La partie publique de la villa était encore bondée de solliciteurs alors que la nuit était déjà tombée. Nous remontâmes un couloir, franchîmes une grosse porte et pénétrâmes dans une salle chauffée, garnie de tapis, brillamment éclairée par une centaine de bougies et imprégnée d’un parfum capiteux, au centre de laquelle César était allongé sur le dos, entièrement nu sur une table pendant qu’un masseur noir faisait pénétrer de l’huile dans sa peau. Il lança un regard bref dans ma direction et tendit la main. Je remis la lettre de Cicéron à Hirtius, qui en brisa le sceau avant de la donner au gouverneur. Je baissai les yeux en signe de respect.
— Comment s’est passé ton voyage ? m’interrogea alors César.
— Très bien, Excellence, répondis-je. Merci.
— Est-ce qu’on s’occupe de toi ?
— Oui, merci.
J’osai le regarder véritablement pour la première fois. Son corps était luisant, très musclé et intégralement épilé — une affectation déconcertante qui avait pour effet de mettre en relief ses multiples cicatrices et hématomes, sans doute récoltés sur les champs de bataille. Il avait un visage indubitablement frappant — émacié et anguleux, dominé par des yeux sombres et pénétrants. Il émanait de l’ensemble une impression de grande puissance, à la fois de l’intelligence et de la volonté. On comprenait pourquoi les hommes comme les femmes se laissaient aussi facilement envoûter. Il avait alors quarante-trois ans. Il roula sur le flanc, face à moi — je remarquai qu’il n’avait pas une once de graisse et que son ventre paraissait entièrement dur —, se redressa sur le coude et fit signe à Hirtius, qui lui porta aussitôt un encrier.
— Et comment se porte Cicéron ? poursuivit-il.
— Très mal, malheureusement.
Il éclata de rire.
— Oh non, je n’en crois pas un mot : il survivra à tous… ou à moi, en tout cas.
Il plongea sa plume dans l’encre, griffonna quelque chose sur la lettre et la rendit à Hirtius, qui saupoudra de sable l’encre humide, souffla sur les résidus, enroula de nouveau le document puis me le tendit d’un air inexpressif.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit pendant ton séjour, n’hésite pas à demander.
Il se rallongea alors sur le dos, et le masseur reprit son pétrissage.
J’hésitai. Je venais de si loin. J’avais le sentiment qu’il aurait dû y avoir quelque chose de plus, ne serait-ce qu’une anecdote que j’aurais pu raconter à Cicéron. Mais Hirtius me toucha le bras et m’indiqua la porte d’un signe de tête.
À l’instant où j’y arrivais, César me lança :
— Te sers-tu toujours de tes notes abrégées ?
— Oui.
Il ne fit pas d’autre commentaire. La porte se referma et je suivis de nouveau Hirtius dans le couloir. Mon cœur battait à tout rompre, comme si je venais de réchapper d’une chute brutale. Ce ne fut que lorsque je me retrouvai dans la chambre où je devais passer la nuit que je pensai à vérifier ce que César avait inscrit sur la lettre. Deux mots seulement : soit d’un laconisme élégant, soit d’un mépris caractéristique selon la façon dont on choisissait de les interpréter. Approuvé. César .
Le lendemain matin, lorsque je me réveillai, la maison était silencieuse. César et sa suite étaient déjà partis pour la ville suivante. Ma mission terminée, je me mis moi aussi en route pour le long voyage de retour.
Lorsque je parvins au port d’Ancône, une lettre de Cicéron m’y attendait : les premiers soldats de Pison venaient d’arriver à Thessalonique et, par précaution, il partait immédiatement pour Dyrrachium — situé dans la province d’Illyrie et qui échappait donc à l’influence de Pison. Cicéron espérait me rejoindre là-bas. En fonction de la réponse de César et de la situation à Rome, il déciderait alors de ce qu’il ferait ensuite : Telle Callisto, il semble que nous soyons condamnés à errer à travers l’éternité.
Je dus attendre dix jours un vent favorable, et ne pus atteindre Dyrrachium qu’aux Saturnales. Les Pères de la Ville avaient mis à la disposition de Cicéron une maison fortifiée dans la montagne, avec vue sur la mer, et c’est là que je le trouvai, contemplant l’Adriatique. Il se tourna à mon approche. J’avais oublié à quel point l’exil l’avait vieilli. Ma consternation dut se voir sur mon visage parce que son expression se rembrunit à l’instant où il me vit, et il dit amèrement :
— Je comprends donc que la réponse a été non ?
— Pas du tout.
Je lui montrai sa lettre portant en marge l’écriture de César. Il la prit dans ses mains et l’examina longuement.
— « Approuvé, César », lut-il à voix haute. Non, mais regarde-moi ça ! « Approuvé, César » ! Il fait quelque chose qu’il n’a pas envie de faire, et ça le fait bouder comme un gamin.
Il s’assit sur un banc, sous un pin parasol, et me fit raconter ma visite dans les moindres détails. Il lut ensuite les extraits que j’avais copiés des Commentaires de César. Lorsqu’il eut terminé, il déclara :
— Il écrit très bien, dans son style brutal. Il faut de l’art pour arriver à en affecter aussi peu — cela ajoutera encore à sa réputation. Mais où ses campagnes le mèneront-elles, la prochaine fois, je me le demande ? Il pourrait devenir puissant… très puissant. Si Pompée ne fait pas attention, il se réveillera avec un monstre sur le dos.
Il n’avait pour le moment d’autre choix que d’attendre et, chaque fois que je pense au Cicéron de cette époque, je me le représente toujours de la même façon : sur cette terrasse, penché au-dessus de la balustrade, une lettre porteuse des dernières nouvelles de Rome à la main et scrutant sombrement l’horizon, comme si, par sa seule volonté, il pouvait voir jusqu’en Italie et influer sur les événements.
Nous apprîmes d’abord par Atticus que les nouveaux tribuns de la plèbe — dont huit étaient des partisans de Cicéron, et deux seulement ses ennemis déclarés — avaient prêté serment. Mais deux voix contre suffiraient à imposer un veto sur toute loi mettant fin à son bannissement. Puis, par le frère de Cicéron, Quintus, nous fûmes informés que Milon, en tant que tribun, avait lancé une accusation contre Clodius pour violence et intimidation ; et que la réponse de Clodius avait été d’envoyer ses sbires attaquer le domicile de Milon. Le premier jour de janvier, les nouveaux consuls entrèrent en fonctions. L’un d’eux, Lentulus Spinther, était déjà un fervent partisan de Cicéron. L’autre, Metellus Nepos, était depuis longtemps considéré comme son ennemi. Mais quelqu’un avait dû l’approcher, car lors du débat inaugural du nouveau Sénat, Nepos déclara que, même si Cicéron lui déplaisait personnellement, il ne s’opposerait pas à son rappel. Deux jours plus tard, sur l’initiative de Pompée, une motion visant à annuler le bannissement de Cicéron fut déposée par le Sénat devant le peuple.
À ce moment, on pouvait croire que l’exil de Cicéron touchait à sa fin, et je commençai à faire des préparatifs discrets en vue de notre retour en Italie. Mais Clodius était un ennemi vindicatif et plein de ressources. La nuit précédant le vote du peuple, il occupa avec ses partisans le Forum, le comitium et les rostres — en somme, tout le cœur législatif de la République — et quand les amis et alliés de Cicéron se présentèrent pour voter, ils les attaquèrent sans merci. Deux tribuns, Fabricius et Cispius, furent agressés et leurs gardes assassinés puis jetés dans le Tibre. Lorsque Quintus voulut atteindre la tribune, il fut traîné et battu avec une telle violence qu’il ne survécut qu’en feignant d’être mort. Milon réagit en lâchant sa propre troupe de gladiateurs dans la rue. Bientôt, le centre de Rome se transforma en champ de bataille, et les combats durèrent plusieurs jours. Même si Clodius fut, pour la première fois, sévèrement réprimandé, il ne fut pas destitué, et il avait toujours pour lui deux tribuns qui s’opposaient au vote. La loi autorisant le rappel de l’exilé dut être abandonnée.
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