Le ciel était dégagé quand on est entrés dans le Palais, songea-t-il. Et il prit conscience que du temps avait coulé de nouveau. Peu ou beaucoup, il n’était pas certain de vouloir le savoir — le monde de Roland était comme un changement de vitesse dont les pignons étaient pour ainsi dire faussés ; on ne savait jamais si le temps allait passer au point mort ou vous précipiter en sur multipliée.
Mais ce monde était-il bien celui de Roland ? Et si tel était le cas, comment y étaient-ils retournés ?
— Et comment le saurais-je ? fit Eddie d’une voix rauque.
Il se remit lentement sur pied, l’opération le faisant grimacer de douleur. Il ne croyait pas avoir la gueule de bois, pourtant ses jambes étaient lourdes et lui faisaient un mal de chien comme s’il venait de piquer un de ces roupillons sévères du dimanche après-midi.
Roland et Susannah étaient couchés sous les arbres. Le Pistolero s’ébrouait déjà, alors que Susannah, étendue sur le dos, les bras exagérément écartés, ronflait d’une façon fort peu élégante ou féminine qui arracha un sourire à Eddie. Jake n’était pas bien loin, Ote sommeillant près de l’un de ses genoux. À l’instant où Eddie tourna les yeux vers eux, Jake ouvrit les siens et se redressa sur son séant. Il avait le regard écarquillé, mais vide ; il était éveillé mais avait été si profondément assoupi qu’il l’ignorait encore.
— Beurk, fit Jake, qui bâilla à n’en plus finir.
— Ouaip, fit Eddie. Je dirais même plus : beurk.
Lentement, il décrivit un cercle et, parvenu environ aux trois quarts de son point de départ, aperçut le Palais Vert à l’horizon. Vu d’ici, il paraissait tout petit ; la journée sans soleil l’avait dépouillé de sa brillance ; Eddie estima qu’il devait se trouver à une cinquantaine de kilomètres. Venant de cette direction, les traces du fauteuil roulant de Susannah menaient jusqu’à eux.
Il entendait la tramée, mais faiblement. Il crut la voir aussi — miroitement vif-argent tel celui d’une étendue d’eau marécageuse recouvrant le plat pays à ciel ouvert de cette rase campagne… qui finissait par s’assécher à dix kilomètres d’ici. Dix kilomètres à l’ouest d’ici ? Étant donné l’emplacement du Palais Vert et le fait qu’ils se déplaçaient vers l’est sur l’Interstate 70, c’était la déduction la plus naturelle, mais comment le savoir vraiment, sans pouvoir s’orienter sur le soleil qui demeurait invisible ?
— Où est passée l’autoroute ? demanda Jake.
Sa voix était ensuquée, rauque. Ote le rejoignit, étirant ses pattes arrière, l’une après l’autre. Eddie s’aperçut que le bafouilleux avait perdu l’un de ses bottillons.
— Peut-être qu’on a laissé sa construction en plan parce que ça n’intéressait plus personne.
— Je crois qu’on n’est plus au Kansas, dit Jake.
Eddie le regarda attentivement. Mais en conclut que le gamin ne se livrait pas consciemment à des variations sur Le Magicien d’Oz.
— Ni celui où jouent les Kansas City Royals ni celui où jouent les Monarchs.
— Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
Jake montra le ciel du pouce et, quand Eddie leva les yeux, il vit qu’il avait mal regardé : le ciel n’était pas uniformément couvert et blanc, aussi chiant qu’un panier à linge plein de draps. Directement au-dessus de leurs têtes, un troupeau de nuages filaient en bouillonnant vers l’horizon, alignés comme un seul homme.
Ils étaient de retour sur le Sentier du Rayon.
2
— Eddie, où t’es, mon chou ?
Ce dernier abandonna la voie pavée de nuages dans le ciel et vit Susannah qui, redressée, se frottait le bas des reins. Elle ne semblait pas très sûre de savoir où elle était. Ni peut-être même qui elle était. Les « orthopèdes » rouges qu’elle portait paraissaient étrangement ternes sous cet éclairage, tout en demeurant les choses les plus brillantes qu’Eddie avait sous les yeux… du moins jusqu’à ce qu’en les baissant, il n’aperçoive ses pieds chaussés des boppers à talons cubains. Eux aussi avaient une apparence terne et Eddie ne pensa plus que le temps couvert était seul en cause. Il observa les mocassins de Jake, les trois bottillons restants d’Ote, les bottes de cow-boy de Roland (le Pistolero s’était redressé à son tour et, les bras croisés autour des genoux, regardait au loin, le regard vide). Partout le même rouge rubis, mais un rouge éteint, sans vie. Comme si la magie qui leur était essentielle avait été épuisée.
Soudain, Eddie ne désira qu’une seule chose : ne plus les avoir aux pieds.
Il vint s’asseoir près de Susannah, lui donna un baiser.
— Bonjour, ma Belle au Bois Dormant, dit-il. Ou plutôt bon après-midi, si ça se trouve.
Puis, vite fait, leur contact lui répugnant presque (cela revenait à toucher de la peau morte), Eddie ôta les boppers d’un coup sec. Il s’aperçut alors que le bout en était éraflé et le talon, boueux : les boots n’avaient plus du tout l’air neuf. Si Eddie avait commencé par se demander comment ils étaient arrivés jusque-là, sentant à présent les muscles douloureux de ses jambes et revoyant les traces laissées par le fauteuil roulant, il le sut. Ils avaient marché, pardi. Marché en dormant.
— Ça, dit Susannah, c’est la meilleure idée que t’aies eue depuis… longtemps, disons.
Elle se débarrassa des « orthopèdes ». Un peu plus loin, Eddie vit que Jake retirait les bottillons à Ote.
— Est-ce qu’on y était, Eddie ? lui demanda Susannah. Est-ce qu’on était vraiment là-bas quand il…
— Quand j’ai tué ma mère ? acheva Roland. Oui, vous étiez présents. Tout comme moi. Les dieux m’aident, j’étais là-bas. Et je l’ai fait.
Se voilant la face de ses mains, il se mit à sangloter sec.
Susannah rampa jusqu’à lui avec cette agilité qui transformait sa reptation en une espèce de démarche. L’entourant de son bras, elle le força à éloigner ses mains de son visage. Roland résista d’abord, mais elle insista et, finalement, il consentit à abaisser ses mains — ses mains qui avaient tué — et à laisser voir le regard hanté de ses yeux débordants de larmes.
Susannah pressa le visage de Roland contre son épaule à elle.
— Laisse-toi aller, Roland, dit-elle. Ne t’en fais pas. C’est fini, tout ça. C’est derrière toi.
— Une chose pareille n’est jamais derrière soi, dit Roland. Non, je ne crois pas. Jamais.
— Tu ne l’as pas tuée, dit Eddie.
— C’est trop facile.
Le Pistolero avait de nouveau le visage enfoui contre l’épaule de Susannah, mais on entendit clairement ce qu’il venait de dire.
— On ne peut pas éluder certaines responsabilités. Ni certains péchés. Ni certaines fautes. Bien sûr, Rhéa était présente — d’une certaine façon, s’entend — mais je ne peux pas rejeter toute la faute sur la vieille du Cöos, quelle qu’en soit mon envie.
— C’est pas elle non plus, dit Eddie. C’est pas ce que je veux dire.
Roland leva la tête.
— Alors de quoi tu parles, bon sang ?
— Du ka , répondit Eddie. Du ka qui est comme le vent.
3
Dans leurs paquetages, ils trouvèrent des provisions que nul d’entre eux n’avait mises là — des paquets de biscuits, des sandwiches sous plastique ressemblant à ceux qu’on peut se procurer (si l’on est vraiment à court) dans les distributeurs des aires d’autoroute et une marque de cola dont ni Eddie ni Susannah ni Jake n’avaient jamais entendu parler. Ça avait le goût du Coca, la boîte était rouge et blanc, mais ça s’appelait N’Oz-A-La.
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