Les deux rangées de fenêtres superposées chauffent la salle comme une serre. Tout le monde transpire à part Dreyfus, peut-être parce qu’il est accoutumé aux tropiques. Le seul moment où il manifeste de nouveau une réelle émotion est quand Jouaust reprend la vieille antienne de ses prétendus aveux au capitaine Lebrun-Renault, le jour de sa dégradation.
— Je n’ai rien avoué.
— Mais il y avait d’autres témoins.
— Je ne m’en souviens pas.
— Quelle conversation avez-vous eue avec lui, alors ?
— Cette conversation a été un monologue haché. On allait me conduire devant tout un peuple ému par l’angoisse patriotique, et j’ai dit au capitaine Lebrun-Renault que j’aurais voulu crier à la face du peuple mon innocence ; j’aurais voulu dire que ce n’était point moi le coupable. Il n’y a pas eu d’aveux.
À onze heures, la séance est close. Jouaust annonce que les audiences des quatre jours suivants auront lieu à huis clos afin que les juges puissent avoir connaissance des dossiers secrets. Le public et la presse ne seront pas admis, et moi non plus. Je ne serai pas appelé à témoigner avant une bonne semaine.
Dreyfus est reconduit par là où il est arrivé sans m’adresser un seul regard, et nous sortons les uns après les autres dans la chaleur lumineuse de ce mois d’août, les journalistes remontant la rue au pas de course pour être les premiers à télégraphier leur description de l’ancien prisonnier de l’île du Diable.
Edmond, toujours attentif à tirer le meilleur parti de la vie, a dégoté un restaurant près de notre lieu de séjour — « un joyau secret, Georges, on se croirait presque en Alsace » —, Les Trois Marches, rue d’Antrain, une auberge rustique en bordure de campagne. Nous y allons à pied pour déjeuner, gravissant la côte sous un soleil brûlant et traînant derrière nous ma garde rapprochée. L’auberge, tenue par un couple, les Jarlet, est en fait une ferme avec jardin, verger, étable, grange et porcherie. Nous nous installons à l’ombre d’un arbre, sur des bancs, pour boire du cidre dans le bourdonnement des guêpes, et discuter des événements de la matinée. Edmond, qui n’a jamais vu Dreyfus avant ce jour, s’étonne de la curieuse capacité du prisonnier à repousser la sympathie — « Pourquoi chaque fois qu’il clame “ Je suis innocent ”, même si l’on sait avec certitude qu’il l’est, ses paroles semblent manquer de conviction ? » — quand je remarque un groupe de gendarmes qui parlent, debout, de l’autre côté de la rue.
Jarlet est en train de poser une assiette de pâté de campagne devant nous. Je lui désigne les gendarmes.
— Deux de ces messieurs sont avec nous, mais qui sont les autres ?
— Ils postent des gardes devant la maison du général de Saint-Germain, monsieur. C’est lui qui commande l’armée, dans la région.
— Et il a vraiment besoin de la protection de la police ?
— Non, monsieur, les gardes ne sont pas pour lui. Ils sont là pour celui qui séjourne chez lui, le général Mercier.
— Tu entends ça, Edmond ? Mercier loge en face !
Edmond éclate de rire.
— C’est magnifique ! On doit absolument établir une tête de pont permanente à proximité de l’ennemi. Jarlet, dit-il en se tournant vers le patron, à partir de maintenant, je vous réserve une table pour dix, midi et soir, pour toute la durée du procès. Est-ce que c’est bon pour vous ?
C’était tout à fait excellent pour M. Jarlet, et c’est à ce moment que naît la « conspiration des Trois Marches », comme les journaux de droite appellent ces réunions des chefs de file dreyfusards autour de la bonne cuisine bourgeoise des Jarlet, qui ont lieu tous les jours à midi et à sept heures du soir — les habitués sont les frères Clemenceau, les socialistes Jean Jaurès et René Viviani, les journalistes Lacroix et Séverine, les « intellectuels » Octave Mirbeau, Gabriel Monod et Victor Basch. Je ne vois pas trop pourquoi Mercier aurait besoin de gardes du corps pour le protéger de pareils voyous — s’imagine-t-il que le professeur Monod va l’agresser avec un exemplaire roulé de la Revue historique ? Mercredi, je demande que l’on renvoie ma propre protection. Non seulement je la juge superflue, mais je soupçonne les agents de transmettre des informations sur moi aux autorités.
Toute la semaine, des gens vont et viennent aux Trois Marches. Mathieu Dreyfus y fait une apparition, mais jamais Lucie, qui loge en ville chez une veuve. Labori, qui a établi sa résidence non loin de la nôtre, monte la colline presque tous les soirs avec Marguerite pour dîner avec nous dès qu’il a terminé ses entretiens avec son client.
— Comment tient-il le coup ? lui demandé-je un soir.
— Étonnamment bien, compte tenu de la situation. Mais, mon Dieu, quel curieux bonhomme, vous ne trouvez pas ? Je le vois presque tous les jours depuis un mois, et je ne crois pas le connaître mieux qu’au bout des dix premières minutes. Il maintient tout à distance. J’imagine que c’est comme ça qu’il a réussi à survivre.
— Et comment se passe le huis clos ? Qu’est-ce que le tribunal pense des dossiers secrets ?
— Ah ! C’est fou ce que les militaires sont friands de ces choses-là ! Il y en a des centaines et des centaines de pages — lettres d’amour, billets doux entre homosexuels, rumeurs, complots, faux et pistes qui ne conduisent nulle part. C’est comme les « Livres sibyllins » : on peut les lire dans n’importe quel ordre et les interpréter comme on veut. Néanmoins, je doute qu’on y trouve plus de vingt lignes se rapportant directement à Dreyfus.
Nous sommes en train de fumer un peu à l’écart des autres. La nuit tombe. Des rires retentissent derrière nous. La voix de Jaurès, que la nature a créée pour parler devant un public de dix mille personnes plutôt que devant une tablée de dix convives, retentit dans tout le jardin.
— Je vois qu’on nous observe, remarque soudain Labori.
De l’autre côté de la rue, dans l’encadrement d’une fenêtre à l’étage, Mercier est bien visible, et il a les yeux rivés sur nous.
— Il vient de recevoir ses vieux camarades à dîner, commenté-je. Boisdeffre, Gonse, Pellieux, Billot — ils n’arrêtent pas d’aller et venir, en face.
— J’ai appris qu’il avait l’intention de se faire élire au Sénat. Ce procès est une formidable tribune pour lui. Sans ses ambitions politiques, ils seraient complètement perdus.
— Sans ses ambitions politiques, rétorqué-je, toute cette affaire n’aurait jamais existé. Il croyait que Dreyfus serait son billet pour la présidence.
— Il le croit toujours.
Mercier doit témoigner samedi — premier jour où la presse et le public pourront revenir dans le prétoire depuis la première audience. Son apparition est attendue avec à peine moins d’impatience que celle de Dreyfus lui-même. Il arrive au tribunal en tenue de général — tunique rouge, pantalon noir, képi rouge et or. La médaille de grand officier de la Légion d’honneur brille sur sa poitrine. Lorsqu’il est appelé à la barre, il quitte sa place au milieu des témoins militaires et s’avance vers les juges avec une serviette de cuir noir. Il se tient à moins de deux pas de l’endroit où Dreyfus est assis, mais ne coule pas même un regard dans sa direction.
— Ma déposition sera forcément un peu longue, dit-il d’une voix basse et rauque.
— Huissier, mettez un siège à la disposition du général, fait Jouaust avec onction.
Mercier parle pendant trois heures, sortant document sur document de sa serviette de cuir — notamment la lettre « ce canaille de D », dont il persiste à affirmer qu’elle fait référence à Dreyfus, et même les faux rapports Guénée, tout en se gardant de mentionner le nom de la source, Val Carlos. Il les transmet à Jouaust, qui les donne à son tour aux juges à ses côtés. Au bout d’un moment, Labori se redresse sur son siège et tend le cou pour me regarder, comme pour dire : « Qu’est-ce que fabrique cet imbécile ? » Je m’efforce de garder un visage neutre, mais je crois qu’il a raison : en présentant des preuves du dossier secret en séance publique, Mercier prête un flanc dangereusement exposé au contre-interrogatoire de Labori.
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