— Je vous prie de m’excuser, mon général, je ne pensais pas que vos ordres s’appliquaient au ministre. Si vous voulez bien vous en souvenir, le mois dernier, vous m’avez autorisé à informer le général Billot de l’enquête que Esterhazy.
— Oui, sur Esterhazy ! Mais pas sur Dreyfus ! J’ai cru que le général Gonse avait été assez clair sur le fait que vous deviez séparer les deux affaires ?
Je garde les yeux rivés droit devant moi, sur un tableau particulièrement hideux de Delacroix accroché juste au-dessus des maigres cheveux blancs du chef de l’état-major. Je ne me risque qu’à de très brefs regards vers le général lui-même. Il semble sous l’empire d’une tension extrême. Les marbrures de ses pommettes couleur de vigne vierge en automne prennent une teinte violacée.
— Honnêtement, je ne crois pas qu’il soit possible de séparer les deux affaires, mon général.
— C’est peut-être votre opinion, colonel, mais ce n’est pas à vous de créer des dissensions au sein du haut commandement.
Il saisit le journal et l’agite dans ma direction.
— Et d’où cela vient-il ?
— La Sûreté pense que l’article émane peut-être de la famille Dreyfus.
— Et c’est le cas ?
— C’est impossible à dire. Il y a un nombre considérable de personnes qui ont eu connaissance du dossier. Jusqu’à présent, j’en ai dénombré vingt et une, dis-je en sortant ma liste.
— Laissez-moi voir ça.
Boisdeffre tend la main. Il parcourt la colonne de noms du regard.
— Vous prétendez donc que l’un de ceux-là doit être derrière la fuite.
— Je ne vois pas de qui d’autre cela pourrait venir.
— Je remarque que vous n’avez pas mis votre nom.
— Je sais que je ne suis pas suspect.
— Vous le savez peut-être, mais pas moi. Un simple observateur pourrait trouver que c’est une curieuse coïncidence qu’au moment même où vous commencez à intriguer pour qu’on rouvre l’affaire Dreyfus, des révélations paraissent dans la presse.
Un craquement sonore retentit quelque part derrière les grandes fenêtres. On dirait qu’un arbre vient de s’abattre. La pluie fouette les vitres. Boisdeffre, qui ne m’a pas quitté des yeux, semble ne rien remarquer.
— Je nie catégoriquement cette insinuation, mon général. Ces articles n’aident en rien mon enquête, comme vous venez de l’établir vous-même. Ils ne font que la compliquer encore.
— C’est une opinion. Mais on peut aussi penser que vous utilisez tous les moyens possibles pour rouvrir l’affaire Dreyfus, que ce soit en allant voir le ministre derrière mon dos, ou en fomentant une agitation dans la presse. Saviez-vous qu’un député de la Chambre vient d’annoncer qu’il cherchait à contester le gouvernement sur toute l’affaire ?
— Je vous donne ma parole que je n’ai rien à voir avec ça.
Le général me gratifie d’un regard de profonde suspicion.
— Espérons que ce soit la fin de ces révélations. Il suffit déjà que la presse ait révélé l’existence du dossier. Si elle devait en dévoiler le contenu, les choses prendraient une tournure bien plus grave. Je vais garder cette liste, si cela ne vous dérange pas.
— Bien sûr.
J’incline la tête d’une façon qui, je l’espère, marque la contrition, même si je n’en éprouve aucune.
— Très bien, colonel, conclut-il en claquant des doigts, comme on congédie un serveur au Jockey Club. Vous pouvez disposer.
Je sors rue Saint-Dominique et me trouve plongé dans une tornade, qui balaie Paris de midi à trois heures. Je dois m’accrocher à la rambarde pour ne pas être renversé : le temps que j’atteigne notre immeuble, je suis trempé jusqu’aux os. Les bourrasques emportent le toit de l’Opéra-Comique et de la préfecture de police. Elles pulvérisent des fenêtres d’un côté du Palais de justice. Des bateaux sont arrachés à leurs amarrages et projetés contre les quais. Des blanchisseuses travaillant au bord de la Seine tombent à l’eau et doivent être secourues. Les étals du marché aux fleurs de la place Saint-Sulpice sont tous emportés. Ce soir-là, en rentrant chez moi, je traverse des rues jonchées de tuiles et de débris de végétation. Les dégâts sont immenses, mais, au fond de moi, je suis soulagé : la presse aura d’autres chats à fouetter que de parler du capitaine Dreyfus pendant les quelques jours à venir.
Le répit est de courte durée. Lundi, L’Éclair publie un second article, plus long que le premier. De mon point de vue, le titre ne pourrait être pire : « Le traître — la culpabilité de Dreyfus démontrée par le dossier ».
Nauséeux, je l’emporte dans mon bureau. L’article est en grande partie inexact, mais il comprend certains détails révélateurs : que le dossier secret a été transmis aux juges dans la salle même des délibérés ; que le dossier comprenait des lettres confidentielles entre les attachés militaires italien et allemand ; et que l’une des lettres faisait spécifiquement référence à « cet animal de Dreyfus » — pas exactement « ce canaille de D », mais assez proche tout de même. « C’était la preuve irréfutable, conclut l’article, qui a déterminé le verdict des juges. »
Je tambourine des doigts sur la table. Qui a pu révéler tous ces détails ? Guénée prétend que c’est la famille Dreyfus. Je n’en suis pas sûr. Qui a le plus à gagner à ces fuites ? Comme je vois les choses, les bénéficiaires les plus évidents sont ceux qui veulent mettre le ministère de la Guerre sur la défensive pour couper court à mon enquête sur Esterhazy. L’expression « cet animal de Dreyfus » me rappelle soudain quelque chose. N’est-ce pas ce que du Paty répétait toujours à propos de Dreyfus, qu’il avait des « pulsions animales » ?
Je prends des ciseaux dans mon tiroir et découpe soigneusement l’article. Puis j’écris une lettre à Gonse, qui est toujours en permission : Récemment, je me permettais de vous dire qu’à mon avis, si nous ne prenions pas l’initiative, nous aurions sur les bras de gros ennuis. L’article de L’Éclair , que vous trouverez ci-joint, me confirme malheureusement dans mon opinion. Je vais rechercher avec soin qui a si bien pu préparer la bombe. Mais je crois devoir affirmer encore une fois qu’il faut agir sans retard. Si nous attendons encore, nous serons débordés, enfermés dans une situation inextricable et mis dans l’impossibilité d’établir la vérité vraie.
J’hésite avant de la poster. C’est une façon de donner mon opinion de façon officielle. Faute d’avoir beaucoup fréquenté les champs de bataille, Gonse est un vieil habitué des fiches et des papiers. Il saura tout de suite reconnaître ce qu’il aura entre les mains : une montée en force des hostilités.
Je l’envoie quand même.
Le lendemain, il me convoque. Il a raccourci sa permission et il est de retour à son cabinet. Je perçois sa panique à deux cents mètres.
Les couloirs du ministère sont plus calmes que de coutume. Billot et Boisdeffre sont tous les deux dans le Sud-Ouest. Ils accompagnent le président Faure dans son inspection des manœuvres d’automne. La plupart des officiers de l’état-major mus par des ambitions de carrière — c’est-à-dire pratiquement tous — ont fait en sorte de partir sur le terrain. Alors que je parcours ces couloirs déserts et pleins d’échos, cela me rappelle l’atmosphère qui régnait ici à l’époque de la chasse au traître, deux ans plus tôt.
— J’ai eu votre lettre, m’annonce Gonse en l’agitant tandis que je m’assois sur une chaise devant son bureau, et ne croyez pas que je ne comprends pas votre point de vue. Si je pouvais revenir en arrière et repartir au début de toute cette histoire, croyez bien que je le ferais. Cigarette ?
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