– Je l’espérais. Aussi loin que mes pieds m’ont porté, j’ai marché, comme Saül à la poursuite de ses ânesses, à la poursuite de mon désir ; mais, où l’attendait un royaume, c’est la misère que j’ai trouvée. Et pourtant…
– Ne t’es-tu pas trompé de route ?
– J’ai marché devant moi.
– En es-tu sûr ? Et pourtant il y a d’autres royaumes, encore, et des terres sans roi, à découvrir.
– Qui te l’a dit ?
– Je le sais. Je le sens. Il me semble déjà que j’y domine.
– Orgueilleux !
– Ah ! ah ! ça c’est ce que t’a dit notre frère. Pourquoi, toi, me le redis-tu maintenant ? Que n’as-tu gardé cet orgueil ! Tu ne serais pas revenu.
– Je n’aurais donc pas pu te connaître.
– Si, si, là-bas, où je t’aurais rejoint, tu m’aurais reconnu pour ton frère ; même il me semble encore que c’est pour te retrouver que je pars.
– C’est le porcher qui me la rapporta l’autre soir, après n’être pas rentré de trois jours.
– Oui, c’est une grenade sauvage.
– Je le sais ; elle est d’une âcreté presque affreuse ; je sens pourtant que, si j’avais suffisamment soif, j’y mordrais.
– Ah ! je peux donc te le dire à présent : c’est cette soif que dans le désert je cherchais.
– Une soif dont seul ce fruit non sucré désaltère…
– Non ; mais il fait aimer cette soif.
– Tu sais où le cueillir ?
– C’est un petit verger abandonné, où l’on arrive avant le soir. Aucun mur ne le sépare plus du désert. Là coulait un ruisseau ; quelques fruits demi-mûrs pendaient aux branches.
– Quels fruits ?
– Les mêmes que ceux de notre jardin ; mais sauvages. Il avait fait très chaud tout le jour.
– Écoute ; sais-tu pourquoi je t’attendais ce soir ? C’est avant la fin de la nuit que je pars. Cette nuit ; cette nuit, dès qu’elle pâlira… J’ai ceint, mes reins, j’ai gardé cette nuit mes sandales.
– Quoi ! ce que je n’ai pas pu faire, tu le feras ?…
– Tu m’as ouvert la route, et de penser à toi me soutiendra.
– À moi de t’admirer ; à toi de m’oublier, au contraire. Qu’emportes-tu ?
– Tu sais bien que, puîné, je n’ai point part à l’héritage. Je pars sans rien.
– Que tu pars ?
– Ne l’as-tu pas compris ? Ne m’encourages-tu pas toi-même à partir ?
– Je voudrais t’épargner le retour ; mais en t’épargnant le départ.
– Non, non, ne me dis pas cela ; non ce n’est pas cela que tu veux dire. Toi aussi, n’est-ce pas, c’est comme un conquérant que tu partis.
– Et c’est ce qui me fit paraître plus dur le servage.
– Alors, pourquoi t’es-tu soumis ? Étais-tu si fatigué déjà ?
– Non, pas encore ; mais j’ai douté.
– Que veux-tu dire ?
– Douté de tout, de moi ; j’ai voulu m’arrêter, m’attacher enfin quelque part ; le confort que me promettait ce maître m’a tenté… oui, je le sens bien à présent ; j’ai failli.
Le prodigue incline la tête et cache son dans ses mains.
– Mais d’abord ?
– J’avais marché longtemps à travers la grande terre indomptée.
– Le désert ?
– Ce n’était pas toujours le désert.
– Qu’y cherchais-tu ?
– Je ne le comprends plus moi-même.
– Lève-toi de mon lit. Regarde, sur la table, à mon chevet, là, près de ce livre déchiré.
– Je vois une grenade ouverte.
– C’est mieux.
– Que regardes-tu donc à la croisée ?
– Le jardin où sont couchés nos parents morts.
– Mon frère… (et l’enfant, qui s’est levé du lit, pose, autour du cou du prodigue, son bras qui se fait aussi doux que sa voix) – Pars avec moi.
– Laisse-moi ! laisse-moi ! je reste à consoler notre mère. Sans moi tu seras plus vaillant. Il est temps à présent. Le ciel pâlit. Pars sans bruit. Allons ! embrasse-moi, mon jeune frère : tu emportes tous mes espoirs. Sois fort ; oublie-nous ; oublie-moi. Puisses-tu ne pas revenir… Descends doucement. Je tiens la lampe…
– Ah ! donne-moi la main jusqu’à la porte.
– Prends garde aux marches du perron…
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
Journal d’Alissa
À M. A. G.
Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite. Luc, XIII, 24.
Table des matières
D’autres en auraient pu faire un livre ; mais l’histoire que je raconte ici, j’ai mis toute ma force à la vivre et ma vertu s’y est usée. J’écrirai donc très simplement mes souvenirs, et s’ils sont en lambeaux par endroits, je n’aurai recours à aucune invention pour les rapiécer ou les joindre ; l’effort que j’apporterais à leur apprêt gênerait le dernier plaisir que j’espère trouver à les dire.
Je n’avais pas douze ans lorsque je perdis mon père. Ma mère, que plus rien ne retenait au Havre, où mon père avait été médecin, décida de venir habiter Paris, estimant que j’y finirais mieux mes études. Elle loua, près du Luxembourg, un petit appartement, que Miss Ashburton vint occuper avec nous. Miss Flora Ashburton, qui n’avait plus de famille, avait été d’abord l’institutrice de ma mère, puis sa compagne et bientôt son amie. Je vivais auprès de ces deux femmes à l’air également doux et triste, et que je ne puis revoir qu’en deuil. Un jour, et, je pense, assez longtemps après la mort de mon père, ma mère avait remplacé par un ruban mauve le ruban noir de son bonnet du matin :
« Ô maman ! m’étais-je écrié, comme cette couleur te va mal ! »
Le lendemain elle avait remis un ruban noir.
J’étais de santé délicate. La sollicitude de ma mère et de Miss Ashburton, tout occupée à prévenir ma fatigue, si elle n’a pas fait de moi un paresseux, c’est que j’ai vraiment goût au travail. Dès les premiers beaux jours, toutes deux se persuadent qu’il est temps pour moi de quitter la ville, que j’y pâlis ; vers la mi-juin, nous partons pour Fongueusemare, aux environs du Havre, où mon oncle Bucolin nous reçoit chaque été.
Dans un jardin pas très grand, pas très beau, que rien de bien particulier ne distingue de quantité d’autres jardins normands, la maison des Bucolin, blanche, à deux étages, ressemble à beaucoup de maisons de campagne du siècle avant-dernier. Elle ouvre une vingtaine de grandes fenêtres sur le devant du jardin, au levant ; autant par derrière ; elle n’en a pas sur les côtés. Les fenêtres sont à petits carreaux : quelques-uns, récemment remplacés, paraissent trop clairs parmi les vieux qui, auprès, paraissent verts et ternis. Certains ont des défauts que nos parents appellent des « bouillons » ; l’arbre qu’on regarde au travers se dégingande ; le facteur, en passant devant, prend une bosse brusquement.
Le jardin, rectangulaire, est entouré de murs. Il forme devant la maison une pelouse assez large, ombragée, dont une allée de sable et de gravier fait le tour. De ce côté, le mur s’abaisse pour laisser voir la cour de ferme qui enveloppe le jardin et qu’une avenue de hêtres limite à la manière du pays.
Derrière la maison, au couchant, le jardin se développe plus à l’aise. Une allée, riante de fleurs, devant les espaliers au midi, est abritée contre les vents de mer par un épais rideau de lauriers du Portugal et par quelques arbres. Une autre allée, le long du mur du nord, disparaît sous les branches. Mes cousines l’appelaient « l’allée noire », et, passé le crépuscule du soir, ne s’y aventuraient pas volontiers. Ces deux allées mènent au potager, qui continue en contrebas le jardin, après qu’on a descendu quelques marches. Puis, de l’autre côté du mur que troue, au fond du potager, une petite porte à secret, on trouve un bois taillis où l’avenue de hêtres, de droite et de gauche, aboutit. Du perron du couchant le regard, par-dessus ce bosquet retrouvant le plateau, admire la moisson qui le couvre. À l’horizon, pas très distant, l’église d’un petit village et, le soir, quand l’air est tranquille, les fumées de quelques maisons.
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