Mikael s’était imaginé le lui raconter devant un feu de bois, son fils sur les genoux, ou au lit, après l’amour. Mais cela n’arriverait pas. Le temps leur était compté. Ils mourraient dans ce tunnel.
« Non ! s’écria-t-il avec colère en se levant d’un bond.
— Mikael… dit Eloisa en essayant de le retenir.
— Non ! », répéta Mikael. Il se jeta sur son épée. « Je te sortirai d’ici ! » Il s’empara de la torche et se dirigea presque en courant vers le fond du boyau. Arrivé à la sortie murée, il l’examina à la lueur de la torche. C’étaient de grandes pierres, encastrées les unes dans les autres et jointoyées au mortier. Il posa par terre l’épée et la torche, et commença à creuser furieusement entre les pierres avec la pointe de son poignard. La première couche enlevée, il glissa la lame entre les pierres et exerça une pression pour faire levier. Le poignard se brisa en deux. Mikael le jeta avec rage. Il s’empara de son épée et commença à taper sur les pierres, en la tenant par la lame comme si c’était un pic. Malgré les blessures à ses paumes, il frappait sans discontinuer, de toutes ses forces. Le métal produisit des étincelles mais fit à peine sauter quelques éclats.
Alors le rire d’Ojsternig, revenu savourer la fin de ses prisonniers, s’insinua dans le boyau, couvrant le heurt sourd du métal contre les pierres. « Tu crois donc qu’il n’y a pas de soldats, de l’autre côté ? Épargne tes forces, ramasse-merde !
— Non ! s’écria Mikael en intensifiant ses coups. Non ! » La lame lui coupait les paumes.
« Mikael… », dit Eloisa derrière lui.
Mikael continua de frapper dans les fentes avec son épée, aveuglé par la fureur et le désespoir.
« Arrête… supplia Eloisa. Mikael, reste avec moi… » Elle posa la main sur son dos. Puis elle s’étendit sur la pierre froide et rugueuse. « Viens là », murmura-t-elle.
Mikael, lentement, rampa en arrière jusqu’à elle et s’étendit à ses côtés. Il devait être fort pour elle. Il lui souleva la tête jusqu’à rencontrer ses lèvres.
« Chaque fois que tu m’embrasses, je sens un coup au cœur, murmura-t-elle.
— Ça n’aurait pas dû finir de cette façon, dit Mikael. J’ai été présomptueux. Je croyais pouvoir changer le monde… Et au lieu de ça… regarde dans quoi je nous ai fourrés. Je t’ai condamnée à mourir à l’endroit même où tu m’as donné la vie. » Il hocha la tête. « Quelle absurdité.
— Mikael, dit alors Eloisa, je t’aime simplement parce que je ne peux pas m’en empêcher. » Elle passa un doigt le long de la cicatrice sur son front. « Mais je t’aime encore plus de vouloir changer le monde. »
Ils restèrent silencieux, se caressant lentement, avec une douceur désespérée qui portait en elle la conscience de la fin.
Quand ils revinrent en arrière dans le boyau, Eloisa s’approcha de sa mère.
Agnete avait le visage contracté, les yeux comme deux fentes pleines de colère.
« Pleurez, mère », dit Eloisa.
Agnete ne la regarda pas.
« Pourquoi ne pleurez-vous pas ? insista Eloisa.
— Parce que je n’en suis pas capable », répondit Agnete d’une voix éteinte.
Mikael restait à l’écart.
« Mère… », dit alors Eloisa, une supplication muette dans le cœur. Elle lui toucha la main et se tourna vers Mikael.
Agnete serra les lèvres, puis quelque chose se brisa en elle. Elle caressa le visage de sa fille, avec la même certitude et le même désespoir, sachant que c’était la dernière fois. Puis elle tendit le bras vers Mikael.
Celui-ci s’approcha, tête basse.
Agnete lui prit la main et le fit asseoir près d’elle. « Tu n’as rien fait de mal, mon garçon. Je n’ai rien à te pardonner. »
Les yeux de Mikael se remplirent de larmes et il se jeta contre elle.
Agnete caressa ses longs cheveux blonds. À Eloisa, elle dit : « J’ai toujours su que tu avais gardé une mèche de ces belles boucles blondes. Tu avais prié toute la nuit, même dans ton sommeil, pour que Mikael ne se fasse pas dévorer par les loups. À l’aube, la mèche t’a échappé des mains et je l’ai trouvée par terre. J’aurais voulu te bourrer de coups parce que tu m’avais désobéi, mais je n’en ai pas eu le courage… » Ses yeux se remplirent de tendresse. « Tu as aimé ce garçon dès le premier jour. »
Eloisa appuya à son tour la tête contre sa mère, près de celle de Mikael.
Agnete leur caressait les cheveux et revoyait leur vie, si proche maintenant de sa fin.
« Vous vous souvenez d’Hubertus, mère ? dit Eloisa en souriant.
Agnete eut un petit rire. « Je me rappelle le matin où tu as dit à Mikael que son nom ne lui allait pas, vu que ce rat dégoûtant n’était pas un mâle mais une femelle.
— Et moi, j’y ai cru… murmura Mikael.
— Parce que tu es un gros bêta », dit Eloisa. Elle tendit la main pour chercher celle de Mikael. Ils entrelacèrent leurs doigts sur les cuisses d’Agnete.
« Oui, tu as toujours été un désastre, mon garçon, dit Agnete en riant encore. Si tu avais vu ta tête le soir où je t’ai dit que c’était à moi que tu faisais du pied, et pas à Eloisa… »
Mikael et Eloisa sourirent, le cœur plein de tristesse.
« Oui, dit Agnete. Nous avons eu de bons moments. »
Pendant une grande partie de la nuit, aucun des trois ne réussit à parler. Les heures s’écoulaient avec lenteur, épaisses comme du goudron. Ils avaient perdu la notion du temps.
À un moment, la torche, dans une dernière lueur, s’éteignit.
C’était comme une préfiguration de la mort.
« J’ai peur, murmura Eloisa.
— Non ! s’exclama Mikael en s’arrachant à cette torpeur. Nous ne pouvons pas nous rendre. On serait arrivés jusqu’ici pour renoncer ? Non ! », dit-il d’un ton déterminé.
Ni Eloisa ni Agnete ne répondirent. Perdues dans le noir, elles sentaient l’espoir décliner peu à peu.
« Non », répéta Mikael, têtu. Il pensa de nouveau que ses hommes étaient là, dehors. Mais il savait qu’ils n’étaient pas assez nombreux pour attaquer le château. Alors, peut-être poussé par le désespoir, il se souvint de la prophétie d’Emöke, le jour des combats organisés entre les jeunes gens de la vallée par Ojsternig. “Il réalisera son destin par l’épée, qui transformera tous en un seul.” Elle n’avait pas dit qu’il mourrait pris au piège comme un rat. Une voix, en lui, disait que son espoir devait être bien faible, pour qu’il s’accroche ainsi à une prophétie. « Non », répéta-t-il encore, serrant les poings, résistant à la voix qui lui soufflait de renoncer. Depuis qu’il avait sauvé Emöke, sa vie avait été habitée par la magie. Elle avait dit autre chose encore, se souvint-il. Il posa les mains et le front contre la pierre froide. « Gregor… murmura-t-il, tu as promis de m’aider.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Agnete.
— Gregor, honore ta promesse, dit Mikael plus fort.
— Viens ici, dit Agnete.
— Gregor, tu as promis de m’aider ! cria alors Mikael en tapant sur le mur avec ses poings.
— Viens ici, mon garçon, répéta Agnete.
— Mikael… », dit Eloisa d’une voix angoissée.
Il resta immobile quelques instants. Puis, vaincu, il céda à cette voix en lui qui lui disait de renoncer. Il revint s’étendre près des deux femmes avec lesquelles il allait attendre la mort.
Il lui semblait que le temps s’était mis à courir sans aucune mesure, aucun sens.
Soudain, aucun des trois n’aurait su dire quand, un bruit confus de voix s’insinua dans le boyau. Ouaté, lointain, presque irréel.
Mikael releva la tête.
« C’est quoi ? », demanda Eloisa d’une voix rauque.
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