– Dans sa Maison.
– Cet amour y ramène ; tu le vois bien, puisque te voici de retour. Dis-moi, maintenant qu’est-ce qui te poussait à partir ?
– Je sentais trop que la Maison n’est pas tout l’univers. Moi-même je ne suis pas tout entier dans celui que vous vouliez que je fusse. J’imaginais malgré moi d’autres cultures, d’autres terres, et des routes pour y courir, des routes non tracées ; j’imaginais en moi l’être neuf que je sentais s’y élancer. Je m’évadai.
– Songe à ce qui serait advenu si j’avais comme toi délaissé la Maison du Père. Les serviteurs et les bandits auraient pillé tout notre bien.
– Peu m’importait alors, puisque j’entrevoyais d’autres biens…
– Que s’exagérait ton orgueil. Mon frère, l’indiscipline a été. De quel chaos l’homme est sorti, tu l’apprendras si tu ne le sais pas encore. Il en est mal sorti ; de tout son poids naïf il y retombe dès que l’Esprit ne le soulève plus au-dessus. Ne l’apprends pas à tes dépens : les éléments bien ordonnés qui te composent n’attendent qu’un acquiescement, qu’un affaiblissement de ta part pour retourner à l’anarchie… Mais ce que tu ne sauras jamais, c’est la longueur de temps qu’il a fallu à l’homme pour élaborer l’homme. À présent que le modèle est obtenu, tenons-nous-y. « Tiens ferme ce que tu as », dit l’Esprit à l’Ange de l’Église, et il ajoute : « afin que personne ne prenne ta couronne. » Ce que tu as, c’est ta couronne, c’est cette royauté sur les autres et sur toi-même. Ta couronne, l’usurpateur la guette ; il est partout ; il rôde autour de toi, en toi. Tiens ferme, mon frère ! Tiens ferme.
– J’ai depuis trop longtemps lâché prise, je ne peux plus refermer ma main sur mon bien.
– Si, si ; je t’aiderai. J’ai veillé sur ce bien durant ton absence.
– Et puis, cette parole de l’Esprit, je la connais ; tu ne la citais pas tout entière.
– Il continue ainsi, en effet : « Celui qui vaincra, j’en ferai une colonne dans le temple de mon Dieu, et il n’en sortira plus. »
– « Il n’en sortira plus. » C’est là précisément ce qui me fait peur.
– Si c’est pour son bonheur.
– Oh ! j’entends bien. Mais dans ce temple, j’y étais…
– Tu t’es mal trouvé d’en sortir, puisque tu as voulu y rentrer.
– Je sais ; je sais. Me voici de retour ; j’en conviens.
– Quel bien peux-tu chercher ailleurs, qu’ici tu ne trouves en abondance ? ou mieux : c’est ici seulement que sont tes biens.
– Je sais que tu m’as gardé des richesses.
– Ceux de tes biens que tu n’as pas dilapidés, c’est-à-dire cette part qui nous est commune, à nous tous : les biens fonciers.
– Ne possédé-je donc plus rien en propre ?
– Si ; cette part spéciale de dons que notre Père consentira peut-être encore à t’accorder.
– C’est à cela seul que je tiens ; je consens à ne posséder que cela.
– Orgueilleux ! Tu ne seras pas consulté. Entre nous, cette part est chanceuse ; je te conseille plutôt d’y renoncer. Cette part de dons personnels, c’est elle déjà qui fit ta perte ; ce sont ces biens que tu dilapidas aussitôt.
– Les autres je ne les pouvais pas emporter.
– Aussi vas-tu les retrouver intacts. Assez pour aujourd’hui. Entre dans le repos de la Maison.
– Cela va bien parce que je suis fatigué.
– Bénie soit ta fatigue, alors ! À présent dors. Demain ta mère te parlera.
Table des matières
Prodigue enfant, dont l’esprit, aux propos de ton frère, regimbe encore, laisse à présent ton cœur parler. Qu’il t’est doux, à demi couché aux pieds de ta mère assise, le front caché dans ses genoux, de sentir sa caressante main incliner ta nuque rebelle !
– Pourquoi m’as-tu laissée si longtemps ?
Et comme tu ne réponds que par des larmes :
– Pourquoi pleurer à présent, mon fils ? Tu m’es rendu. Dans l’attente de toi j’ai versé toutes mes larmes.
– M’attendiez-vous encore ?
– Jamais je n’ai cessé de t’espérer. Avant de m’endormir, chaque soir, je pensais : s’il revient cette nuit, saura-t-il bien ouvrir la porte ? et j’étais longue à m’endormir. Chaque matin, avant de m’éveiller tout à fait, je pensais : Est-ce pas aujourd’hui qu’il revient ? Puis je priais. J’ai tant prié, qu’il te fallait bien revenir.
– Vos prières ont forcé mon retour.
– Ne souris pas de moi, mon enfant.
– Ô mère ! je reviens à vous très humble. Voyez comme je mets mon front plus bas que votre cœur ! Il n’est plus une de mes pensées d’hier qui ne devienne vaine aujourd’hui. À peine si je comprends, près de vous, pourquoi j’étais parti de la maison.
– Tu ne partiras plus ?
– Je ne puis plus partir.
– Qu’est-ce qui t’attirait donc au dehors ?
– Je ne veux plus y songer : Rien… Moi-même.
– Pensais-tu donc être heureux loin de nous ?
– Je ne cherchais pas le bonheur.
– Que cherchais-tu ?
– Je cherchais… qui j’étais.
– Oh ! fils de tes parents, et frère entre tes frères.
– Je ne ressemblais pas à mes frères. N’en parlons plus ; me voici de retour.
– Si ; parlons-en encore : Ne crois pas si différents de toi, tes frères.
– Mon seul soin désormais c’est de ressembler à vous tous.
– Tu dis cela comme avec résignation.
– Rien n’est plus fatigant que de réaliser sa dissemblance. Ce voyage à la fin m’a lassé.
– Te voici tout vieilli, c’est vrai.
– J’ai souffert.
– Mon pauvre enfant ! Sans doute ton lit n’était pas fait tous les soirs, ni pour tous tes repas la table mise ?
– Je mangeais ce que je trouvais et souvent ce n’était que fruits verts ou gâtés dont ma faim faisait nourriture.
– N’as-tu souffert du moins que de la faim ?
– Le soleil du milieu du jour, le vent froid du cœur de la nuit, le sable chancelant du désert, les broussailles où mes pieds s’ensanglantaient, rien de tout cela ne m’arrêta, mais – je ne l’ai pas dit à mon frère – j’ai dû servir…
– Pourquoi l’avoir caché ?
– De mauvais maîtres qui malmenaient mon corps, exaspéraient mon orgueil, et me donnaient à peine de quoi manger. C’est alors que j’ai pensé : Ah ! servir pour servir !… En rêve j’ai revu la maison ; je suis rentré.
Le fils prodigue baisse à nouveau le front que tendrement sa mère caresse.
– Qu’est-ce que tu vas faire à présent ?
– Je vous l’ai dit : m’occuper de ressembler à mon grand frère ; régir nos biens ; comme lui prendre femme…
– Sans doute tu penses à quelqu’un, en disant cela.
– Oh ! n’importe laquelle sera la préférée, du moment que vous l’aurez choisie. Faites comme vous avez fait pour mon frère.
– J’eusse voulu la choisir selon ton cœur.
– Qu’importe ! mon cœur avait choisi. Je résigne un orgueil qui m’avait emporté loin de vous. Guidez mon choix. Je me soumets, vous dis-je. Je soumettrai de même mes enfants ; et ma tentative ainsi ne me paraîtra plus si vaine.
– Écoute ; il est à présent un enfant dont tu pourrais déjà t’occuper.
– Que voulez-vous dire, et de qui parlez-vous ?
– De ton frère cadet, qui n’avait pas dix ans quand tu partis, que tu n’as reconnu qu’à peine, et qui pourtant…
– Achevez, mère ; de quoi vous inquiéter, à présent ?
– En qui pourtant tu aurais pu te reconnaître, car il est tout pareil à ce que tu étais en partant.
– Pareil à moi ?
– À celui que tu étais, te dis-je, non encore hélas ! à celui que tu es devenu.
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