André Gide - Oeuvres complètes de André Gide - Romans

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Oeuvres complètes de André Gide: Romans: краткое содержание, описание и аннотация

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Cette collection comprend l'intégrale des romans d'André Gide.
Table des Matières:
Les Cahiers d'André Walter
Le Voyage d'Urien
Paludes
Le Prométhée mal enchaîné
L'Immoraliste
Le Retour de l'enfant prodigue
La Porte étroite
Isabelle
Les Caves du Vatican
La Symphonie Pastorale
Les Faux-monnayeurs
L'École des femmes
Robert
Geneviève

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— Il ne faut pas prier pour moi, Marceline.

— Pourquoi ? dit-elle, un peu troublée.

— Je n’aime pas les protections.

— Tu repousses l’aide de Dieu ?

— Après, il aurait droit à ma reconnaissance. Cela crée des obligations ; je n’en veux pas.

Nous avions l’air de plaisanter, mais ne nous méprenions nullement sur l’importance de nos paroles.

— Tu ne guériras pas tout seul, pauvre ami, soupira-t-elle.

— Alors, tant pis... Puis, voyant sa tristesse, j’ajoutai moins brutalement : — Tu m’aideras.

III

Table des matières

Je vais parler longuement de mon corps. Je vais en parler tant, qu’il vous semblera tout d’abord que j’oublie la part de l’esprit. Ma négligence, en ce récit, est volontaire ; elle était réelle là-bas. Je n’avais pas de force assez pour entretenir double vie ; l’esprit et le reste, pensais-je, j’y songerai plus tard, quand j’irai mieux.

J’étais encore loin d’aller bien. Pour un rien j’étais en sueur et pour un rien je prenais froid ; j’avais, comme disait Rousseau, « la courte haleine » ; parfois un peu de fièvre ; souvent, dès le matin, un sentiment d’affreuse lassitude, et je restais, alors, prostré dans un fauteuil, indifférent à tout, égoïste, m’occupant très uniquement à tâcher de bien respirer. Je respirais péniblement, avec méthode, soigneusement ; mes expirations se faisaient avec deux saccades, que ma volonté surtendue ne pouvait complètement retenir ; longtemps après encore, je ne les évitais qu’à force d’attention.

Mais ce dont j’eus le plus à souffrir, ce fut de ma sensibilité maladive à tout changement de température. Je pense, quand j’y réfléchis aujourd’hui, qu’un trouble nerveux général s’ajoutait à la maladie ; je ne puis expliquer autrement une série de phénomènes, irréductibles, me semble-t-il, au simple état tuberculeux. J’avais toujours ou trop chaud ou trop froid ; me couvrais aussitôt avec une exagération ridicule, ne cessais de frissonner que pour suer, me découvrais un peu, et frissonnais sitôt que je ne transpirais plus. Des parties de mon corps se glaçaient, devenaient, malgré la sueur, froides au toucher comme un marbre ; rien ne les pouvait plus réchauffer. J’étais sensible au froid à ce point qu’un peu d’eau tombée sur mon pied, lorsque je faisais ma toilette, m’enrhumait ; sensible au chaud de même... Je gardai cette sensibilité, la garde encore, mais, aujourd’hui, c’est pour voluptueusement en jouir. Toute sensibilité très vive peut, suivant que l’organisme est robuste ou débile, devenir, je le crois, cause de délice ou de gêne. Tout ce qui me troublait naguère m’est devenu délicieux.

Je ne sais comment j’avais fait jusqu’alors pour dormir avec les vitres closes ; sur les conseils de T*** j’essayai donc de les ouvrir la nuit ; un peu, d’abord ; bientôt je les poussai toutes grandes ; bientôt ce fut une habitude, un besoin tel que, dès que la fenêtre était refermée, j’étouffais. Avec quelles délices plus tard sentirai-je entrer vers moi le vent des nuits, le clair de lune...

Il me tarde enfin d’en finir avec ces premiers bégaiements de santé. Grâce à des soins constants en effet, à l’air pur, à la meilleure nourriture, je ne tardai pas d’aller mieux. Jusqu’alors, craignant l’essoufflement de l’escalier, je n’avais pas osé quitter la terrasse ; dans les derniers jours de janvier, enfin, je descendis, m’aventurai dans le jardin.

Marceline m’accompagnait, portant un châle. Il était trois heures du soir. Le vent, souvent violent dans ce pays, et qui m’avait beaucoup gêné depuis trois jours, était tombé. La douceur d’air était charmante.

Jardin public... Une très large allée le coupait, ombragée par deux rangs de cette espèce de mimosas très hauts qu’on appelle là-bas des cassies. Des bancs, à l’ombre de ces arbres. Une rivière canalisée, je veux dire plus profonde que large, à peu près droite, longeant l’allée ; puis d’autres canaux plus petits, divisant l’eau de la rivière, la menant, à travers le jardin, vers les plantes ; l’eau lourde est couleur de la terre, couleur d’argile rose ou grise. Presque pas d’étrangers, quelques Arabes ; ils circulent, et, dès qu’ils ont quitté le soleil, leur manteau blanc prend la couleur de l’ombre.

Un singulier frisson me saisit quand j’entrai dans cette ombre étrange ; je m’enveloppai de mon châle ; pourtant aucun malaise ; au contraire... Nous nous assîmes sur un banc. Marceline se taisait. Des Arabes passèrent ; puis survint une troupe d’enfants. Marceline en connaissait plusieurs et leur fit signe ; ils s’approchèrent. Elle me dit des noms ; il y eut des questions, des réponses, des sourires, des moues, de petits jeux. Tout cela m’agaçait quelque peu et de nouveau revint mon malaise ; je me sentis las et suant. Mais ce qui me gênait, l’avouerai-je, ce n’étaient pas les enfants, c’était elle. Oui, si peu que ce fût, j’étais gêné par sa présence. Si je m’étais levé, elle m’aurait suivi ; si j’avais enlevé mon châle, elle aurait voulu le porter ; si je l’avais remis ensuite, elle aurait dit : « Tu n’as pas froid ? » Et puis, parler aux enfants, je ne l’osais pas devant elle ; je voyais qu’elle avait ses protégés ; malgré moi, mais par parti-pris, moi je m’intéressais aux autres. — Rentrons, lui dis-je ; et je résolus à part moi de retourner seul au jardin.

Le lendemain, elle avait à sortir vers dix heures ; j’en profitai. Le petit Bachir, qui manquait rarement de venir le matin, prit mon châle ; je me sentais alerte, le cœur léger. Nous étions presque seuls dans l’allée ; je marchais lentement, m’asseyais un instant, repartais. Bachir suivait, bavard ; fidèle et souple comme un chien. Je parvins à l’endroit du canal où viennent laver les laveuses ; au milieu du courant une pierre platte est posée ; dessus, une fillette couchée et le visage penché vers l’eau, la main dans le courant, y jetait ou y rattrapait des brindilles. Ses pieds nus avaient plongé dans l’eau ; ils gardaient de ce bain la trace humide, et là sa peau paraissait plus foncée. Bachir s’approcha d’elle et lui parla ; elle se retourna, me sourit, répondit à Bachir en arabe. — C’est ma sœur, me dit-il ; puis il m’expliqua que sa mère allait venir laver du linge, et que sa petite sœur l’attendait. Elle s’appelait Rhadra, ce qui voulait dire Verte, en arabe. Il disait tout cela d’une voix charmante, claire, enfantine autant que l’émotion que j’en avais.

— Elle demande que tu lui donnes deux sous, ajouta-t-il.

Je lui en donnai dix et m’apprêtais à repartir, lorsque arriva la mère, la laveuse. C’était une femme admirable, pesante, au grand front tatoué de bleu, qui portait un panier de linge sur la tête, pareille aux canéphores antiques, et, comme elles, voilée simplement d’une large étoffe bleu sombre qui se relève à la ceinture et retombe d’un coup jusqu’aux pieds. Dès qu’elle vit Bachir, elle l’apostropha rudement. Il répondit avec violence ; la petite fille s’en mêla ; entre eux trois s’engagea une discussion des plus vives. Enfin Bachir, comme vaincu, me fit comprendre que sa mère avait besoin de lui ce matin ; il me tendit mon châle tristement et je dus repartir tout seul.

Je n’eus pas fait vingt pas que mon châle me parut d’un poids insupportable ; tout en sueur, je m’assis au premier banc que je trouvai. J’espérais qu’un enfant surviendrait qui me déchargerait de ce faix. Celui qui vint bientôt, ce fut un grand garçon de quatorze ans, noir comme un Soudanais, pas timide du tout, qui s’offrit de lui-même. Il se nommait Ashour. Il m’aurait paru beau s’il n’avait été borgne. Il aimait à causer, m’apprit d’où venait la rivière, et qu’après le jardin public elle fuyait dans l’oasis et le traversait en entier. Je l’écoutais, oubliant ma fatigue. Quelque plaisant que me parût Bachir, je le connaissais trop à présent, et j’étais heureux de changer. Même, je me promis, un autre jour, de descendre tout seul au jardin et d’attendre, assis sur un banc, le hasard d’une rencontre heureuse...

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