Elle donna une tape sur l’épaule de Tomjan.
« Quoi, lui ?
— Qui, moi ?
— Ridicule, fit la duchesse. C’est une espèce de saltimbanque.
— Elle a raison, mademoiselle, dit Tomjan au bord de la panique. Mon père dirige un théâtre, pas un royaume.
— C’est le vrai roi. On peut le prouver, dit Mémé.
— Oh, non, fit la duchesse. Pas de ça. Pas question d’héritiers mystérieux qui réapparaissent dans le royaume. Gardes… saisissez-vous de lui. »
Mémé Ciredutemps leva la main. Les soldats titubèrent d’un pied sur l’autre, hésitants.
« C’est une sorcière, non ? hasarda l’un d’eux.
— Certainement », répondit la duchesse.
Les gardes s’agitèrent, mal à l’aise.
« On a vu quand elles changent les gens en salamandres, dit l’un.
— Et puis qu’elles les naufragent.
— Ouais, et qu’elles alarment les engagements.
— Ouais.
— Ça mérite discussion. Nous faut une prime de sorcières.
— Elle pourrait nous faire n’importe quoi, remarquez. Peut-être même que c’est une souillon.
— Ne soyez pas stupides, dit la duchesse. Les sorcières ne font rien de tout ça. Ce ne sont que des fables pour faire peur aux gens. »
Le garde secoua la tête.
« À moi, ça m’a paru plutôt convaincant.
— Évidemment, c’était censé… » commença la duchesse. Elle soupira et arracha sa lance au garde. « Je vais te montrer le pouvoir de ces sorcières », dit-elle avant de jeter avec force l’arme à la figure de Mémé.
La main de Mémé se déplaça latéralement à la vitesse d’un serpent qui se détend et attrapa la lance juste derrière le fer.
« Bon, fit-elle, c’est comme ça, hein ?
— Vous ne me faites pas peur, les sorcières », répliqua la duchesse.
Mémé la fixa au fond des yeux quelques secondes. Elle poussa un grognement de surprise.
« Vous avez raison, reconnut-elle. On vous fait pas peur du tout, on dirait…
— Vous croyez que je ne vous ai pas étudiées ? Votre sorcellerie, ce n’est qu’artifice et illusion pour impressionner les esprits faibles. Je ne crains rien de ce côté-là. Essaye toujours. »
Mémé la considéra un moment.
« Que j’essaye ? » finit-elle par dire. Magrat et Nounou Ogg s’écartèrent tout doucement d’un pas glissé.
La duchesse éclata de rire. « Tu n’es pas bête, dit-elle. Je te l’accorde. Et tu es vive. Vas-y, vieille sorcière. Lance tes crapauds et tes démons, je vais… »
Elle s’arrêta, sa bouche s’ouvrit et se referma doucement sans qu’un seul mot n’en sorte. Ses lèvres se retroussèrent dans un rictus de terreur, ses yeux regardèrent au-delà de Mémé, au-delà du monde, vers autre chose. Son poing vola vers sa bouche d’où s’échappa un petit gémissement. Elle se figea, comme un lapin qui tombe sur une hermine et sait sans le moindre doute que c’est la dernière qu’il verra jamais.
« Vous lui avez fait quoi ? » demanda Magrat, la première à oser parler. Mémé eut un petit sourire suffisant.
« Têtologie, répondit-elle d’un air satisfait. Pas besoin de la magie d’Aliss la Noire pour ça.
— Oui, mais vous avez fait quoi ?
— On devient pas comme elle sans dresser des murs à l’intérieur de sa tête, dit Mémé. J’ies ai seulement démolis. Pour libérer tous les cris. Toutes les supplications. Les tourments de culpabilité. Les remords. Tout lui est revenu d’un coup. C’est un p’tit truc à connaître. »
Elle fit à Magrat un sourire condescendant. « J’te montrerai un jour, si tu veux. »
Magrat réfléchit un instant. « C’est affreux, fit-elle.
— Dis donc pas de bêtises. » Le sourire de Mémé était terrible. « On cherche tous à savoir ce qu’on est réellement. Elle, maintenant, elle le sait.
— Des fois, faut rendre service pour faire du mal, approuva Nounou Ogg.
— Je crois qu’il peut rien arriver de pire à quelqu’un, dit Magrat tandis que la duchesse vacillait d’avant en arrière.
— Par pitié, sers-toi de ton imagination, ma fille, dit Mémé. Il y a bien pire. Les aiguilles sous les ongles, par exemple. Le machin avec les tenailles.
— Les couteaux chauffés au rouge dans le popotin, fit Nounou Ogg. Avec le manche en premier ; on se coupe les doigts quand on veut les retirer…
— Moi, c’est tout simplement le pire dont je suis capable, dit Mémé Ciredutemps d’un air compassé. Et puis c’est que justice. C’est comme ça que doit agir une sorcière, tu sais. Pas besoin d’effets dramatiques. Le plus gros de la magie, ça se passe dans la tête. C’est de la têtologie. Maintenant, si tu… »
Un bruit comme une fuite de gaz s’échappa des lèvres de la duchesse. Sa tête partit soudain en arrière. Elle ouvrit les yeux, battit des paupières et son regard tomba sur Mémé. La haine pure lui envahit la figure.
« Gardes ! lança-t-elle. Je vous ai dit de vous emparer d’elles ! »
La mâchoire de Mémé s’affaissa. « Quoi ? Mais… mais je vous ai montré qui vous étiez vraiment…
— Et je suis censée ne pas m’en remettre, hein ? » Tandis que les gardes saisissaient d’un air penaud les bras de Mémé, la duchesse mit sous le nez de la sorcière sa figure dont les sourcils effrayants formaient un V de haine triomphante. « Je suis censée me rouler par terre, c’est ça ? Eh bien, vieille femme, j’ai vu exactement ce que je suis, tu comprends, et j’en suis fière ! Je suis prête à tout recommencer, mais plus fort et plus longtemps ! J’ai aimé ça, et je l’ai fait parce que je le voulais ! »
Elle donna un coup sourd sur sa poitrine volumineuse.
« Espèces d’idiots ébahis ! dit-elle. Vous êtes tellement faibles. Vous croyez réellement qu’au fond les gens sont gentils, n’est-ce pas ? »
La foule sur scène recula devant la seule force de son exultation.
« Eh bien, moi, j’ai regardé au fond, dit la duchesse. Je sais ce qui pousse les gens. C’est la peur. La peur brute, viscérale. Il n’y en a pas un d’entre vous qui ne me craigne pas. Je peux vous faire pisser de terreur dans votre culotte, et maintenant je vais prendre… »
C’est alors que Nounou Ogg lui flanqua un coup de chaudron derrière la tête.
« Elle arrête jamais, hein ? dit-elle sur le ton de la conversation tandis que la duchesse s’écroulait. Un brin excentrique, si vous voulez mon avis. »
Un silence long, embarrassé, s’ensuivit.
Mémé Ciredutemps toussa. Puis elle fit aux soldats qui la tenaient un grand sourire amical et désigna du doigt le tas qu’était désormais la duchesse.
« Emmenez-la et bouclez-la dans une cellule quelque part », ordonna-t-elle. Les hommes se mirent au garde-à-vous dans un claquement, attrapèrent la duchesse par les bras et la relevèrent avec beaucoup de mal.
« Doucement, quand même », fit Mémé.
Elle se frotta les mains et se tourna vers Tomjan qui la regardait, bouche bée.
« Je te l’garantis, siffla-t-elle. Maintenant, mon garçon, t’as pas le choix. T’es le roi de Lancre.
— Mais je ne sais pas comment m’y prendre !
— On t’a tous vu ! Tu t’y es pris comme il fallait, même pour crier.
— Je jouais, c’est tout !
— Ben, joue, alors. Être roi, c’est… c’est… » Mémé hésita et claqua des doigts en direction de Magrat. « Comment tu les appelles, ces machins, là… y en a toujours cent dans tout ? »
Magrat parut ahurie. « Vous voulez dire des pour cent ? fit-elle.
— Voilà, abonda Mémé. La plupart des pour cent, quand on est roi, c’est du jeu d’acteur, si tu veux mon avis. Tu devrais réussir là-dedans. »
Tomjan chercha secours des yeux dans les coulisses où aurait dû se tenir Hwel. Le nain s’y tenait effectivement, mais ne prêtait guère attention au jeune homme. Le texte sous le nez, il réécrivait furieusement.
Читать дальше