— À demain…
— Au Pélican ?…
Mais la porte bouge déjà, va se refermer. C’est maintenant un vertige. Être chez soi, dans son lit ! Est-ce qu’alors ce n’en sera pas fini de cette histoire ?
Et voilà Chabot tout seul dans le quartier désert, à marcher vite, à courir, à hésiter aux angles des rues et à s’élancer comme un fou. Place du Congrès, il fuit les arbres. Il ralentit le pas parce qu’il devine un passant au loin. Mais l’inconnu prend une autre direction.
Rue de la Loi. Des maisons à un étage. Un seuil.
Jean Chabot cherche sa clé, ouvre, tourne le commutateur électrique, marche vers la cuisine à porte vitrée où le feu n’est pas tout à fait éteint.
Il doit retourner sur ses pas parce qu’il a oublié de refermer la porte d’entrée. Il fait chaud. Il y a un papier sur la toile cirée blanche de la table et quelques mots au crayon :
Tu trouveras une côtelette dans le buffet et un morceau de tarte dans l’armoire. Bonne nuit.
Père.
Jean regarde tout ça avec abrutissement, ouvre l’armoire, aperçoit la côtelette, dont la seule vue lui soulève le cœur. Sur le meuble, un petit pot avec une plante verte qui ressemble à du mouron.
C’est que la tante Maria est venue ! Quand elle vient, elle apporte toujours une plante quelconque. Sa maison du quai Saint-Léonard en est pleine. Et elle donne, par surcroît, de minutieux conseils sur la façon de les soigner.
Jean a éteint. Il monte l’escalier, après avoir retiré ses chaussures. Il passe, au premier, devant les chambres des locataires.
Au second, ce sont des pièces mansardées. De la fraîcheur filtre du toit.
Au moment où il atteint le palier, un sommier grince. Quelqu’un est éveillé, son père ou sa mère. Il ouvre la porte.
Mais une voix vient de loin, étouffée :
— C’est toi, Jean ?…
Allons ! Il faut qu’il aille dire bonsoir à ses parents. Il entre chez eux. L’atmosphère est moite. Il y a déjà des heures qu’ils dorment.
— Il est tard, non ?…
— Pas trop…
— Tu devrais…
Non ! Son père n’a pas le courage de le gronder. Ou bien il devine que cela ne servirait de rien.
— Bonsoir, fils…
Jean se penche, embrasse un front humide.
— Tu es glacé… Tu…
— Il fait frais dehors…
— As-tu trouvé la côtelette ?… C’est tante Maria qui a apporté la tarte…
— J’avais mangé avec mes amis…
Sa mère se retourne, dans son sommeil, et son chignon croule sur l’oreiller.
— Bonne nuit…
Il n’en peut plus. Dans sa chambre, il ne fait même pas de lumière. Il jette son veston au hasard et il s’étend sur son lit, enfonce la tête dans l’oreiller.
Il ne pleure pas. Il ne pourrait pas. Il cherche son souffle. Et tous ses membres tremblent, tout son corps est agité de grands frissons comme s’il couvait une grave maladie.
Il voudrait seulement ne pas faire grincer le sommier.
Il voudrait éviter le hoquet qu’il sent monter dans sa gorge, parce qu’il devine son père, qui ne dort presque pas, couché dans la chambre voisine, l’oreille tendue.
Une image grandit dans sa tête, un mot résonne, se gonfle, prend des proportions monstrueuses au point que tout cela va l’écraser : le Turc !…
Et cela grouille, cela pèse, cela l’étouffe, le serre de partout jusqu’à ce que la fenêtre à tabatière déverse du soleil tandis que le père de Jean, debout au pied du lit, murmure avec la crainte d’être trop sévère :
— Tu ne devrais pas faire ça, fils !… Car tu as encore bu, n’est-ce pas ?… Tu ne t’es même pas déshabillé !…
Et l’odeur du café, des œufs au lard monte du rez-de-chaussée. Des camions passent dans la rue. Des portes claquent. Un coq chante.
II
La petite caisse
Jean Chabot, les coudes sur la table, repoussa son assiette et garda le regard rivé à la petite cour qu’on apercevait à travers le tulle des rideaux et dont le badigeon blanc ruisselait de soleil.
Son père l’observait à la dérobée, tout en mangeant, essayait de créer un semblant de conversation.
— Tu ne sais pas si c’est vrai que le gros immeuble de la rue Féronstrée doit être mis en vente ? Quelqu’un me l’a demandé hier, au bureau. Tu devrais peut-être te renseigner…
Mais Mme Chabot, qui, elle aussi, épiait son fils sans cesser de préparer les légumes pour la soupe, intervint :
— Alors, tu ne manges pas ?
— Je n’ai pas faim, mère.
— Parce que tu as encore été soûl cette nuit, je parie ! Avoue-le !
— Non.
— Si tu crois que cela ne se voit pas ! Tu as les yeux tout rouges ! Et un teint de papier mâché ! C’est bien la peine de faire l’impossible pour te donner des forces ! Allons ! mange au moins les œufs…
Pour une fortune, Jean en aurait été incapable. Il avait la poitrine serrée. Et l’atmosphère quiète de la maison, son odeur de lard et de café, le mur blanc, la soupe qui commençait à cuire, tout cela mettait en lui comme une nausée.
Il avait hâte d’être dehors, hâte surtout de savoir. Il tressaillait au moindre bruit de la rue.
— Il faut que je m’en aille.
— Il n’est pas l’heure. Tu étais avec Delfosse, hier au soir, n’est-ce pas ?… Mais qu’il vienne encore ici pour te chercher !… Un gamin qui ne fait rien, parce que ses parents sont riches !… Un vicieux !… Et il n’a pas besoin de se lever le matin pour aller à son bureau, lui !
M. Chabot ne disait rien, mangeait en regardant son assiette pour ne pas avoir à prendre parti. Un locataire du premier descendit, un étudiant polonais, qui gagna directement la rue et se rendit à l’Université. On en entendait un autre qui s’habillait juste au-dessus de la cuisine.
— Tu verras, Jean, que cela finira mal ! Demande à ton père s’il faisait la bombe, à ton âge !
Et Jean Chabot avait vraiment les yeux striés de rouge, les traits tirés. On voyait un petit bouton pourpre sur son front.
— Je m’en vais ! répéta-t-il en regardant l’heure.
Juste à ce moment, quelqu’un donnait des petits coups à la boîte aux lettres encastrée dans la porte d’entrée. C’était la façon d’appeler des intimes, la sonnette servant aux étrangers. Jean se hâta d’aller ouvrir, se trouva en face de Delfosse qui questionna :
— Tu viens ?
— Oui… Je prends mon chapeau…
— Entrez, Delfosse ! cria Mme Chabot de la cuisine. Justement, je disais à Jean qu’il est temps que cela finisse ! Il est en train de se ruiner la santé ! Que vous fassiez la noce, cela regarde vos parents. Mais Jean…
Delfosse, long et maigre, le teint encore plus pâle que Chabot, baissait la tête en esquissant un sourire gêné.
— Jean doit gagner sa vie ! Nous n’avons pas de fortune, nous ! Vous êtes assez intelligent pour le comprendre et je vous demande de le laisser tranquille.
— Tu viens ?… souffla Jean, qui était au supplice.
— Je vous jure, madame, que nous… balbutia Delfosse.
— À quelle heure êtes-vous rentrés cette nuit ?
— Je ne sais pas… Peut-être à une heure…
— Et Jean a avoué qu’il était plus de deux heures du matin !
— Il est temps que j’aille au bureau, mère…
Il avait son chapeau sur la tête. Il poussa Delfosse dans le corridor. M. Chabot se levait à son tour et endossait son manteau.
Dehors, comme dans toutes les rues de Liège à ce moment, on voyait des ménagères qui lavaient le trottoir à grande eau, des charrettes de légumes et de charbon arrêtées devant les portes, et les cris des marchands s’entendaient de loin, se répondaient d’un bout du quartier à l’autre.
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