— Si c’est ce que tu veux…
— Oh oui, je suis parfaitement satisfaite de ce que nous sommes.
Je me vois donc refuser quelque chose que je n’ai jamais vraiment voulu. Pourquoi alors éprouvé-je ce sentiment d’être confusément dépossédé ? Nous demeurons ainsi, sans parler, puis elle m’interroge :
— Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ?
— Me remettre en forme, j’espère. Admirer des tableaux. Écouter de la musique.
— Et après ?
— Je voudrais forcer l’armée à me réintégrer.
— Malgré ce qu’ils t’ont fait subir ?
— C’est soit ça, soit les laisser s’en tirer. Et pourquoi le ferais-je ?
— Il y en a donc qui vont devoir payer ?
— Absolument. Si Dreyfus est libéré, c’est toute la direction de l’armée qui apparaîtra comme pourrie. Ça ne m’étonnerait pas qu’il y ait des arrestations. Ce n’est que le début d’une guerre qui pourrait encore durer un moment. Pourquoi ? Tu crois que j’ai tort ?
— Non, mais je me dis que ça risque peut-être de tourner à l’obsession chez toi.
— Si cela n’avait pas déjà tourné à l’obsession, Dreyfus serait encore sur l’île du Diable.
Elle me dévisage. Son expression est impossible à déchiffrer.
— Tu veux bien souffler la bougie, mon chéri. Je suis très fatiguée, tout à coup.
Nous restons tous les deux couchés dans le noir. Je feins de m’endormir. Au bout de quelques minutes, elle se glisse hors du lit et je l’entends enfiler son peignoir. La porte s’ouvre et je vois sa silhouette se découper fugitivement dans la faible lueur du couloir, puis elle disparaît dans l’obscurité. Comme moi, elle s’est habituée à dormir seule.
Dreyfus débarque en pleine nuit et par une mer démontée sur la côte bretonne. On a estimé qu’il serait trop dangereux qu’il soit rejugé à Paris. On le conduit donc, toujours de nuit, à plus de trois cents kilomètres de la capitale, dans la ville de Rennes, où le gouvernement a décidé que se tiendrait le nouveau conseil de guerre. Le premier jour des audiences est fixé au lundi 7 août.
Edmond insiste pour m’accompagner à Rennes, au cas où j’aurais besoin de protection, même si je lui assure que ce ne sera pas nécessaire.
— Le gouvernement m’a informé qu’on me fournirait des gardes du corps.
— Raison de plus pour avoir avec toi quelqu’un de confiance.
Je ne proteste pas. Il règne partout une atmosphère de violence fétide. Au champ de courses de Longchamp, le président de la République a été agressé à coups de canne par un aristocrate antisémite. Zola et Dreyfus sont brûlés en effigie. La Libre Parole offre des remises à ses lecteurs pour les encourager à faire le voyage de Rennes afin de casser « quelques têtes dreyfusardes ». Lorsque, de bonne heure le samedi matin, Edmond et moi nous rendons à la gare de Versailles, nous sommes tous les deux armés, et j’ai le sentiment de partir en mission en territoire ennemi.
À Versailles, nous sommes attendus pas une garde rapprochée de quatre hommes : deux inspecteurs de police et deux gendarmes. Le train de Paris entre en gare peu après neuf heures, bondé de journalistes et de curieux qui vont assister au procès. Les policiers nous ont réservé le compartiment du fond, en première classe, et insistent pour s’asseoir entre moi et la porte. J’ai l’impression d’être de nouveau prisonnier. Des curieux s’approchent pour me dévisager à travers la vitre. Il fait une chaleur étouffante. Quelqu’un cherche à prendre une photographie au flash, et je me raidis. Edmond pose sa main sur la mienne.
— Du calme, Georges, me souffle-t-il.
Le voyage est interminable. L’après-midi touche à sa fin lorsque nous arrivons à Rennes, ville de soixante-dix mille habitants, qui, pour autant que je puisse en juger, paraît dépourvue de banlieue. Nous traversons un paysage de bois et de pâturages humides, et je remarque une péniche tirée par un cheval le long d’une rivière, quand surgissent soudain des cheminées d’usines et des manoirs de pierre grise ou jaune coiffés d’ardoise bleutée frémissant dans la brume de chaleur. Les deux inspecteurs sautent sur le quai devant nous pour s’assurer que tout va bien, puis je descends avec Edmond, et les deux gendarmes ferment la marche. Nous traversons rapidement la gare, devant laquelle deux calèches nous attendent. J’ai vaguement conscience qu’on me reconnaît dans le hall encombré et perçois quelques « Vive Picquart ! » contrés par quelques huées. Puis nous nous retrouvons dans les voitures et suivons une large avenue bordée d’arbres où se touchent hôtels et cafés.
Nous n’avons pas fait trois cents mètres que l’un des inspecteurs, assis près du cocher, se retourne sur son siège pour nous dire :
— C’est ici qu’aura lieu le procès.
On m’a prévenu que le prétoire était transféré dans le lycée de Rennes afin de pouvoir recevoir la presse et le public, et je ne sais pourquoi, mais je m’étais représenté un vieil établissement sinistre. En fait, c’est une belle bâtisse, symbole de la fierté provinciale, presque un château : plusieurs étages, hautes fenêtres, briques roses et pierres claires, surmontées d’un toit pentu. Les gendarmes gardent le périmètre, des ouvriers déchargent une charrette de bois d’œuvre.
Nous tournons au coin de la rue.
— Et ça, ajoute un instant plus tard l’inspecteur, c’est la prison militaire où Dreyfus est retenu.
Elle se trouve juste en face de l’entrée principale du lycée. Le cocher ralentit et j’aperçois une grande porte enfoncée dans un mur épais hérissé de piques, les fenêtres à barreaux d’une forteresse tout juste visibles derrière ; sur la route, la cavalerie et des fantassins se dressent devant un rassemblement de badauds. En connaisseur des prisons, je dirais que celle-ci paraît lugubre. Dreyfus y est depuis un mois.
— C’est curieux de se dire qu’il est si près de nous, le malheureux. Je me demande dans quel état il est.
Question que tout le monde se pose. C’est ce qui a attiré trois cents journalistes de tous les coins du globe dans ce petit coin tranquille de Bretagne ; qui a poussé à engager un bataillon de télégraphistes pour envoyer les quelque six cent mille mots que l’on s’attend à devoir traiter par jour ; qui a contraint les autorités à équiper la bourse du commerce de cent cinquante bureaux à l’intention des journalistes ; qui a posé les caméras du cinématographe sur des trépieds devant la prison militaire dans l’espoir de pouvoir filmer quelques secondes d’images saccadées du prisonnier traversant la cour.
C’est pour cela que la reine Victoria a envoyé le président de la Haute Cour de justice britannique assister à l’ouverture du procès.
Jusqu’à présent il n’a pu voir que quatre visiteurs depuis son retour en France : Lucie et Mathieu ainsi que ses deux avocats, le fidèle Edgar Demange, qui était son défenseur lors du premier conseil de guerre, et Labori, que Mathieu a engagé pour affûter l’attaque contre l’armée. Je ne leur ai pas parlé. Tout ce que je sais de l’état du prisonnier, c’est ce que j’ai lu dans la presse.
Dès l’arrivée de Dreyfus à Rennes, le préfet a fait savoir à M meDreyfus qu’elle pourrait le voir au matin. Ainsi, à 8 h 30, son père, sa mère et son frère l’ont escortée à la prison. Elle seule a été admise dans la cellule du prisonnier, au premier étage, et elle y est restée jusqu’à 10 h 15. Un capitaine de la gendarmerie était présent, mais est resté discrètement à l’écart. On dit qu’elle l’a trouvé moins altéré qu’elle ne s’y attendait, mais elle semblait très abattue en quittant la prison.
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