— Et la mère ? Elle ne dit rien ?
— La mère ! voilà douze ans pleins qu’elle est morte... Il la battait.
— Combien sont-ils dans la famille ?
— Cinq enfants. Vous avez vu l’aîné des fils et le plus jeune. Il y en a encore un de seize ans, qui n’est pas fort, et qui veut se faire curé. Et puis la fille aînée a déjà deux enfants du père...
Et j’appris peu à peu bien d’autres choses, qui faisaient de la maison Heurtevent un lieu brûlant, à l’odeur forte, autour duquel, quoi que j’en eusse, mon imagination, comme une mouche à viande, tournoyait : — Un soir, le fils aîné tenta de violer une jeune servante ; et comme elle se débattait, le père intervenant aida son fils, et de ses mains énormes la contint ; ce pendant que le second fils, à l’étage au-dessus, continuait tendrement ses prières, et que le cadet, témoin du drame, s’amusait. Pour ce qui est du viol, je me figure qu’il n’avait pas été bien difficile, car Bute racontait encore que, peu de temps après, la servante, y ayant pris goût, avait tenté de débaucher le petit prêtre.
— Et l’essai n’a pas réussi ? demandai-je ?
— Il tient encore, mais plus bien dru, répondit Bute.
— N’as-tu pas dit qu’il y avait une autre fille ?
— Qui en prend bien tant qu’elle en trouve ; et encore sans demander rien. Quand ça la tient, c’est elle qui paierait plutôt. Par exemple, faudrait pas coucher chez le père ; il cognerait. Il dit comme ça qu’en famille on a le droit de faire ce qui vous plaît, mais que ça ne regarde pas les autres. Pierre, le gars de la ferme que vous avez fait renvoyer, ne s’en est pas vanté, mais, une nuit, il n’en est pas sorti sans un trou dans la tête. Depuis ce temps-là, c’est dans le bois du château qu’on s’amuse.
Alors, et l’encourageant du regard :
— Tu en as essayé ? demandai-je.
Il baissa les yeux pour la forme et dit en rigolant :
— Quelquefois. Puis, relevant vite les yeux : — Le petit au père Bocage aussi.
— Quel petit au père Bocage ?
— Alcide, celui qui couche sur la ferme. Monsieur ne le connaît donc pas ?
J’étais absolument stupéfait d’apprendre que Bocage avait un autre fils.
— C’est vrai, continua Bute, que, l’an passé, il était encore chez son oncle. Mais c’est bien étonnant que Monsieur ne l’ait pas déjà rencontré dans les bois ; presque tous les soirs il braconne.
Bute avait dit ces derniers mots plus bas. Il me regarda bien et je compris qu’il était urgent de sourire. Alors Bute, satisfait, continua :
— Monsieur sait parbleu bien qu’on le braconne. Bah ! les bois sont si grands que ça n’y fait pas bien du tort...
Je m’en montrai si peu mécontent que, bien vite, Bute enhardi et, je pense aujourd’hui, heureux de desservir un peu Bocage, me montra dans tel creux des collets tendus par Alcide, puis m’enseigna tel endroit de la haie où je pouvais être à peu près sûr de le surprendre. C’était, sur le haut d’un talus, un étroit pertuis dans la haie qui formait lisière, et par lequel Alcide avait accoutumé de passer vers six heures. Là, Bute et moi, fort amusés, nous tendîmes un fil de cuivre, très joliment dissimulé. Puis, m’ayant fait jurer que je ne le dénoncerais pas, Bute partit, ne voulant pas se compromettre. Je me couchai contre le revers du talus ; j’attendis.
Et trois soirs j’attendis en vain. Je commençais à croire que Bute m’avait joué... Le quatrième soir, enfin, j’entends un très léger pas approcher. Mon cœur bat et j’apprends soudain l’affreuse volupté de celui qui braconne... Le collet est si bien posé qu’Alcide y vient donner tout droit. Je le vois brusquement s’étaler, la cheville prise. Il veut se sauver, retombe, et se débat comme un gibier. Mais déjà je le tiens. C’est un méchant galopin, à l’œil vert, aux cheveux filasse, à l’expression chafouine. Il me lance des coups de pied ; puis, immobilisé, tâche de mordre, et comme il n’y peut parvenir commence à me jeter au nez les plus extraordinaires injures que j’aie jusqu’alors entendues. À la fin je n’y puis plus tenir ; j’éclate de rire. Alors lui s’arrête soudain, me regarde et, d’un ton plus bas :
— Espèce de brutal, vous m’avez estropié.
— Fais voir.
Il fait glisser son bas sur ses galoches et montre sa cheville où l’on distingue à peine une légère trace un peu rose. — Ce n’est rien. — Il sourit un peu, puis, sournoisement :
— J’m’en vas le dire à mon père que c’est vous qui tendez les collets.
— Parbleu ! c’est un des tiens.
— Ben sûr que c’est pas vous qui l’avez posé, c’ti là.
— Pourquoi donc pas ?
— Vous n’sauriez pas si bien. Montrez-moi comment que vous faites.
— Apprends-moi...
Ce soir je ne rentrai que bien tard pour le dîner, et, comme on ne savait où j’étais, Marceline était inquiète. Je ne lui racontai pourtant pas que j’avais posé six collets et que, loin de gronder Alcide, je lui avais donné dix sous.
Le lendemain, allant relever ces collets avec lui, j’eus l’amusement de trouver deux lapins pris aux pièges ; naturellement je les lui laissai. La chasse n’était pas encore ouverte. Que devenait donc ce gibier, qu’on ne pouvait montrer sans se commettre ? C’est ce qu’Alcide se refusait à m’avouer. Enfin j’appris, par Bute encore, que Heurtevent était un maître recéleur, et qu’entre Alcide et lui le plus jeune des fils commissionnait. Allais-je donc ainsi pénétrer plus avant dans cette famille farouche ? Avec quelle passion je braconnai !
Je retrouvais Alcide chaque soir ; nous prîmes des lapins en grand nombre, et même une fois un chevreuil ; il vivait faiblement encore. Je ne me souviens pas sans horreur de la joie qu’eut Alcide à le tuer. Nous mîmes le chevreuil en lieu sûr, où le fils Heurtevent pût venir le chercher dans la nuit.
Dès lors je ne sortis plus si volontiers le jour, où les bois vidés m’offraient moins d’attraits. Je tâchai même de travailler ; triste travail sans but — car j’avais dès la fin de mon cours refusé de continuer ma suppléance — travail ingrat, et dont me distrayait soudain le moindre chant, le moindre bruit dans la campagne ; tout cri me devenait appel. Que de fois ai-je ainsi bondi de ma lecture à ma fenêtre, pour ne voir rien du tout passer ! Que de fois, sortant brusquement... La seule attention dont je fusse capable, c’était celle de tous mes sens.
Mais quand la nuit tombait, — et la nuit à présent déjà, tombait vite — c’était notre heure, dont je ne soupçonnais pas jusqu’alors la beauté ; et je sortais comme entrent les voleurs. Je m’étais fait des yeux d’oiseau de nuit. J’admirais l’herbe plus mouvante et plus haute, les arbres épaissis. La nuit creusait tout, éloignait, faisait le sol distant et toute surface profonde. Le plus uni sentier paraissait dangereux. On sentait s’éveiller partout ce qui vivait d’une existence ténébreuse.
— Où ton père te croit-il à présent ?
— À garder les bêtes, à l’étable.
Alcide couchait là, je le savais, tout près des pigeons et des poules ; comme on l’y enfermait le soir, il sortait par un trou du toit ; il gardait dans ses vêtements une chaude odeur de poulaille...
Puis brusquement, et sitôt le gibier récolté, il fonçait dans la nuit comme dans une trappe, sans un geste d’adieu, sans même me dire : à demain. Je savais qu’avant de rentrer dans la ferme où les chiens, pour lui, se taisaient, il retrouvait le petit Heurtevent et lui remettait sa provende. Mais où ? C’est ce que mon désir ne pouvait arriver à surprendre ; menaces, ruses échouèrent ; les Heurtevent ne se laissaient pas approcher. Et je ne sais où triomphait le plus ma folie : poursuivre un médiocre mystère qui reculait toujours devant moi ? peut-être même inventer le mystère, à force de curiosité ? — Mais que faisait Alcide en me quittant ? Couchait-il vraiment à la ferme ? ou seulement le faisait-il croire au fermier ? Ah ! j’avais beau me compromettre, je n’arrivais à rien qu’à diminuer encore son respect sans augmenter sa confiance ; et cela m’enrageait et me désolait à la fois...
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