Connaître, ce n’est point démonter, ni expliquer. C’est accéder à la vision. Mais, pour voir, il convient d’abord de participer. Cela est dur apprentissage…
Tout le jour mon village m’a été invisible. Il s’agissait, avant la mission, de murs de torchis et de paysans, plus ou moins sales. Il s’agit maintenant d’un peu de gravier à dix kilomètres sous moi. Voilà mon village.
Mais, cette nuit peut-être, un chien de garde se réveillera et aboiera. J’ai toujours goûté la magie d’un village qui rêve tout haut, par la voix d’un seul chien de garde, dans la nuit claire.
Je n’ai aucun espoir de me faire comprendre, et cela m’est absolument indifférent. Que se montre simplement à moi, avec ses portes closes sur les provisions de graines, sur le bétail, sur les coutumes, mon village bien rangé pour dormir !
Les paysans, retour des champs, ayant desservi le repas, couché les enfants et soufflé la lampe, se fondront dans son silence. Et rien ne sera plus, sinon, sous les beaux draps raides de campagne, les lents mouvements de respiration, comme d’un reste de houle, après l’orage, sur la mer.
Dieu suspend l’usage des richesses pendant la durée du bilan nocturne. L’héritage tenu en réserve m’apparaîtra, ainsi, plus clairement, quand les hommes reposeront, les mains ouvertes par le jeu de l’inflexible sommeil qui défait les doigts jusqu’au jour.
Alors peut-être contemplerai-je ce qui ne porte point de nom. J’aurai marché comme un aveugle que ses paumes ont conduit vers le feu. Il ne saurait pas le décrire et cependant il l’a trouvé. Ainsi, peut-être, se montrera ce qu’il convient de protéger, ce qui ne se voit point, mais dure, à la façon d’une braise, sous la cendre des nuits de village.
Je n’avais rien à espérer d’une mission manquée. Pour comprendre un simple village, il faut d’abord…
— Capitaine !
— Oui ?
— Six chasseurs, six, à l’avant-gauche !
Ça a sonné comme un coup de tonnerre.
Il faut… il faut… j’aimerais cependant être payé à temps. J’aimerais avoir droit à l’amour. J’aimerais reconnaître pour qui je meurs…
— Mitrailleur !
— Capitaine ?
— Avez-vous entendu ? Six chasseurs, six, à l’avant-gauche !
— Entendu, Capitaine !
— Dutertre, ils nous ont vus ?
— Nous ont vus. Virent sur nous. Les survolons de cinq cents mètres.
— Mitrailleur, avez entendu ? Les survolons de cinq cents mètres. Dutertre ! Loin encore ?
— … quelques secondes.
— Mitrailleur, avez entendu ? Seront dans la queue dans quelques secondes.
Là, je les vois ! Petits. Un essaim de guêpes empoisonnées.
— Mitrailleur ! Ils passent par le travers. Les apercevrez dans une seconde. Là !
— Je… je ne vois rien. Ah ! Je les vois !
Moi je ne les vois plus !
— Ils nous prennent en chasse ?
— Ils nous prennent en chasse !
— Montent fort ?
— Je ne sais pas… Je ne crois pas… Non !
— Que décidez-vous, mon Capitaine ?
C’est Dutertre qui a parlé.
— Que voulez-vous que je décide !
Et l’on se tait.
Il n’est rien à décider. Ça regarde Dieu exclusivement. Si je virais, je raccourcirais l’intervalle qui nous sépare. Comme nous marchons droit vers le soleil et qu’à haute altitude on ne s’élève pas de cinq cents mètres sans perdre quelques kilomètres sur le gibier, il se peut qu’avant de parvenir à notre étage, où ils retrouveront leur vitesse, ils nous aient perdus dans le soleil.
— Mitrailleur, toujours ?
— Toujours.
— Gagnons sur eux ?
— Euh… non… oui !
Ça regarde Dieu et le soleil.
En prévision du combat éventuel (bien qu’un Groupe de Chasse assassine plutôt qu’il ne combat), je m’efforce, en luttant contre lui de tous mes muscles, de débloquer mon palonnier gelé. J’éprouve une étrange sensation, mais j’ai encore les chasseurs dans les yeux. Et je pèse de tout mon poids sur les commandes rigides.
Une fois de plus j’observe que je suis, en fait, beaucoup moins ému dans cette action, qui cependant me réduit à une attente absurde, que je ne l’étais pendant l’habillage. J’éprouve aussi une sorte de colère. Une colère bienfaisante.
Mais nulle ivresse du sacrifice. J’aimerais mordre.
— Mitrailleur, on les sème ?
— On les sème, mon Capitaine.
Ça ira.
— Dutertre… Dutertre…
— Mon Capitaine ?
— Non… rien.
— Qu’y avait-il, mon Capitaine ?
— Rien… Je croyais que… rien…
Je ne leur dirai rien. Ce n’est pas un tour à leur jouer. Si j’amorce une vrille, ils le verront bien. Ils verront bien que j’amorce une vrille…
Il n’est pas naturel que je ruisselle de sueur par 50° de froid. Pas naturel. Oh ! J’ai déjà compris ce qui se passe : tout doucement je m’évanouis. Tout doucement…
Je vois la planche de bord. Je ne vois plus la planche de bord. Mes mains s’amollissent sur le volant. Je n’ai même plus la force de parler. Je m’abandonne. S’abandonner…
J’ai pincé le tuyau de caoutchouc. J’ai reçu dans le nez la bouffée qui porte la vie. Ce n’est donc pas une panne d’oxygène. C’est… Oui, bien sûr. J’ai été stupide. C’est le palonnier. J’ai exercé contre mon palonnier des efforts de débardeur, de camionneur. À dix mille mètres d’altitude je me suis conduit en lutteur forain. Or mon oxygène était mesuré. J’en devais user avec discrétion. Je paie l’orgie…
Je respire à haute fréquence. Mon cœur bat vite, très vite. C’est comme un faible grelot. Je ne dirai rien à mon équipage. Si j’amorce une vrille, ils l’apprendront bien assez tôt ! Je vois la planche de bord… Je ne vois plus la planche de bord… Et je me sens triste, dans ma sueur.
La vie m’est revenue tout doucement.
— Dutertre !…
— Mon Capitaine ?
J’aimerais lui confier ce qui s’est passé.
— J’ai… cru… que…
Mais je renonce à m’exprimer. Les paroles consomment trop d’oxygène, et mes trois mots m’ont déjà essoufflé. Je suis un faible, faible convalescent…
— Qu’y avait-il, mon Capitaine ?
— Non… rien.
— Mon Capitaine, vous êtes vraiment énigmatique !
Je suis énigmatique. Mais je suis vivant.
— … ne… ne nous… ont pas eus…
— Oh ! mon Capitaine, c’est provisoire !
C’est provisoire : il y a Arras.
Ainsi, pendant quelques minutes, j’ai cru ne point revenir, et cependant je n’ai pas observé en moi cette angoisse brûlante qui, dit-on, blanchit les cheveux. Et je me souviens de Sagon. Du témoignage de Sagon, auquel nous rendîmes visite quelques jours après le combat qui l’abattit, voilà deux mois, en zone française : qu’avait-il éprouvé, Sagon, quand les chasseurs l’ayant encadré, cloué en quelque sorte à son poteau d’exécution, il s’était tenu pour mort dans les dix secondes ?
Je le revois avec précision, couché dans son lit d’hôpital. Son genou a été accroché et brisé par l’empennage de l’avion, au cours du saut en parachute, mais Sagon n’a pas ressenti le choc. Son visage et ses mains sont assez grièvement brûlés, mais, tout compte fait, il n’a rien subi qui soit inquiétant. Il nous raconte lentement son histoire, d’une voix quelconque, comme un compte rendu de corvée.
— … J’ai compris qu’ils tiraient en me voyant enveloppé de balles lumineuses. Ma planche de bord a éclaté. Puis j’ai aperçu un peu de fumée, oh pas beaucoup ! qui semblait provenir de l’avant. J’ai pensé que c’était… vous savez il y a là un tuyau de conjugaison… Oh ça ne flambait pas beaucoup…
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