Oui, il lui faut Passer la Douane, se dit le Pistolero.
La réponse était si gigantesque, à ce point évidente et à sa portée, qu’il faillit ne pas la voir. Si le Passage de la Douane s’annonçait difficile pour le prisonnier, c’était bien sûr à cause de cette drogue qu’il transportait. Il devait y avoir sur les lieux de la cérémonie une sorte d’Oracle que l’on consultait lorsqu’on avait affaire à des gens suspects. Dans les autres cas, comprit Roland, le Passage était la simplicité même, comme de franchir la frontière d’un pays ami dans son propre monde. Un simple geste — purement symbolique — d’allégeance au monarque de ce royaume suffisait pour y être admis.
Bon.
Se sachant en mesure d’emporter dans son univers des objets matériels appartenant à celui du prisonnier — le petit pain au thon l’avait prouvé —, il allait faire de même avec les sacs de drogue. Le prisonnier Passerait la Douane. Après quoi, Roland lui rendrait les sacs.
Mais le pourras-tu ?
Ah, question assez troublante pour lui faire oublier le spectacle de toute cette eau en bas : après avoir survolé ce qui semblait être un immense océan, ils venaient d’effectuer un virage en direction de la côte, et avec régularité, maintenant, les flots se rapprochaient. La diligence du ciel descendait (et au regard superficiel d’Eddie, pour lequel ce spectacle était des plus ordinaire, se superposait celui du Pistolero, fasciné comme un enfant devant sa première neige). Oui, il pouvait emporter des choses de ce monde. Mais les rapporter ? Voilà qui restait à prouver.
Il plongea la main dans la poche du prisonnier, referma les doigts sur une pièce de monnaie.
Puis il refranchit la porte.
4
Les oiseaux s’envolèrent quand il se redressa. Cette fois, ils étaient prudemment restés à quelque distance. Il avait mal, se sentait vaseux, fiévreux… et néanmoins bien plus revigoré qu’il n’aurait pu s’y attendre après l’ingestion d’une aussi faible quantité de nourriture.
Il ouvrit la main et regarda la pièce qu’on aurait prise pour de l’argent si des reflets rougeâtres sur la tranche n’avaient trahi quelque métal plus vil. Elle était frappée au profil d’un homme dont les traits respiraient noblesse, courage et persévérance mais dont la coiffure, à la fois bouclée au-dessus de l’oreille et serrée en queue sur la nuque, suggérait un rien de coquetterie. Roland la retourna et, sur l’autre face, vit quelque chose qui lui arracha un cri étranglé.
Un aigle, le blason qui avait orné sa propre bannière dans ce passé déjà bien estompé où il y avait encore eu des royaumes et des bannières pour en être le symbole.
Le temps presse. Retourne là-bas. Vite.
Mais il s’attarda encore un moment : réfléchir dans cette tête présentait certaines difficultés — car si l’esprit du prisonnier était loin d’être clair, son crâne, temporairement du moins, offrait un cadre plus propice à la pensée que celui du Pistolero.
Essayer de transporter la pièce dans les deux sens ne constituait qu’une moitié de l’expérience, non ?
Il prit une cartouche dans l’un des ceinturons et la serra contre la pièce au creux de sa paume. Puis, une fois de plus, il franchit la porte.
5
La pièce du prisonnier était toujours là dans le double écrin de sa main et de sa poche. Roland n’eut pas à passer au premier plan pour vérifier ce qu’il en était de la cartouche : il savait qu’elle n’avait pas fait le voyage.
Il n’en bondit pas moins à l’avant, brièvement parce qu’il lui fallait savoir quelque chose, voir quelque chose.
Aussi se retourna-t-il, comme pour rectifier la position du truc en papier qui garnissait le dossier de son siège (par tous les dieux qui avaient eu quelque existence, il y avait du papier partout dans ce monde !) et jeta un coup d’œil par la porte. Il vit son corps, de nouveau affalé à terre, mais avec un filet de sang frais qui coulait à présent d’une coupure à la joue — sans doute venait-il de se l’entailler sur un caillou.
La cartouche qu’il avait essayé d’emporter avec la pièce gisait sur le sable au pied de la porte.
La réponse était néanmoins satisfaisante. Le prisonnier allait pouvoir Passer la Douane. Leurs hommes du guet auraient beau le fouiller de la tête aux pieds, de la bouche au trou du cul…
… ils ne trouveraient rien.
Le Pistolero se réinstalla confortablement chez son hôte, content de lui, et inconscient — du moins pour l’heure — de ce qu’il n’avait pas encore saisi toutes les dimensions du problème.
6
Le 727 effectua son approche en souplesse au-dessus des salines de Long Island, abandonnant derrière lui les traînées de suie du carburant consumé. Son train d’atterrissage descendit, grondement suivi d’un choc sourd.
7
Le 3A, celui qui avait les yeux de deux couleurs, se redressa et Jane lui vit entre les mains — vit pour de bon — un pistolet-mitrailleur au profil compact avant de s’apercevoir qu’il s’agissait seulement de la carte de déclaration en douane et d’une de ces petites pochettes qu’utilisent les hommes pour ranger leurs papiers.
L’avion se posa sur du velours.
Parcourue d’un frisson convulsif, Jane revissa complètement le capuchon de la thermos.
— Tu peux me traiter d’andouille, glissa-t-elle à Suzy tout en bouclant le harnais maintenant qu’il était trop tard. (Elle avait informé sa collègue de ses soupçons afin qu’elle se tînt prête.) Tu en as parfaitement le droit.
— Non, dit Suzy. Tu as fait ce qu’il fallait.
— J’en ai trop fait. Du coup, je suis bonne pour te payer le resto.
— Ça, tu n’y couperas pas. Mais arrête de le regarder. Regarde-moi. Et souris, Janey.
Jane sourit. Hocha la tête. Se demanda ce qui allait se passer maintenant.
— Tu regardais ses mains, reprit Suzy, puis elle rit et Jane se joignit à elle. Moi je regardais sa chemise quand il s’est baissé pour ouvrir son sac. Il a sous les bras de quoi approvisionner tout un rayon du Woolworth’s. Sauf que ce n’est pas le genre d’article qu’on trouve en magasin, je crois.
Jane rejeta la tête en arrière et rit de nouveau, se faisant l’effet d’être une marionnette.
— Comment on s’y prend ?
Suzy était son aînée de cinq ans dans la carrière d’hôtesse et Jane — qui quelques instants auparavant avait estimé avoir la situation en main, du moins sur le mode désespéré — était à présent bien contente d’avoir Suzy près d’elle.
— Ça, ce n’est pas notre problème. Tu vas tout raconter au commandant pendant qu’on nous remorque. Il en parlera aux douanes. Ton petit copain va faire la queue comme tout le monde, sauf qu’à un moment donné des hommes vont le faire sortir du troupeau pour l’escorter jusqu’à une petite pièce. Et je crains que ce ne soit pour lui la première d’une très longue série de petites pièces.
— Seigneur !
Jane continuait de sourire, mais elle était parcourue de frissons tour à tour brûlants et glacés.
Elle enfonça le bouton qui la libérait du harnais tandis que les rétro-freins commençaient à s’essouffler, tendit la thermos à Suzy, puis se leva et alla frapper à la porte du poste de pilotage.
Pas un terroriste mais un trafiquant de drogue. Merci, mon Dieu, pour cette petite aubaine. Pourtant, en un sens, c’était affreux. Elle l’avait trouvé mignon.
Pas très mignon, mais un peu.
8
Dieu du ciel ! Il ne s’est toujours aperçu de rien, songea le Pistolero, rageur, dans un désespoir naissant.
Eddie s’était penché afin de prendre les papiers dont il avait besoin pour le rituel et, quand il avait relevé les yeux, la soldate le regardait, les yeux exorbités, les joues blanches comme le papier revêtant le dossier des sièges. Le tube d’argent au capuchon rouge que Roland avait d’abord pris pour une sorte de gourde lui faisait maintenant l’effet d’une arme. Elle tenait l’objet à hauteur de ses seins. Il se dit que, d’un instant à l’autre, elle allait le lancer ou en dévisser la coiffe et lui tirer dessus.
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