Très bas, il répondit:
– C’est impossible. Ce cœur qui n’a commencé à vivre que du jour où je vous ai connue cessera de battre lorsque je serai loin de vous. Adieu, madame…
Elle tendit sa main. Il fit non de la tête et murmura:
– Quoi! Pour tant d’amour, vous ne me laisserez pas au moins quelque radieux souvenir avec quoi je puisse vivre et tromper ma douleur?… Quoi! Votre main seulement? Quoi! Pas même un baiser… un seul?… un pur et chaste baiser fraternel que j’emporterai sur mes lèvres comme le joyau de ma pauvre vie, la suprême consolation de ma mort?…
Il se rapprocha vivement, la figure bouleversée, ruisselante de larmes, il ouvrit ses bras, elle voulut reculer… il était trop tard… tremblante de pitié, certaine qu’aucune pensée mauvaise ne pouvait se lever dans le cœur de cet homme qui pleurait, elle parut près de consentir ce baiser, de le consentir comme un acte de reconnaissance et de compassion… dans cet instant même, en un grand miroir placé en face d’elle sur la cheminée, elle vit… ah! elle vit la porte s’ouvrir, et dans l’encadrement de cette porte apparaître le duc de Runes… le mari!
Coupable, Adélaïde eût certainement trouvé le geste immédiat qui l’eût sauvée peut-être.
Innocente, elle demeura inerte.
La stupeur et l’horreur la paralysèrent.
Elle eut seulement un soupir d’épouvante.
Cela dura deux secondes pendant lesquelles don Juan, certain que la duchesse enfin succombait, murmura des choses ardentes qu’elle n’entendit point… cela dura les deux secondes que la fatalité avait voulues… les deux horribles secondes qu’il fallait pour que François de Runes fût convaincu de la trahison… et quand, d’un violent recul de tout son être, avec un déchirant cri de désespoir, elle s’arracha aux bras de don Juan qui allaient se refermer sur elle, il était trop tard… le duc venait à elle.
Don Juan le vit alors seulement, et se recula, effaré, comprenant soudain que quelque chose de terrible s’accomplissait et il eut la soudaine sensation qu’il venait d’assassiner ces deux êtres charmants qui semblaient créés pour toute une vie de bonheur… le duc et la duchesse de Runes.
Le duc ne parut pas l’apercevoir.
Il s’arrêta devant Adélaïde.
Il tremblait de tous ses membres comme si toutes les forces vitales se fussent effondrées en lui d’un seul coup, et sa figure toute blanche se marbrait de taches plus livides.
Aucune colère visible en son attitude. On n’eût pu dire non plus qu’il éprouvât une douleur quelconque. Il paraissait en proie à un prodigieux étonnement qui l’accablait, l’écrasait. Sa parole fut presque inintelligible quand il prononça:
– C’est toi Adélaïde?… C’est bien toi?… toi!… toi, dis-je!… toi!…
Elle cria:
– Que crois-tu, François? Dis-le! Dis-le tout de suite! Que crois-tu!…
Ce fut un hurlement, un jaillissement de sa protestation, la clameur de son innocence. L’accent eût suffit pour convaincre le duc si, malheureusement pour lui et Adélaïde, il n’eût vu, l’instant d’avant, vu de ses yeux, absolument vu sa femme aux bras de don Juan: la preuve, l’indiscutable preuve de sa trahison…
Au cri de la duchesse, il eut un haussement d’épaules, le geste de dédain, de mépris qui signifie l’inutilité absolue de toute explication. Il se détourna d’elle, et, face à don Juan:
– Demain matin, à huit heures, dans le Pré-aux-Clercs…
Tenorio s’inclina et dit:
– J’y serai. Mais…
Il allait entreprendre une explication, protester, jurer sur Dieu et l’honneur que la duchesse était parfaitement innocente, il se tut soudain; ce visage flamboyant sur qui il levait les yeux lui fit peur. Il comprit que s’il osait parler il était un homme mort, et que le duc, en ne se jetant pas sur lui, à l’instant, le poignard au poing, accomplissait sur lui-même un rude effort. Avec fermeté don Juan répéta:
– À huit heures du matin, dans le Pré-aux-Clercs.
Et il s’en alla…
Adélaïde alors marcha sur son mari, l’atteignit malgré qu’il se reculât, le saisit dans ses bras malgré qu’il la repoussât, le prit par la tête, se cramponna à son cou, et, farouche, terrible dans cette suprême défense de son bonheur, cria:
– François, il faut que tu saches! François, je veux que tu saches! François! François! Tu m’entendras! François! François! Tu me laisseras parler, ou je jure Dieu que je ne me tue devant toi!…
Que dit-elle? Que put-elle dire? Quels accents trouva-t-elle? C’est un fait, un sinistre fait que la vérité est aussi difficile à prouver que le mensonge. Bien souvent plus difficile. Plus libre, plus aisé en ses tours et détours, le mensonge trouve des arguments irréfutables là où la vérité demeure impuissante. Tout gêne la vérité, jusqu’à la conscience qu’elle a de soi-même, et jusqu’au dégoût d’être forcée à se défendre. Que dit-elle, cette malheureuse Adélaïde, à qui un censeur implacable pourra sans doute reprocher cet instinctif mouvement de pitié qu’elle eut pour don Juan, à qui les femmes de notre temps plus rigoriste, peu au fait des mœurs d’une époque où la vie sociale comportait d’autres libertés d’allure pourront reprocher peut-être d’avoir écouté quinze jours durant d’amoureux discours?
Il est bien probable qu’avec du temps, elle fût parvenue à convaincre son mari et à effacer dans son esprit jusqu’au souvenir de l’affreuse vision. Mais il est bien probable aussi que frappé dans son orgueil, dans son amour, dans sa parfaite confiance, le duc, cette nuit-là, à toutes les affirmations de la vérité, opposa la preuve, l’irréfutable preuve: j’ai vu! vu de mes yeux! J’ai vu!…
Quelle nuit ils durent passer, ces malheureux qui, du parfait état de bonheur, étaient précipités à l’extrême misère!
Un peu avant huit heures du matin, dans le brouillard qui estompait les vastes bâtiments de l’abbaye de Saint-Germain, sur l’herbe rare du pré si souvent foulé par les duellistes ou les émeutiers, le duc de Runes et don Juan se trouvèrent en présence. Le duc avait amené trois de ses amis, mais Juan Tenorio était seul. Les deux ennemis, sur la demande du duc, se défirent de leurs habits, afin de se battre le torse nu.
Runes, un instant, considéra avec une sombre curiosité cet homme qui avait détruit deux existences. Don Juan détourna les yeux: peut-être avait-il vaguement conscience du crime qu’il avait commis: crime, il est vrai, absous d’avance par les conventions sociales.
Le premier coup de huit heures tinta à l’abbaye, lorsque les deux épées se choquèrent, et ce fut foudroyant: le huitième coup tristement résonnait dans l’air ouaté de brumes, lorsque l’un des deux adversaires s’abattit, rendant le sang à flots par la bouche, tandis que la blessure qui, presque imperceptiblement, trouait le côté gauche de la poitrine, saignait à peine.
C’était le duc de Runes.
La pointe de Juan Tenorio lui avait crevé le cœur.
Il n’eut pas un spasme, pas un frisson, il demeura inerte à jamais.
C’est ainsi qu’à l’âge de vingt-trois ans périt Henri-François, septième duc de Runes, vrai gentilhomme par l’esprit et le cœur, en pleine jeunesse, en pleine beauté, en pleine félicité.
Il périt uniquement parce que don Juan Tenorio s’était avisé que la duchesse de Runes était une fort jolie femme, d’autant plus précieuse à conquérir qu’elle adorait son mari du plus pur, du plus sincère amour.
Au nombre des morts mentionnées au registre des dames oblates en décembre 1541, nous trouvons celle de Julie-Adélaïde de Fontenac, duchesse de Runes, en religion sœur Sainte-Claire, décédée à la suite d’une maladie de langueur.
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