André Gide - André Gide - Oeuvres majeures

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André Gide est un des plus grands auteurs français et lauréat du prix Nobel de littérature. Cette collection comporte:
Romans et Nouvelles:
Les Cahiers d'André Walter
Le Voyage d'Urien
Paludes
Le Prométhée mal enchaîné
L'Immoraliste
Le Retour de l'enfant prodigue
La Porte étroite
Isabelle
Les Caves du Vatican
La Symphonie Pastorale
Les Faux-monnayeurs
L'École des femmes
Robert
Geneviève
Ouvres Poétiques et Lyriques:
Les Poésies d'André Walter
Les Nourritures terrestres
Les Nouvelles nourritures
Écrits de Voyage:
Amyntas
Voyage au Congo
Le Retour de Tchad
Retour de l'U. R. S. S.
Retouches â mon retour de l'U. R. S. S.
Essais Littéraires:
Prétextes; Réflexions sur quelques points de littérature et de morale
Nouveaux Prétextes
Le Journal des Faux-monnayeurs
Dostoïevski (Articles et Causeries)
Notes sur Chopin
Ouvres Autobiographiques:
Si le Grain ne Meurt
Journal 1939–1949

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– Qu’il deviendra.

– Qu’il faut le faire aussitôt devenir. Parle-lui ; sans doute il t’écoutera, toi, prodigue. Dis-lui bien quel déboire était sur la route ; épargne-lui…

– Mais qu’est-ce qui vous fait vous alarmer ainsi sur mon frère ? Peut-être simplement un rapport de traits…

– Non, non ; la ressemblance entre vous deux est plus profonde. Je m’inquiète à présent pour lui de ce qui ne m’inquiétait d’abord pas assez pour toi-même. Il lit trop, et ne préfère pas toujours les bons livres.

– N’est-ce donc que cela ?

– Il est souvent juché sur le plus haut point du jardin, d’où l’on peut voir le pays, tu sais, par-dessus les murs.

– Je m’en souviens. Est-ce là tout ?

– Il est bien moins souvent auprès de nous que dans la ferme.

– Ah ! qu’y fait-il ?

– Rien de mal. Mais ce n’est pas les fermiers, c’est les goujats les plus distants de nous qu’il fréquente, et ceux qui ne sont pas du pays. Il en est un surtout, qui vient de loin, qui lui raconte des histoires.

– Ah ! le porcher.

– Oui. Tu le connaissais ?… Pour l’écouter, ton frère chaque soir le suit dans l’étable des porcs ; et il ne revient que pour dîner, sans appétit, et les vêtements pleins d’odeur. Les remontrances n’y font rien ; il se raidit sous la contrainte. Certains matins, à l’aube, avant qu’aucun de nous ne soit levé, il court accompagner jusqu’à la porte ce porcher quand il sort paître son troupeau.

– Lui, sait qu’il ne doit pas sortir.

– Tu le savais aussi ! Un jour il m’échappera, j’en suis sûre. Un jour il partira…

– Non, je lui parlerai, mère. Ne vous alarmez pas.

– De toi, je sais qu’il écoutera bien des choses. As-tu vu comme il te regardait le premier soir ?

De quel prestige tes haillons étaient couverts ! puis la robe de pourpre dont le père t’a revêtu. J’ai craint qu’en son esprit il ne mêle un peu l’un à l’autre, et que ce qui l’attire ici, ce ne soit d’abord le haillon. Mais cette pensée à présent me paraît folle ; car enfin, si toi, mon enfant, tu avais pu prévoir tant de misère, tu ne nous aurais pas quittés, n’est-ce pas ?

– Je ne sais plus comment j’ai pu vous quitter, vous, ma mère.

– Eh bien ! tout cela, dis-le-lui.

– Tout cela je le lui dirai demain soir. Embrassez-moi maintenant sur le front comme lorsque j’étais petit enfant et que vous me regardiez m’endormir. J’ai sommeil.

– Va dormir. Je m’en vais prier pour vous tous.

DIALOGUE AVEC LE FRÈRE PUÎNÉ

Table des matières

C’est, à côté de celle du prodigue, une chambre point étroite aux murs nus. Le prodigue, une lampe à la main, s’avance près du lit où son frère puîné repose, le visage tourné vers le mur. Il commence à voix basse, afin, si l’enfant dort, de ne pas le troubler dans son sommeil.

– Je voudrais te parler, mon frère.

– Qu’est-ce qui t’en empêche ?

– Je croyais que tu dormais.

– On n’a pas besoin de dormir pour rêver.

– Tu rêvais ; à quoi donc ?

– Que t’importe ! Si déjà moi je ne comprends pas mes rêves, ce n’est pas toi, je pense, qui me les expliqueras.

– Ils sont donc bien subtils ? Si tu me les racontais, j’essaierais.

– Tes rêves, est-ce que tu les choisis ? Les miens sont ce qu’ils veulent, et plus libres que moi… Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Pourquoi tue déranger dans mon sommeil ?

– Tu ne dors pas, et je viens te parler doucement.

– Qu’as-tu à me dire ?

– Rien, si tu le prends sur ce ton.

– Alors adieu.

Le prodigue va vers la porte, mais pose à terre la lampe qui n’éclaire plus que faiblement la pièce, puis, revenant, s’assied au bord du lit et, dans l’ombre, caresse longuement le front détourné de l’enfant.

– Tu me réponds plus durement que je ne fis jamais à ton frère. Pourtant je protestais aussi contre lui.

L’enfant rétif s’est redressé brusquement.

– Dis : c’est le frère qui t’envoie ?

– Non, petit ; pas lui, mais notre mère.

– Ah ! Tu ne serais pas venu de toi-même.

– Mais je viens pourtant en ami. À demi soulevé sur son lit, l’enfant regarde fixement le prodigue.

– Comment quelqu’un des miens saurait-il être mon ami ?

– Tu te méprends sur notre frère…

– Ne me parle pas de lui ! Je le hais… mon cœur, contre lui, s’impatiente. Il est cause que je t’ai répondu durement.

– Comment cela ?

– Tu ne comprendrais pas.

– Dis cependant…

Le prodigue berce son frère contre lui, et déjà l’enfant adolescent s’abandonne :

– Le soir de ton retour, je n’ai pas pu dormir. Toute la nuit je songeais : J’avais un autre frère, et je ne le savais pas… C’est pour cela que mon cœur a battu si fort, quand, dans la cour de la maison, je t’ai vu t’avancer couvert de gloire.

– Hélas ! j’étais couvert alors de haillons.

– Oui, je t’ai vu ; mais déjà glorieux. Et j’ai vu ce qu’a fait notre père : il a mis à ton doigt un anneau, un anneau tel que n’en a pas notre frère. Je ne voulais interroger à ton sujet personne ; je savais seulement que tu revenais de très loin, et ton regard, à table…

– Étais-tu du festin ?

– Oh ! je sais bien que tu ne m’as pas vu ; durant tout le repas tu regardais au loin sans rien voir. Et, que le second soir tu aies été parler au père, c’était bien, mais le troisième…

– Achève.

– Ah ! ne fût-ce qu’un mot d’amour tu aurais pourtant bien pu me le dire !

– Tu m’attendais donc ?

– Tellement ! Penses-tu que je haïrais à ce point notre frère si tu n’avais pas été causer et si longuement avec lui ce soir-là ? Qu’est-ce que vous avez pu vous dire ? Tu sais bien, si tu me ressembles, que tu ne peux rien avoir de commun avec lui.

– J’avais eu de graves torts envers lui.

– Se peut-il ?

– Du moins envers notre père et notre mère. Tu sais que j’avais fui de la maison.

– Oui, je sais. Il y a longtemps n’est-ce pas ?

– À peu près quand j’avais ton âge.

– Ah !… Et c’est là ce que tu appelles tes torts ?

– Oui, ce fut là mon tort, mon péché.

– Quand tu partis, sentais-tu que tu faisais mal ?

– Non ; je sentais en moi comme une obligation de partir.

– Que s’est-il donc passé depuis ? pour changer ta vérité d’alors en erreur.

– J’ai souffert.

– Et c’est cela qui te fait dire : j’avais tort ?

– Non, pas précisément : c’est cela qui m’a fait réfléchir.

– Auparavant tu n’avais donc pas réfléchi ?

– Si, mais ma débile raison s’en laissait imposer par mes désirs.

– Comme plus tard par la souffrance. De sorte qu’aujourd’hui, tu reviens… vaincu.

– Non, pas précisément ; résigné.

– Enfin, tu as renoncé à être celui que tu voulais être.

– Que mon orgueil me persuadait d’être.

L’enfant reste un instant silencieux, puis brusquement sanglote et crie :

– Mon frère ! je suis celui que tu étais en partant. Oh ! dis : n’as-tu donc rencontré rien que de décevant sur la route ? Tout ce que je pressens au dehors, de différent d’ici, n’est-ce donc que mirage ? tout ce que je sens en moi de neuf, que folie ? Dis : qu’as-tu rencontré de désespérant sur ta route ? Oh ! qu’est-ce qui t’a fait revenir ?

– La liberté que je cherchais, je l’ai perdue ; captif, j’ai dû servir.

– Je suis captif ici.

– Oui, mais servir de mauvais maîtres ; ici, ceux que tu sers sont tes parents.

– Ah ! servir pour servir, n’a-t-on pas cette liberté de choisir du moins son servage ?

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