George Martin - Le Donjon Rouge

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Comment Lord Eddard Stark, seigneur de Winterfell, Main du Roi, gravement blessé par traîtrise, et par la même plus que jamais à la merci de la perfidie de la reine Cersei ou des imprévisibles caprices du despotique Roi Robert, aurait-il une chance d’échapper à la nasse tissée dans l’ombre pour l’abattre ?
Comment, armé de sa seule et inébranlable loyauté, cerné de toutes parts par d’abominables intrigues, pourrait-il à la fois survivre, sauvegarder les siens et assurer la pérennité du royaume ?
Comment ne serait-il pas voué à être finalement broyé dans un engrenage infernal, alors que Catelyn, son épouse, a mis le feu aux poudres en s’emparant du diabolique nain Tyrion, le frère de la reine ?
Si les hautes figures, les personnages émouvants et les monstres sadiques conservent dans LE DONJON ROUGE la place de choix qu’ils occupaient dans LE TRÔNE DE FER, ce sont surtout les femmes qui tiennent cette fois les premiers rôles : lionnes ou louves, amantes, épouses ou mères, jeunes filles en fleur innocentes ou rebelles, elles réservent à leurs seigneurs et maîtres, censés pourtant dominer la partie, les plus suaves et déchirantes surprises…

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Après l’avoir méticuleusement lavé par tout le corps, elle brossa et huila ses cheveux, en éprouvant la pesanteur, y emmêlant ses doigts pour la dernière fois, se remémorant la première, le premier soir. Combien d’hommes pouvaient, à leur mort, se vanter, comme lui, de ne les avoir jamais coupés ? Elle y enfouit son visage, se gorgea de leur sombre fragrance d’herbe et de terre tiède, de fumée, de sperme et de cheval. L’odeur de Drogo. Pardonne, soleil de mes nuits. Pardonne tout ce que j’ai fait, ce que je dois encore faire. J’ai payé le prix, soleil étoilé de ma vie, mais trop cher, trop cher…

Elle lui natta les cheveux, glissa dans sa moustache les anneaux d’argent, suspendit une à une chaque clochette. Tant de clochettes, d’or, d’argent, de bronze. Et de clochettes sans autre fonction que de prévenir l’ennemi, le terrifier d’avance. Elle lui enfila ses culottes de crin, ses cuissardes, le ceignit de lourds médaillons d’or et d’argent, lui passa sa veste favorite, une vieille veste aux couleurs passées. Pour elle-même, elle fit choix de pantalons flottants de soie, de sandales lacées à mi-jambe et d’une veste pareille à celle du khal.

Le soleil touchait l’horizon lorsqu’elle appela pour faire transporter le corps sur le bûcher. Jhogo et Aggo s’en chargèrent, la précédant sous l’œil muet des Dothrakis, et le déposèrent sur les coussins et les soieries, la tête tournée vers la Mère des Montagnes, là-bas, au nord-est.

« L’huile », commanda-t-elle, et des jarres furent déversées sur le bûcher jusqu’à ce que l’huile, imbibant les tissus, l’herbe, les branchages, dégouttât jusque sous les bûches et que l’atmosphère en fût embaumée. « Mes œufs », ordonna-t-elle à ses femmes, et quelque chose dans sa voix leur fit prendre le pas de course.

Ser Jorah lui saisit le bras. « Ma reine, Drogo n’aura que faire d’œufs de dragon dans les contrées nocturnes. Il vaudrait mieux les vendre à Asshai. La vente d’un seul nous permettra d’affréter un bateau pour regagner les cités libres. La vente des trois vous rendra riche pour le restant de vos jours.

— On ne me les a pas donnés pour que je les vende », répliqua-t-elle.

Et elle escalada le bûcher pour les placer elle-même autour du soleil étoilé de sa vie. Le noir sous le bras du cœur. Le vert lové dans la tresse, contre la tête. A l’entrejambe, le crème-et-or. Et le baiser d’adieux lui laissa aux lèvres des effluves d’huiles.

Comme elle redescendait, Mirri Maz Duur la dévisagea. « Folle ! cria-t-elle d’une voix rauque.

— Y a-t-il si loin de la folie à la sagesse ? riposta-t-elle. Ser Jorah, prenez cette femme et ligotez-la au bûcher.

— Au… ! Non, ma reine, écoutez, non…

— Faites ce que je dis. » A le voir hésitant, sa colère explosa : « Vous avez juré de m’obéir ! Quoi qu’il advienne ! Aide-le, Rakharo. »

Sans desserrer les dents, l’épouse divine se laissa traîner au bûcher et planter parmi les trésors de Drogo. Daenerys l’inonda d’huile de sa propre main. « Je te remercie, Mirri Maz Duur, dit-elle, pour tes leçons.

— Tu ne m’entendras pas crier, prévint la maegi , ruisselante, pendant que l’huile imbibait ses vêtements.

— Si. Mais c’est ta vie que je veux, non tes cris. J’ai bonne mémoire : seule la mort peut acheter la vie. » Mirri Maz Duur ouvrit la bouche mais garda le silence. Dans ses yeux noirs, une expression indéfinissable avait supplanté le mépris. La peur, peut-être. Daenerys se recula. Il ne restait plus qu’à scruter le coucher du soleil et le lever de la première étoile.

Lorsque disparaît un seigneur du cheval, il est censé aller, monté sur son coursier, prendre sa place au sein des constellations. Plus ardente aura été sa vie, plus étincelant sera son astre dans les ténèbres.

Jhogo l’aperçut le premier. « », dit-il d’une voix étouffée en désignant l’orient. Bas sur l’horizon, la première étoile était une comète rutilante. Rouge sang, rouge feu, avec une queue de dragon. Le présage passait l’espérance de Daenerys.

Elle prit la torche que tenait Aggo et la jeta entre les bûches, l’huile prit aussitôt feu, les broussailles et l’herbe un clin d’œil après. Des flammes furtives et prestes comme des souris rouges jaillirent du bois, patinant sur l’huile et bondissant d’écorce en branche et de branche en feuille. La chaleur sans cesse croissante lui souffla d’abord au visage des halètements doux et précipités d’amant mais devint intolérable au bout de quelques secondes. Daenerys recula. Les craquements du bois se faisaient de plus en plus forts. Mirri Maz Duur se mit à chanter, ululer sur un ton strident. Dans leur course à qui mieux mieux vers le haut, les flammes se tordaient en tourbillonnant. Le sol chatoyait, l’air lui-même avait l’air de se liquéfier sous l’action de la chaleur qui arrachait aux bûches des crachats et des pétarades. Les flammes enveloppèrent Mirri Maz Duur, dont le chant monta plus âpre, plus aigu…, buta sur un hoquet, un autre, encore un autre et un autre…, avant de se métamorphoser en une plainte abominable, ténue, suraiguë, lourde d’agonie.

Et voici que les flammes atteignaient Drogo, son Drogo, voici qu’elles le cernaient, que ses vêtements prenaient feu, le vêtant un instant de bourre de soie flottante, orangée, de vrilles virevoltantes et grasses de fumée grise. La bouche entrebâillée soudain, Daenerys se surprit à retenir son souffle. Quelque chose en elle aspirait à suivre Drogo comme l’avait appréhendé Mormont, à se ruer à ses côtés pour le supplier de lui pardonner, pour le prendre en elle une dernière fois, pour fondre sa chair à sa chair et finir par ne plus faire avec lui qu’un, dans le feu, pour jamais.

L’odeur ne différait pas de celle de la viande de cheval sur les feux d’étape. Dans le crépuscule incessamment noirci rugissait le bûcher, d’un rugissement de grand fauve où se perdaient les gémissements affaiblis de Mirri Maz Duur, et ses longues flammes bondissaient lécher le ventre de la nuit. Quand la fumée fut par trop épaisse, les Dothrakis s’écartèrent en toussant. Un vent d’enfer déployait de gigantesques bannières de flammes orange, les bûches craquaient, sifflaient, des nuées d’escarbilles giclaient dans les flots de fumée, volaient au firmament noirci comme autant de lucioles tout juste écloses. Et plus le brasier battait l’air de ses immenses ailes rouges, plus reculaient les Dothrakis, plus reculait ser Jorah lui-même, mais Daenerys ne cédait pas un pouce de terrain, loin de là. Elle était le sang du dragon, et le feu l’habitait.

Cette vérité, elle l’avait dès longtemps pressentie, se dit-elle en se rapprochant encore de la fournaise, mais un brasero ne suffisait pas. Sous ses yeux, les flammes se tortillaient comme à ses noces les danseuses, avec des pirouettes, des chansons, des déhanchements, des tournoiements de voiles jonquille, ponceau, tango certes périlleux mais d’un attrait, d’un attrait si puissant quand les animait cette incandescence… ! Elle leur ouvrit les bras, s’empourpra, translucide. Ce sont des noces aussi , songea-t-elle. Mirri Maz Duur s’était tue, qui la prenait pour une enfant, omettant que les enfants grandissent, et qu’ils apprennent, les enfants.

Un pas de plus et, malgré les sandales, ses pieds perçurent l’ardeur du sable. La sueur ruisselait entre ses seins, le long de ses cuisses et, sur ses joues, recouvrait le tracé des pleurs du passé. Ser Jorah, derrière, avait beau s’époumoner, il ne comptait plus, seul comptait le feu. Les flammes étaient si belles, d’une splendeur si incomparable, et si ensorcelante chacune d’elles, en ses atours jonquille, ponceau, tango, sous le long manteau sinueux de fumée diaphane… Elle y discernait des griffons rubis, des serpents topaze, des licornes d’opale azurée, elle y discernait des poissons, des renards, des monstres, des loups et des oiseaux diaprés, des arbres en fleurs plus somptueux l’un l’autre. Elle discerna un cheval, un grand étalon gris ciselé de brume et que sa crinière auréolait de flammeroles bleues. Oui, mon amour, soleil étoile de ma vie, oui, va, maintenant, chevauche, maintenant, va.

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