Ce qui m’effraie c’est, je l’avoue, que je suis encore très jeune. Il me semble parfois que ma vraie vie n’a pas encore commencé. Arrachez-moi d’ici à présent, et donnez-moi des raisons d’être. Moi je ne sais plus en trouver. Je me suis délivré, c’est possible ; mais qu’importe ? je souffre de cette liberté sans emploi. Ce n’est pas, croyez-moi, que je sois fatigué de mon crime, s’il vous plaît de l’appeler ainsi, — mais je dois me prouver à moi-même que je n’ai pas outre-passé mon droit.
J’avais, quand vous m’avez connu d’abord, une grande fixité de pensée, et je sais que c’est là ce qui fait les vrais hommes ; — je ne l’ai plus. Mais ce climat, je crois, en est cause. Rien ne décourage autant la pensée que cette persistance de l’azur. Ici toute recherche est impossible, tant la volupté suit de près le désir. Entouré de splendeur et de mort, je sens le bonheur trop présent et l’abandon à lui trop uniforme. Je me couche au milieu du jour pour tromper la longueur morne des journées et leur insupportable loisir.
J’ai là, voyez, des cailloux blancs que je laisse tremper à l’ombre, puis que je tiens longtemps dans le creux de ma main, jusqu’à ce qu’en soit épuisée la calmante fraîcheur acquise. Alors je recommence, alternant les cailloux, remettant à tremper ceux dont la froideur est tarie. Du temps s’y passe, et vient le soir... Arrachez-moi d’ici ; je ne puis le faire moi-même. Quelque chose en ma volonté s’est brisé ; je ne sais même où j’ai trouvé la force de m’éloigner d’El Kantara. Parfois j’ai peur que ce que j’ai supprimé ne se venge. Je voudrais recommencer à neuf. Je voudrais me débarrasser de ce qui reste de ma fortune ; voyez, ces murs en sont encore couverts... Ici je vis de presque rien. Un aubergiste mi-français m’apprête un peu de nourriture. L’enfant, que vous avez fait fuir en entrant, me l’apporte soir et matin, en échange de quelques sous et de caresses. Cet enfant qui, devant les étrangers, se fait sauvage, est avec moi tendre et fidèle comme un chien. Sa sœur est une Ouled-Naïl qui, chaque hiver, regagne Constantine où elle vend son corps aux passants. Elle est très belle et je souffrais, les premières semaines, que parfois elle passât la nuit près de moi. Mais, un matin, son frère, le petit Ali, nous a surpris couchés ensemble. Il s’est montré fort irrité et n’a pas voulu revenir de cinq jours. Pourtant il n’ignore pas comment ni de quoi vit sa sœur ; il en parlait auparavant d’un ton qui n’indiquait aucune gêne... Est-ce donc qu’il était jaloux ? — Du reste, ce farceur en est arrivé à ses fins ; car moitié par ennui, moitié par peur de perdre Ali, depuis cette aventure je n’ai plus retenu cette fille. Elle ne s’en est pas fâchée ; mais chaque fois que je la rencontre, elle rit et plaisante de ce que je lui préfère l’enfant. Elle prétend que c’est lui qui surtout me retient ici. Peut-être a-t-elle un peu raison...
Le Retour de l'Enfant Prodigue
Table des matières
L’Enfant Prodigue
La Réprimande du Père
La Réprimande du Frère Aîné
La Mère
Dialogue Avec le Frère Puîné
à Arthur Fontaine
J’ai peint ici, pour ma secrète joie, comme on faisait dans les anciens triptyques, la parabole que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous conta. Laissant éparse et confondue la double inspiration qui m’anime, je ne cherche à prouver la victoire sur moi d’aucun dieu – ni la mienne. Peut-être cependant, si le lecteur exige de moi quelque piété, ne la chercherait-il pas en vain dans ma peinture, où, comme un donateur dans le coin du tableau, je me suis mis à genoux, faisant pendant au fils prodigue, à la fois comme lui souriant et le visage trempé de larmes.
Table des matières
Lorsqu’après une longue absence, fatigué de sa fantaisie et comme désépris de lui-même, l’enfant prodigue, du fond de ce dénûment qu’il cherchait, songe au visage de son père, à cette chambre point étroite où sa mère au-dessus de son lit se penchait, à ce jardin abreuvé d’eau courante, mais clos et d’où toujours il désirait s’évader, à l’économe frère aîné qu’il n’a jamais aimé, mais qui détient encore dans l’attente cette part de ses biens que, prodigue, il n’a pu dilapider – l’enfant s’avoue qu’il n’a pas trouvé le bonheur, ni même su prolonger bien longtemps cette ivresse qu’à défaut de bonheur il cherchait. – Ah ! pense-t-il, si mon père, d’abord irrité contre moi, m’a cru mort, peut-être, malgré mon péché, se réjouirait-il de me revoir ; ah ! revenant à lui bien humblement, le front bas et couvert de cendre, si, m’inclinant devant lui, lui disant : « Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi », que ferai-je si, de sa main me relevant, il me dit : « Entre dans la maison, mon fils » ?… Et l’enfant déjà pieusement s’achemine.
Lorsqu’au défaut de la colline il aperçoit enfin les toits fumants de la maison, c’est le soir ; mais il attend les ombres de la nuit pour voiler un peu sa misère. Il entend au loin la voix de son père ; ses genoux fléchissent ; il tombe et couvre de ses mains son visage, car il a honte de sa honte, sachant qu’il est le fils légitime pourtant. Il a faim ; il n’a plus, dans un pli de son manteau crevé, qu’une poignée de ces glands doux, dont il faisait, pareil aux pourceaux qu’il gardait, sa nourriture. Il voit les apprêts du souper. Il distingue s’avancer sur le perron sa mère… il n’y tient plus, descend en courant la colline, s’avance dans la cour aboyé par son chien qui ne le reconnaît pas. Il veut parler aux serviteurs, mais ceux-ci méfiants s’écartent, vont prévenir le maître ; le voici.
Sans doute il attendait le fils prodigue, car il le reconnaît aussitôt. Ses bras s’ouvrent ; l’enfant alors devant lui s’agenouille et, cachant son front d’un bras, crie à lui, levant vers le pardon sa main droite :
– Mon père ! mon père, j’ai gravement péché contre le ciel et contre toi ; je ne suis plus digne que tu m’appelles ; mais du moins, comme un de tes serviteurs, le dernier, dans un coin de notre maison, laisse-moi vivre…
Le père le relève et le presse :
– Mon fils ! que le jour où tu reviens à moi soit béni ! – et sa joie, qui de son cœur déborde, pleure ; il relève la tête de dessus le front de son fils qu’il baisait, se tourne vers les serviteurs :
– Apportez la plus belle robe ; mettez des souliers à ses pieds, un anneau précieux à son doigt. Cherchez dans nos étables le veau le plus gras, tuez-le ; préparez un festin de joie, car le fils que je disais mort est vivant.
Et comme la nouvelle déjà se répand, il court ; il ne veut pas laisser un autre dire :
– Mère, le fils que nous pleurions nous est rendu.
La joie de tous montant comme un cantique fait le fils aîné soucieux. S’assied-il à la table commune, c’est que le père en l’y invitant et en le pressant l’y contraint. Seul entre tous les convives, car jusqu’au moindre serviteur est convié, il montre un front courroucé : Au pécheur repenti, pourquoi plus d’honneur qu’à lui-même, qu’à lui qui n’a jamais péché ? Il préfère à l’amour le bon ordre. S’il consent à paraître au festin, c’est que, faisant crédit à son frère, il peut lui prêter joie pour un soir ; c’est aussi que son père et sa mère lui ont promis de morigéner le prodigue, demain, et que lui-même il s’apprête à le sermonner gravement.
Les torches fument vers le ciel. Le repas est fini. Les serviteurs ont desservi. À présent, dans la nuit où pas un souffle ne s’élève, la maison fatiguée, âme après âme, va s’endormir. Mais pourtant, dans la chambre à côté de celle du prodigue, je sais un enfant, son frère cadet, qui toute la nuit jusqu’à l’aube va chercher en vain le sommeil.
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