— Tiron ?
J’entrevis son père sur ses traits avant de mettre un nom sur le jeune homme lui-même. C’était le fils de M. Crassus, Publius, qui commandait à présent la cavalerie sous les ordres de César. Contrairement à son père, c’était un jeune homme généreux, plaisant et cultivé, et un admirateur de Cicéron, dont il recherchait autrefois la compagnie. Il m’accueillit avec la plus grande amabilité.
— Qu’est-ce qui t’amène à Mutina ?
Lorsque je lui eus expliqué, il s’offrit aussitôt de fixer un entretien privé avec César et insista pour que je l’accompagne à la villa où séjournaient le gouverneur et sa suite.
— Je suis doublement content de te voir, m’assura-t-il en marchant, car je pense souvent à Cicéron et à l’injustice dont il a été victime. J’en ai parlé à mon père et l’ai persuadé de ne pas s’opposer à son rappel. Pompée, comme tu le sais, le soutient aussi : pas plus tard que la semaine dernière, il a envoyé Sestius, l’un des tribuns élus, pour plaider sa cause auprès de César.
Je ne pus m’empêcher d’observer :
— Il semble que tout dépende de César, ces temps-ci.
— Eh bien, il faut comprendre sa situation. Il n’éprouve aucune animosité personnelle envers ton maître, c’est même l’inverse. Mais contrairement à mon père et à Pompée, il n’est pas à Rome pour se défendre. Il redoute de perdre son soutien politique pendant qu’il a le dos tourné, et d’être rappelé avant que sa tâche ne soit terminée ici. Et Cicéron représente selon lui la plus grande menace pesant sur sa position. Entre… Je vais te montrer quelque chose.
Nous passâmes devant la sentinelle et pénétrâmes dans la maison, où Publius me fit traverser des salles publiques bondées jusqu’à une petite bibliothèque. Là, d’un coffret d’ivoire, il sortit une série de rouleaux superbement bordés de noir et glissés dans des étuis pourpres, avec le mot Commentaires rehaussé de vermillon sur la ligne de titre.
— Ce sont les copies personnelles de César, expliqua Publius en les manipulant avec précaution. Il les emporte avec lui partout où il va. Ce sont ses notes sur ses campagnes en Gaule, qu’il a décidé d’envoyer régulièrement afin qu’elles soient affichées à Rome. Il a l’intention de les rassembler un jour et de les publier sous forme de livre. C’est tout à fait merveilleux. Vois par toi-même.
Il choisit un rouleau et me le tendit :
La Saône est une rivière dont le cours, entre les terres des Héduens et celles des Séquanes et jusqu’au Rhône, est si paisible que l’œil ne peut en distinguer la direction. Les Helvètes la passaient sur des radeaux et des barques jointes ensemble. César, averti par ses éclaireurs que les trois quarts de l’armée helvète avaient déjà traversé la Saône, et que le reste était sur l’autre rive, part de son camp, à la troisième veille, avec trois légions, et atteint ceux qui n’avaient pas encore effectué leur passage. Il les surprend en désordre, les attaque à l’improviste et en tue un grand nombre [2] Commentaires sur la guerre des Gaules , traduction de M. Nisard, 1865.
…
— Il parle de lui-même avec un détachement admirable, dis-je.
— Effectivement. C’est parce qu’il veut éviter de paraître vantard. Il est important de trouver le ton juste.
Je demandai si je pourrais avoir l’autorisation d’en recopier une partie pour la montrer à Cicéron.
— Les nouvelles régulières de Rome lui manquent. Ce qui lui parvient est rare, et déjà ancien.
— Bien sûr, tout cela est public. Et je vais m’assurer que tu puisses rencontrer César. Tu verras, il est d’excellente humeur.
Puis il me laissa seul, et je me mis à l’ouvrage.
Même si l’on admet une part d’exagération, il était clair à la lecture de ces Commentaires que César avait connu une série étonnante de succès militaires. Sa mission première avait été d’arrêter la migration des Helvètes et de quatre autres tribus qui cherchaient à traverser la Gaule vers l’Atlantique, en quête de nouveaux territoires. Il avait suivi leur colonne immense, composée à la fois de guerriers, de vieillards, de femmes et d’enfants, avec la nouvelle armée qu’il avait principalement levée lui-même à partir de cinq légions. Puis il avait fini par les pousser à combattre dans la bataille de Bibracte. Dans le but de prouver à ses nouvelles légions que ni lui ni ses officiers ne les abandonneraient si jamais les choses tournaient mal, il avait fait envoyer tous les chevaux à l’arrière. Ils combattirent donc à pied avec l’infanterie et, selon son propre compte rendu, non seulement César arrêta les Helvètes, mais il les massacra. Un registre dénombrant les forces totales de la migration fut ensuite retrouvé dans le camp ennemi abandonné.
Helvètes 263 000
Tulinges 36 000
Latobriges 14 000
Rauraques 23 000
Boïens 32 000
_______
368 000
Sur l’ensemble, d’après César, le nombre total de ceux qui retournèrent vivants dans leur patrie fut de 110 000 migrants.
Alors — et je suis bien certain que personne n’aurait même imaginé de le tenter — il avait poussé ses légions épuisées à retraverser la Gaule pour affronter 120 000 Germains qui avaient profité de la migration helvète pour pénétrer en territoire contrôlé par les Romains. Il y eut une autre bataille formidable, où, pendant plus de sept heures, le jeune Crassus avait commandé la cavalerie et au terme de laquelle les Germains avaient été entièrement anéantis. Il n’en restait que fort peu en vie pour fuir de l’autre côté du Rhin, qui, pour la première fois, devint la frontière naturelle de l’Empire romain. Ainsi, à en croire le récit de César, c’était près du tiers d’un million de personnes qui étaient mortes ou avaient disparu en l’espace d’un seul été. Il avait conclu l’année en laissant ses légions dans leurs nouveaux quartiers d’hiver, à cent milles au nord de l’ancienne frontière de la Gaule ultérieure.
Lorsque j’eus terminé ma copie, le soir tombait, mais la villa était toujours aussi animée — soldats et civils qui réclamaient une entrevue avec le gouverneur, messagers qui entraient et sortaient en coup de vent. Comme je ne voyais plus assez clair pour écrire, je rangeai ma tablette et mon style et restai assis dans la pénombre. Je me demandais ce que Cicéron aurait pensé de tout cela s’il avait été à Rome. Condamner ces victoires aurait été considéré comme un manque de patriotisme : en même temps, l’élimination de tant de populations et le déplacement des frontières sans l’autorisation du Sénat étaient illégaux. Je réfléchissais aussi aux propos de Publius Crassus, comme quoi César redoutait la présence de Cicéron à Rome, de crainte d’« être rappelé avant que sa tâche ne soit terminée ici ». Que signifiait « terminée » dans un tel contexte ? L’expression n’augurait rien de bon.
Ma rêverie fut interrompue par l’arrivée d’un jeune officier qui ne devait guère avoir plus de trente ans, coiffé de boucles blondes et revêtu d’un uniforme étonnamment impeccable. Il se présenta comme l’aide de camp de César, Aulus Hirtius. On l’avait informé que j’avais une lettre de Cicéron pour le gouverneur : pourrais-je avoir l’amabilité de la lui remettre ? Il veillerait à ce qu’elle lui soit transmise. Je répondis que j’avais pour instructions de la remettre à César en main propre. Il m’assura que c’était impossible. Je lui dis qu’en ce cas je suivrais le gouverneur de ville en ville jusqu’à ce que je puisse avoir l’occasion de lui parler. Hirtius me foudroya du regard, tapa de son pied impeccablement chaussé et se retira. Une heure s’écoula avant qu’il revienne pour me demander sèchement de l’accompagner.
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