigneur. Nous lui avons donc laissé l’or, puisqu’elle l’avait voulu.
– Et quand elle a été morte, vous n’avez pas eu la pensée de lui prendre ces pièces?
– Tiens! Est-ce qu’on est des Turcs? On est des chrétiens. Elle avait dit: «Je veux mes belles médailles.» C’est sacré. Par exemple, monseigneur, elle y perd. Mais ces petites filles ont des lubies sans prévoir si ça leur fera du bien ou du mal. Elle y perd, la Blonde!
– Et qu’y perd-elle, voyons? fit don Juan étonné.
– Dame, si elle n’avait pas voulu emporter cet or, voyez tout ce qu’elle aurait pu avoir avec: d’abord, au lieu de la chemise rapiécée que je lui ai laissée pour qu’elle n’ait tout de même pas trop froid dans la boîte, un beau drap blanc tout neuf. Ensuite une belle et bonne messe, ensuite des porteurs à ses gages, et précédés de la croix, avec des prières tout le long du chemin jusqu’à son dernier gîte. Sans compter que si elle avait pu avoir un porteur de croix et un diacre pour les prières, nous aurions pu la suivre, tandis que personne n’a osé l’accompagner, crainte d’être mal vu des voisins, et qu’elle a dû s’en aller toute seule. Je vous dis qu’elle y a perdu à vouloir garder ses médailles.
Don Juan, sur ces explications, eut une deuxième méditation, puis, repoussant les sinistres pensées qui l’assaillaient:
– Mais enfin, pourquoi a-t-elle voulu les emporter, ces carolus?
– Ces carolus? C’étaient donc des carolus?… Qu’est-ce que c’est, des carolus?…
– Les médailles qu’elle avait. Pourquoi a-t-elle voulu les avoir dans son cercueil?
– Ah!… Une idée de petite fille, monseigneur. Pas de prévoyance. Pas de sagesse, monseigneur. Il y a de cela une quinzaine, voilà que je vois revenir la Blonde qui, sur mes bons conseils, s’en était allée faire un tour dans la rue. Elle était joyeuse et triste. Elle pensait des choses. Elle s’enferme. Je l’entends chanter, et puis rire, et puis pleurer, et puis j’entends le bruit de l’or. J’entre. Elle me dit: « Demain sera un beau jour pour moi…»
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