Il s’arrête devant une porte un peu avant le bout du corridor, hésite, puis lève le poing et frappe. Eddie s’élance dans sa direction, sans lâcher la main de Susannah… on dirait presque maintenant qu’il la traîne après lui.
— Suis-nous, Jake, dit Eddie.
— Non, j’ai pas envie.
— Que t’aies envie ou pas, c’est pas ça le problème et tu le sais très bien. On est censés voir. Si on peut pas l’arrêter, on peut faire au moins ce qu’on est venus faire ici. Allez, viens maintenant !
Le cœur lourd de terreur, l’estomac noué, Jake obtempère. Alors qu’ils s’approchent de Roland — les revolvers paraissent énormes posés sur ses hanches minces et son visage encore lisse mais déjà las donne à Jake comme une envie de pleurer — celui-ci frappe à nouveau.
— Elle est pas là, mon chou ! lui crie Susannah. Elle est pas là ou bien elle veut pas te répondre et que ce soit l’un ou l’autre, c’est du pareil au même pour toi ! Laisse tomber ! Laisse-la tomber ! Elle en vaut pas la peine ! C’est pas parce que c’est ta mère qu’elle en vaut la peine ! Va-t’en !
Mais il ne l’entend pas et ne s’en va pas non plus. À l’instant où Jake, Eddie, Susannah et Ote le rejoignent incognito, Roland tourne la poignée de la porte de l’appartement de sa mère : elle n’est pas verrouillée. Il l’ouvre, découvrant la pièce plongée dans la pénombre. Elle est tendue de soie. Sur le sol, un tapis semblable aux tapis de Turquie chers au cœur de la mère de Jake… sauf que ce tapis-là, Jake le sait, vient de la province de Kashamin.
Tout au fond du salon, près d’une fenêtre dont on a tiré les volets contre les vents d’hiver, Jake aperçoit un fauteuil à dossier bas et sait aussitôt que c’est celui où elle se trouvait le jour où Roland a subi son épreuve initiatique ; celui dans lequel elle était assise le jour où son fils a remarqué sur son cou la morsure d’amour.
Le fauteuil est vide à présent, mais le Pistolero pénètre plus avant dans la pièce et tourne les yeux vers la chambre à coucher de l’appartement ; Jake remarque alors une paire de chaussures — noires, et non rouges — dépassant des tentures qui flanquent de part et d’autre la fenêtre aux volets tirés.
— Roland ! hurle-t-il. Roland, les tentures ! Y a quelqu’un derrière ! Attention !
Mais Roland ne l’entend pas.
— Mère ? appelle-t-il de cette voix que Jake reconnaîtrait entre mille… même si celle-ci en est une version magiquement fraîche ! Jeune, pas encore rendue rauque par tant d’années de poussière, de vent et de fumée de cigarette.
— Mère, c’est Roland ! Il faut que je vous parle !
Toujours pas de réponse. Il franchit le court vestibule qui mène à la chambre. Si une partie de Jake veut rester dans le salon, foncer sur cette tenture et la tirer, il sait que ce n’est pas ainsi que les choses sont censées se dérouler. Même s’il faisait une tentative, il doute de l’excellence du résultat ; sa main passerait probablement au travers, comme celle d’un fantôme.
— Venez, dit Eddie. Ne le laissons pas seul.
Ils avancent groupés, ce qui aurait pu paraître comique en d’autres circonstances. Mais pas dans celles-ci, où il s’agit de trois personnes s’inquiétant désespérément d’un de leurs amis.
Roland fixe le lit contre le mur gauche de la chambre. Il le fixe, comme hypnotisé. Peut-être essaie-t-il de s’imaginer Marten et sa mère étendus là ; peut-être se souvient-il de Susan, avec laquelle il n’a jamais couché dans un lit digne de ce nom, encore moins dans une telle débauche de luxe, sous un baldaquin. Jake entrevoit vaguement le profil du pistolero dans le miroir à trois faces d’une alcôve à l’opposé de la chambre. Ce triple miroir est celui d’une petite table que Jake reconnaît pour avoir vu sa propre mère s’installer devant la même dans la chambre de ses parents : une coiffeuse.
Le Pistolero se secoue, éloignant de son esprit les pensées — quelles qu’elles soient — qui l’ont accaparé. Aux pieds, il porte ces terribles bottes ; dans ce demi-jour, on dirait celles d’un homme qui vient de traverser un fleuve de sang.
— Mère !
Il fait un pas en direction du lit puis se penche un peu, comme s’il croyait qu’elle pût se cacher dessous. Si elle se cache quelque part, ce n’est en tout cas pas là ; les souliers que Jake a repérés sous la tenture étaient des chaussures de femme et la silhouette qui se tient maintenant à l’extrémité du petit vestibule, juste à l’entrée de la chambre, est vêtue d’une robe. Jake aperçoit la ganse qui l’ourle.
Mais il voit bien au-delà. Jake comprend la relation trouble que Roland entretient avec sa mère et son père mieux qu’Eddie et Susannah ne le pourraient jamais ; et cela, parce que les parents de Jake leur ressemblent particulièrement : Elmer Chambers est un pistolero pour le Network et Megan Chambers a une très longue histoire de coucheries avec des amis malsains. On n’en a jamais soufflé mot à Jake, mais il est au courant, d’une façon ou d’une autre ; il a partagé le khef avec son père et sa mère, et il sait bien ce qu’il sait.
Il sait aussi quelque chose à propos de Roland : que ce dernier a vu sa mère dans le cristal du magicien. Gabrielle Deschain, à peine de retour de sa retraite à Debaria, Gabrielle qui confesserait à son époux ses fautes en pensées et en actions, à l’issue du banquet, implorant qu’il lui pardonne et lui rouvre sa couche… et qui, pendant que Steven somnolerait après leur étreinte, lui plongerait le couteau empoisonné dans le cœur… ou se contenterait peut-être de lui égratigner le bras de la pointe sans l’éveiller. Avec un couteau pareil, cela reviendrait au même.
Roland avait tout vu dans le cristal avant de remettre le maudit objet à son père. Et Roland avait mis son holà. Pour sauver la vie de Steven Deschain, auraient estimé et dit Susannah et Eddie, s’ils avaient pu voir jusque-là, mais seul Jake possédant la sagesse du malheur des enfants malheureux peut voir jusque-là. Pour sauver la vie de sa mère, aussi bien. Pour lui donner une dernière chance de recouvrer la raison, une dernière chance de se tenir aux côtés de son mari et de lui être fidèle. Une dernière chance de se repentir de Marten Largecape.
Bien sûr qu’elle va le faire, bien sûr qu’elle le doit ! Roland se souvient de son visage de ce jour-là, de la tristesse qu’il exprimait, bien sûr qu’elle doit le faire ! Bien sûr que c’est impossible qu’elle ait choisi le magicien de son plein gré ! S’il pouvait seulement lui dessiller les yeux…
Ainsi, sans prendre garde qu’il a une fois encore sombré dans la non-sagesse de l’extrême jeunesse — Roland ne peut saisir que le chagrin et la honte sont souvent impuissants contre le désir — il est venu parler à sa mère, la supplier de revenir à son mari avant qu’il ne soit trop tard. Il l’avait une fois déjà sauvée d’elle-même, il le lui dira, mais il ne peut pas recommencer.
Et si elle ne marche pas, se dit Jake, ou même ne se laisse pas démonter, en prétendant qu’elle ne sait pas de quoi il parle, il lui donnera le choix : quitter Gilead avec son aide — maintenant, ce soir — ou bien être jetée aux fers demain matin, et pour prix de son insigne trahison, être pendue à coup sûr haut et court comme Hax le maître queux l’avait été.
— Mère ? appelle-t-il donc, sans apercevoir encore la silhouette qui se dissimule dans l’ombre derrière lui. Il avance encore d’un pas dans la chambre, et maintenant la silhouette se déplace. Elle lève les mains. Elle tient quelque chose. Pas une arme à feu, ça, Jake peut le jurer, n’empêche que ça évoque un danger mortel, quelque chose de serpentin…
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