D’abord, dis-toi bien que tu n’entends pas des voix, répondit la voix dans sa tête. Définitivement pas celle d’Henry : plus âgée, plus sèche… plus forte. Mais très proche quand même de celle de son grand frère… Impossible de ne pas l’écouter. Tu n’es pas en train de devenir fou. Je suis une autre personne.
C’est de la télépathie ?
Eddie était vaguement conscient de conserver un visage totalement inexpressif. Il se dit que, vu les circonstances, cela aurait pu lui valoir l’Oscar du meilleur acteur. Il jeta un coup d’œil par le hublot et vit que l’avion se rapprochait du corps de bâtiments réservé à la compagnie Delta.
Je ne connais pas ce mot. Mais ce que je sais, c’est que les deux soldâtes sont au courant de ce que tu as sur toi…
Il y eut un temps d’arrêt. Une sensation — étrange, inexprimable — de doigts immatériels compulsant son cerveau comme s’il était un fichier vivant.
… de l’héroïne ou de la cocaïne. Impossible de préciser, sinon… oui, sinon que ce doit être de la cocaïne parce que tu n’en prends pas, tu ne fais qu’en transporter pour payer ce que tu consommes.
— Quelles soldâtes ? marmonna Eddie entre ses dents sans s’apercevoir qu’il parlait tout haut. Qu’est-ce que vous êtes en train de me raconter comme co…
De nouveau cette impression de recevoir une gifle… si nette qu’il en garda des tintements dans les oreilles.
Tu vas la fermer, connard !
Ouais, ouais, OK !
Et encore une fois ces doigts qui farfouillaient.
Les cantinières, reprit la voix de l’autre. Tu vois ce que je veux dire ? Je n’ai pas le temps d’étudier tes pensées en détail, prisonnier.
— Qu’est-ce qui vous… commença Eddie, puis il se tut. Pourquoi vous m’appelez comme ça ?
Laisse tomber. Tu m’écoutes, c’est tout. On n’a vraiment pas le temps. Ces cantinières ont tout compris. Elles savent que tu as cette cocaïne.
Ridicule ! Comment pourraient-elles le savoir ?
J’ignore comment elles en ont eu connaissance, et d’ailleurs, peu importe. L’une d’elles est allée le dire aux cochers. Les cochers vont le répéter aux prêtres qui président à cette cérémonie : le Passage de la Douane…
La langue dans laquelle s’exprimait la voix tenait du mystère avec ses termes si décalés qu’ils en étaient presque charmants… mais le sens qu’ils véhiculaient n’en était pas moins net, massif et clair. Même si rien ne transparut sur ses traits, Eddie sentit ses dents se verrouiller dans un claquement douloureux et filtrer une petite inspiration brûlante.
La voix lui disait qu’il avait perdu la partie. Il était encore dans l’avion et il avait déjà perdu la partie.
Mais non, ce n’était pas vrai. Ça ne pouvait pas être vrai. C’était juste dans sa tête, un petit numéro de paranoïa qu’il se jouait in extremis. Suffisait de ne pas y faire attention. Voilà, il n’allait pas y faire attention et ça pass…
Tu vas y faire attention, sinon tu iras en prison et moi je mourrai ! rugit la voix.
Mais, au nom du ciel, qui êtes-vous ? demanda Eddie, de mauvaise grâce, la peur au ventre.
Et dans sa tête il entendit quelqu’un ou quelque chose exhaler un soupir de soulagement.
10
Il y croit, pensa le Pistolero. Que soient remerciés tous les dieux qui ont ou eurent jamais quelque existence : il y croit.
11
L’appareil s’immobilisa. L’ordre d’attacher sa ceinture s’éteignit. La passerelle vint s’appliquer dans un choc amorti contre la porte avant. Ils étaient arrivés.
12
Il y a un endroit où tu peux mettre ce que tu as pendant que tu t’acquittes du Passage de la Douane, dit la voix. Un endroit sûr. Ensuite, après la cérémonie, tu pourras le récupérer pour le porter à ce Balazar.
Les gens se levaient à présent, sortaient leurs affaires des coffres qui les surplombaient, s’arrangeant au mieux de vêtements qu’il faisait trop chaud pour porter à l’extérieur — du moins s’il fallait en croire l’annonce faite par les pilotes.
Ramasse ton sac et prends ta veste. Puis retourne dans les latrines.
Les lat…
Ah, oui. Les toilettes, les chiottes.
S’ils sont persuadés que j’ai de la dope, ils vont croire que j’essaie de m’en débarrasser.
Eddie comprenait toutefois que ce point n’avait guère d’importance. Personne n’irait enfoncer la porte au risque de déclencher une panique chez les passagers. Et il était exclu de pouvoir jeter un kilo de poudre dans des W-C d’avion sans laisser de trace. À moins que la voix n’ait pas menti, qu’il existât un endroit sûr. Mais comment serait-ce possible ?
Laisse tomber. Remue-toi.
Eddie se remua. Parce qu’il avait fini par prendre conscience de la situation. Bien sûr, il ne voyait pas tout ce que Roland décelait de par ses années d’expérience et cet entraînement où s’étaient mêlées torture et précision, mais il voyait le personnel, voyait les vrais visages derrière les sourires et les serviables restitutions aux passagers des bagages déposés à l’entrée. Il remarquait la manière dont, sans cesse, leurs yeux voletaient pour venir se poser sur lui, furtivement, comme pour mieux l’aiguillonner.
Il prit son sac, sa veste. On avait ouvert la porte donnant sur la passerelle et les gens commençaient à remonter l’allée. La porte de la cabine de pilotage s’était également ouverte et le commandant se tenait sur le seuil, souriant, bien sûr… mais dévisageant aussi les passagers de première classe qui en étaient encore à rassembler leurs affaires, le repérant soudain — non, le prenant pour cible —, puis regardant ailleurs, adressant un signe de tête à quelqu’un, ébouriffant au passage les cheveux d’un gamin.
Eddie était parfaitement froid maintenant. Pas en manque, froid tout court. Froid… c’était parfois très bien. Il fallait seulement faire attention de ne pas en arriver à geler sur place.
Il avança, remonta jusqu’au point où un virage à gauche allait l’engager sur la passerelle, puis porta soudain la main à sa bouche.
— Oh, je ne me sens pas bien, marmonna-t-il. Pardon…
Il repoussa la porte de la cabine de pilotage qui, sur sa droite, lui barrait en partie l’accès des toilettes et ouvrit la porte de ces dernières.
— Je crains que vous n’ayez à quitter l’appareil, lui fit sèchement remarquer le pilote alors qu’il avait déjà un pied dans les W-C. Vous n’êtes…
— Je crois que je vais vomir, et je ne tiens pas à ce que ce soit sur vos chaussures, rétorqua Eddie. Ni sur les miennes.
Une seconde plus tard, il était à l’intérieur, loquet rabattu. Le commandant parlait toujours. Eddie ne comprenait pas ce qu’il disait, ne voulait pas le savoir. Mais c’étaient des mots et non des cris, et cela seul comptait. Il ne s’était pas trompé : personne n’allait se mettre à hurler avec peut-être deux cent cinquante passagers qui attendaient de débarquer par cette unique porte à l’avant. Ainsi enfermé dans les toilettes, il ne risquait rien pour un temps… mais en était-il plus avancé ?
Si vous êtes toujours là, pensa-t-il, vous feriez mieux de faire quelque chose au plus vite, qui que vous soyez.
L’espace d’un épouvantable instant, il n’y eut rien, rien du tout. Ce fut très court, mais ça parut néanmoins s’étirer presque à l’infini dans sa tête, comme ces rubans de guimauve qu’Henry lui payait parfois l’été quand ils étaient gosses. Faisait-il des bêtises que son frère le battait comme plâtre, était-il sage qu’il lui payait des guimauves. C’était ainsi qu’Henry assumait le surcroît de responsabilités que lui apportaient les grandes vacances.
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