— De mal en pis. » Quand ser Kevan fronçait les sourcils, son front ridé se creusait de canyons.
« Ma fille nous ordonne de gagner sur-le-champ Port-Réal afin de protéger le Donjon Rouge, le cas échéant, contre le roi Renly et le chevalier des Fleurs. » Sa bouche s’étrécit encore. « Nous le commande, figurez-vous. Au nom du roi et de son Conseil.
— Et comment le roi Joffrey prend-il les choses ? interrogea Tyrion, non sans un tantinet de délectation noire.
— Jusqu’ici, Cersei n’a pas jugé utile de l’en informer. Elle redoute qu’il ne veuille mordicus marcher en personne contre Renly.
— Avec quelle armée ? demanda Tyrion. Vous ne comptez pas lui donner celle-ci , j’espère ?
— Il parle d’emmener le guet…
— Mais s’il l’emmène, qui défendra la ville ? hoqueta ser Kevan. Et avec lord Stannis à Peyredragon…
— Oui. » Il abaissa son regard sur son fils. « Je t’avais cru tout juste bon pour une livrée de bouffon, Tyrion, mais il semblerait que je me sois trompé.
— Holà, Père… ! On dirait presque un compliment… » Il étira délibérément son buste au ras de la table. « Et de Stannis, rien ? C’est lui, l’aîné, pas Renly. Que lui inspirent les prétentions de son cadet ? »
Son père se rembrunit. « J’ai toujours vu en lui, dès le premier instant, un adversaire plus dangereux que tous les autres réunis. Or, il ne fait rien. Oh, naturellement, Varys tend l’oreille. Stannis construit une flotte, Stannis recrute à prix d’or, Stannis fait venir d’Asshai un ensorceleur d’ombres, mais que signifient tous ces bruits ? En est-il un seul de fondé ? » Il haussa les épaules avec irritation. « La carte, Kevan. »
Après que son frère eut obtempéré, lord Tywin déroula le cuir, l’aplanit. « Jaime nous laisse dans un beau pétrin. Roose Bolton et les restes de son armée sont à notre nord. Nos ennemis tiennent les Jumeaux et Moat Cailin. A l’ouest, Robb Stark nous interdit de battre en retraite vers Port-Lannis et le Roc, à moins que nous ne choisissions de livrer bataille. Jaime est prisonnier, son armée détruite, en tout état de cause. Thoros de Myr et Béric Dondarrion harcèlent toujours nos fourrageurs. A l’est, les Arryn dans le Val, Stannis à Peyredragon. Au sud, enfin, Accalmie et Hautjardin qui convoquent leurs bans. »
Tyrion sourit d’un sourire crochu. « Courage, Père. Rhaegar Targaryen ne s’est en tout cas point relevé d’entre les morts.
— J’espérais mieux que des calembredaines de ta part, Tyrion. »
Par-dessus la carte, cependant, l’érosion sapait de plus belle le front d’Oncle Kevan. « Sitôt que l’auront grossi ser Edmure et les seigneurs du Trident, Robb Stark disposera de forces pour le moins équivalentes aux nôtres. Sans compter Bolton sur nos arrières… Si nous restons ici, Tywin, nous risquons de nous retrouver coincés entre trois armées.
— Mais je n’ai pas la moindre intention de rester ici. Il nous faut en finir avec ce blanc-bec de lord Stark avant qu’à Hautjardin Renly ne soit en mesure de marcher. Bolton ne m’inquiète pas. C’est un prudent, et la leçon reçue sur la Verfurque aura redoublé sa prudence. Pour nous poursuivre, il prendra son temps. Aussi… partirons-nous demain pour Harrenhal. Les patrouilleurs de ser Addam en éclaireurs, Kevan. Donne-lui autant d’hommes que de besoin. Et par groupes de quatre. Je ne veux pas de disparitions.
— Bon, mais… pourquoi Harrenhal ? C’est un endroit lugubre, maléfique. Certains disent : maudit.
— Libre à eux. Devant nous, tu me lâcheras ser Gregor et ses malandrins. Et, tant que tu y es, Vargo Hoat avec ses francs-coureurs, ainsi que ser Amory Lorch. Trois cents chevaux pour chacun. Je veux voir flamber la région de la Ruffurque jusqu’à l’Œildieu, dis-le-leur.
— Ils la brûleront, dit ser Kevan en se levant. Je transmets tes ordres. »
Une fois retiré son frère, lord Tywin condescendit un coup d’œil à Tyrion. « Un rien de rapine devrait emballer tes sauvages. Invite-les à escorter Vargo, convie-les à razzier tout leur soûl – victuailles, effets, femmes –, à emporter tout ce qu’ils voudront et à flanquer le feu au reste.
— Indépendamment du fait qu’il serait aussi vain de prétendre enseigner le pillage à Timett ou Shagga qu’à un coq le cocorico, commenta Tyrion, je préférerais les garder avec moi. » Si rebelles et raboteux qu’ils fussent, il les considérait comme siens néanmoins, leur faisait plus volontiers confiance qu’à aucun des hommes de son père. Pas de sitôt qu’il les céderait…
« Dans ce cas, il faudrait apprendre à les maîtriser. Pas question qu’ils mettent la ville à sac.
— La ville ? » Tyrion perdit pied. « De quelle ville s’agit-il ?
— De Port-Réal. Je t’envoie à la Cour. »
C’était la dernière des choses à quoi Tyrion Lannister se fût attendu. Il reprit sa coupe et l’examina un moment avant de la porter à ses lèvres. « Et pour quoi faire, je vous prie ?
— Gouverner », lâcha son père ex abrupto.
Tyrion explosa de rire. « Il se pourrait que mon exquise sœur eût à en dire un mot ou deux !
— A son aise. S’il n’est d’urgence pris en main, son fils nous précipitera tous dans l’abîme. Avec la bénédiction de ces chenapans du Conseil : notre ami Petyr, le vénérable Grand Mestre et ce mirifique écouillé de Varys. Quels diables de conseils donnent-ils à Joffrey pour qu’il gambade ainsi d’extravagance en extravagance ? Qui a pu lui souffler celle de lordifier ce rustre de Janos Slynt ? Il a eu un maquignon pour père, et on nous le fieffe de Harrenhal…, de Harrenhal , où trônaient des rois. Jamais il n’y foutra les pieds, si j’ai voix au chapitre. Une lance en sang qu’il s’est, paraît-il, arrogée pour blason. Mieux fait, selon moi, de choisir un fendoir saignant. » Pas une seconde il n’avait haussé le ton, mais l’or de ses yeux flambait de fureur. « Et congédier Selmy, n’était-ce pas insensé ? Vieux, soit, mais le prestige que conserve dans le royaume le nom de Barristan le Hardi ? L’honneur en a rejailli sur tous ceux qu’il servait. S’en peut-il dire autant du Limier ? Son chien, on lui refile des os sous la table, on ne l’assied pas près de soi au haut bout. » Il brandit l’index sous le nez de Tyrion. « Puisque Cersei se révèle incapable de plier le môme, à toi de le faire. Et si ces fichus conseillers cherchent à nous berner… »
Tyrion connaissait la chanson. « Piques, soupira-t-il. Têtes. Créneaux.
— Voilà. Tu as tout de même retenu quelques-unes de mes leçons.
— Plus que vous ne vous figurez, Père », répliqua-t-il d’un ton paisible. Il acheva son vin, reposa la coupe, songeur. Plus satisfait, dans un sens, qu’il n’avait cure de l’admettre. Trop hanté, dans l’autre, par le souvenir de la bataille en amont pour ne pas se demander si cette nouvelle mission ne consistait pas à tenir à nouveau la gauche. « Pourquoi moi ? s’enquit-il d’un petit air penché. Pourquoi pas mon oncle ? Pourquoi pas ser Addam, ou ser Flement, ou lord Serrett ? Pourquoi pas quelqu’un de plus… grand ? »
Lord Tywin se leva sèchement. « Tu es mon fils. »
Ce fut une illumination. Ah… ! songea Tyrion, tu le considères comme foutu. Espèce de salopard. Maintenant que Jaime est à tes yeux autant dire mort, tu n’as plus que moi… L’envie le tenaillait de le gifler, de lui cracher à la figure, de tirer son poignard et de lui arracher le cœur pour voir, pour voir s’il était vraiment fait, comme l’assuraient les petites gens, de vieil or massif. Il se contenta de ne pas bouger, de ne pas moufter, de ne rien trahir de ses sentiments.
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