Que d’années, depuis lors, sans qu’elle y eût seulement ressongé… Avoir été si jeunes, tous, elle pas plus âgée que Sansa, Lysa moins qu’Arya, Petyr moins encore, si bouillant, pourtant. Elles se le cédaient mutuellement, tantôt graves, tantôt gloussantes. Les images lui en revenaient avec tant de vivacité qu’il lui semblait presque éprouver sur ses épaules, comme alors, la pression moite des doigts du bambin et, sur ses lèvres, le goût de menthe de ses baisers. Partout croissait la menthe, dans le bois sacré, et Petyr adorait en mâcher. Quel petit diable il faisait, jamais en repos. « Il essaie de me fourrer sa langue dans la bouche, avait-elle un jour confessé à sa sœur, une fois seule à seule. Comme à moi, chuchota Lysa, les yeux baissés, le souffle court. Et ça m’a bien plu. »
Comme Robb se relevait lentement et replaçait son épée au fourreau, elle se demanda s’il avait jamais embrassé de gamine dans le bois sacré. Très probablement. Elle avait surpris mainte œillade humide vers lui de Jeyne Poole et de quelques servantes – des filles âgées parfois même de dix-huit ans –…, puis ne venait-il pas de subir l’épreuve du feu, ne venait-il pas de tuer ? Bien sûr, qu’on l’avait embrassé. Des larmes lui brouillaient la vue. Elle les essuya d’une main rageuse.
« Mère…, dit Robb en la découvrant là. Nous devons réunir un conseil. Il y a des décisions à prendre.
— Ton grand-père souhaiterait te voir. Il est très malade, Robb.
— Ser Edmure m’en a parlé. Je suis navré, Mère…, pour lord Hoster et pour vous. La réunion prime, toutefois. Nous avons reçu un message du sud. Renly Baratheon a revendiqué la couronne.
— Renly ? s’étonna-t-elle, non sans scandale. J’aurais cru…, je m’attendais que ce soit Stannis.
— Comme nous tous, madame », approuva Galbart Glover.
Le conseil se tint dans la grand-salle, autour de quatre longues tables à tréteaux disposées en carré ouvert. Vu l’extrême faiblesse de lord Hoster, demeuré à dormir et à rêver sur son balcon des soleils et des rivières de sa jeunesse, Edmure occupait la cathèdre seigneuriale, avec pour voisin immédiat Brynden le Silure et, à sa droite et à sa gauche ainsi que sur les bancs latéraux, les bannerets Tully. La nouvelle de la victoire s’était répandue jusqu’au Trident et en avait ramené les vassaux fugitifs. Devenu lord par la mort de son père sous la Dent d’Or, Karyl Vance se présenta, escorté de ser Marq Piper et d’un Darry, fils de ser Raymun, pas plus vieux que Bran. Quittant sa Haye-Pierre en ruine, lord Jonos Bracken fit une entrée rêche et bravache avant d’aller s’asseoir le plus loin possible de Tytos Nerbosc.
Aux seigneurs du nord, moins nombreux, était échu, vis-à-vis d’Edmure, le quatrième côté. A la gauche de Robb, le Lard-Jon puis Theon Greyjoy ; à la droite de Catelyn, Galbart Glover et lady Mormont. Emacié, creusé par le chagrin de ses deux fils tués dans le Bois-aux-Murmures, lord Rickard, crasseux et la barbe hirsute, se joignit à eux comme en cauchemar. Il était sans nouvelles du troisième, l’aîné, qui, sur la Verfurque, avait commandé les piques Karstark contre Tywin Lannister.
La discussion fit rage jusque fort avant dans la nuit. Chaque lord ayant le droit de parole, tous d’en user… et abuser, tous de vociférer, jurer, disputer raison, cajoler, blaguer, marchander, tous d’assener leurs chopes sur la table, et de menacer, de sortir en trombe et de revenir, maussades ou matois. Sans bouger pied ni patte, Catelyn écoutait, tout ouïe.
Roose Bolton avait reformé les lambeaux de la seconde armée au débouché de la route sur le Conflans. Ser Helman Tallhart et Walder Frey tenaient les Jumeaux. Les troupes de lord Tywin avaient franchi le Trident en direction de Harrenhal. Et le royaume avait deux rois. Deux rois, et pas à l’amiable.
Nombre des assistants voulaient marcher tout de suite, à l’est, sur Harrenhal pour affronter lord Tywin et anéantir une fois pour toutes la puissance des Lannister. Le jeune et bouillant Marq Piper insistait pour frapper un grand coup en attaquant Castral Roc, à l’ouest. D’autres conseillaient la patience. Vivesaigues, soulignait Jason Mallister, se trouvant carrément en travers des lignes d’approvisionnement Lannister, il suffisait d’attendre le moment propice et, tout en empêchant lord Tywin de recevoir des troupes fraîches et des vivres, de conforter les positions et de laisser un peu souffler les hommes. Aucune de ces solutions ne satisfaisait lord Nerbosc : il fallait achever la besogne entamée au Bois-aux-Murmures, et marcher sur Harrenhal, mais en y associant Roose Bolton. Il trouva, comme toujours son contradicteur en la personne de Bracken qui se dressa pour clamer : « C’est au sud que nous devons nous rendre. Afin de jurer allégeance au roi Renly et de joindre nos forces aux siennes.
— Renly n’est pas le roi », objecta Robb qui, jusque-là, n’avait pas ouvert la bouche. A l’instar de son père, il savait écouter.
« Vous n’envisagez pas, j’espère, de vous rallier à Joffrey, messire ? s’insurgea Galbart Glover. Il a fait exécuter votre père !
— Cela suffit à me le rendre odieux, répliqua Robb, mais pas, que je sache, à légitimer Renly. Qu’on le veuille ou non, Joffrey demeure, et de plein droit, en tant que fils aîné de Robert, l’unique possesseur authentique du Trône de Fer. Qu’il vienne à mourir, et je me propose d’y œuvrer personnellement, son cadet, Tommen, est le premier appelé à lui succéder.
— Mais c’est toujours un Lannister ! jappa ser Marq Piper.
— J’en conviens…, dit Robb avec embarras. Cependant, si nous les récusons l’un et l’autre, hé bien, comment pourrions-nous avouer Renly ? Il n’est que le second frère de Robert. Pas plus que, pour Winterfell, Bran ne saurait prendre le pas sur moi, pas davantage ne le peut Renly sur lord Stannis pour la couronne.
— Lord Stannis précède incontestablement, approuva lady Mormont.
— Mais Renly est déjà couronné, insista Piper. Hautjardin et Accalmie l’appuient, et les gens de Dorne vont le faire sans lambiner. Que Winterfell et Vivesaigues se portent eux-mêmes à ses côtés, et le voilà fort de cinq des sept grandes maisons du royaume. Voire de six, si les Arryn le rejoignent à leur tour… Six contre le Roc ! D’ici moins d’un an, messires, nous verrons sur des piques leurs têtes à tous, la reine et son roitelet de fils, lord Tywin et le Régicide, le Lutin, ser Kevan, tous ! Voilà ce que nous gagnerons à prendre parti pour le roi Renly. Lord Stannis a-t-il rien d’équivalent à nous offrir en contrepartie ?
— Le droit », s’obstina Robb. On aurait cru entendre les accents de Ned.
« Ainsi, nous devrions, selon toi, nous déclarer en faveur de Stannis ? demanda Edmure.
— J’ignore. J’ai eu beau prier les dieux de daigner m’éclairer, ils ne m’ont pas répondu. Si les Lannister ont tué mon père sous l’accusation – mensongère, nous le savons tous – de félonie, Joffrey n’en est pas moins le roi légitime et, à le combattre, nous serons des traîtres.
— Le seigneur mon père ne manquerait pas de vous inciter à la plus grande prudence, intervint le vieux ser Stevron, avec le sourire inimitable des belettes Frey. Temporisons, laissons ces deux rois jouer leur partie de trônes et, quand ils en auront terminé, libre à nous de ployer le genou devant le vainqueur… ou de le braver. Les préparatifs belliqueux de Renly ont dû prédisposer lord Tywin à ne point exclure l’hypothèse d’une trêve… assortie de la restitution de son fils. Si vous me permettiez, nobles sires, d’aller débattre à Harrenhal rançons et clauses au mieux de nos intérêts… »
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