Pour l’heure, l’antichambre était pleine de dignitaires. Mieux encore, ainsi qu’il devait bientôt l’apprendre, le doge, Leonardo Dona, attendait en personne dans la Sala del Collegio, la plus grande salle de réunion, qui se trouvait derrière la porte voisine et qui était aussi la pièce la plus somptueuse de la Signoria. En entrant, il vit Dona et les Savi – ses six plus proches conseillers –, ainsi que le grand chancelier et d’autres dignitaires de l’État, tous réunis sous l’immense toile de la bataille de Lépante. Sarpi s’était surpassé.
Puis le grand servite mena Galilée vers le doge et après un salut cordial Dona conduisit le groupe entier dans la Sala delle Quattro Porte, puis dans la Sala del Senato, où un grand nombre d’autres sénateurs se tenaient debout, vêtus de leur plus belle pourpre, autour de tables chargées de mets. Sous l’accumulation des tableaux surchargés et des cadres dorés qui couvraient les murs et le plafond, Galilée sortit les deux parties de son dispositif de leur étui et vissa la lunette en haut du trépied. Ses mains s’activaient sans trembler ; vingt ans de conférences devant des assemblées, vastes ou restreintes, avaient consumé tout le trac qu’il aurait pu éprouver. Il est vrai aussi qu’il n’était jamais très difficile de s’adresser à une foule à laquelle on se sentait intimement supérieur. Ainsi donc – ces centaines de conférences n’étant plus désormais que le prélude à cet apogée –, c’est très calme et tout à fait à son aise qu’il entreprit de décrire le travail effectué pour mettre au point l’instrument, et ses diverses caractéristiques. Tout en parlant, il le braqua vers Le Triomphe de Venise du Tintoret, au plafond, à l’autre bout de la pièce, fixant l’image dans la lunette de telle sorte qu’elle révèle le minuscule visage d’un ange, agrandi au point de le faire ressortir avec la même netteté que la trogne de Mazzoleni, lors de cette première nuit de travail.
D’un geste de la main, il invita le doge à jeter un coup d’œil. Le doge regarda, se recula pour observer Galilée, les sourcils soudain remontés au milieu du front, puis regarda à nouveau. Les deux grandes pendules placées sur le long mur latéral marquèrent un passage de dix minutes tandis qu’il braquait la lorgnette sur une image puis une autre. Dix autres minutes s’écoulèrent pendant que les hommes en robe pourpre défilaient l’un après l’autre pour jeter un coup d’œil dans la lunette. Galilée répondait à toutes les questions qu’on lui posait sur la façon dont elle avait été fabriquée, oubliant presque de mentionner les ratios qu’il avait découverts, au sujet desquels ils n’avaient même pas idée de l’interroger. Il répétait souvent que le processus était maintenant clair pour lui, que des améliorations ultérieures suivraient sans nul doute, et aussi – tout en s’efforçant de dissimuler une impatience croissante – que ce n’était pas le genre d’instrument dont la démonstration pouvait s’effectuer au mieux à l’intérieur, même dans une pièce aussi vaste et magnifique que la Sala del Senato. Finalement, le doge lui-même fit écho à cet argument, et Sarpi suggéra bientôt de transporter l’instrument en haut du campanile de Saint-Marc pour lui offrir définitivement plus d’espace. Dona accepta, et aussitôt toute l’assistance le suivit hors du bâtiment puis de l’autre côté de la piazzetta qui séparait la Signoria du campanile, et enfin dans le grand clocher, gravissant l’étroit escalier de fer forgé qui menait à la plateforme d’observation sous les cloches. Là, Galilée réassembla son instrument.
La plateforme d’observation se trouvait à cent braccia au-dessus de la piazza. Ils y étaient tous montés bien souvent. De là, on pouvait dominer Venise et la lagune, et voir le passage à travers le Lido, à San Niccolo, l’unique chenal navigable conduisant vers l’Adriatique. Une longue étendue de la rive marécageuse du continent était également visible à l’ouest, et par temps clair on pouvait apercevoir les Alpes, au nord. On n’aurait pu trouver meilleur endroit pour démontrer la puissance de la nouvelle lunette ; tout en la préparant, Galilée regarda dans l’oculaire, avec autant d’intérêt que les autres, sinon davantage. Pareille occasion ne s’était encore jamais présentée à lui, et ce qu’il pouvait voir par la lunette était aussi nouveau pour lui que pour n’importe qui. C’est ce qu’il leur dit tout en s’affairant, et cela leur plut. Ils faisaient partie de l’expérimentation. Il stabilisa et orienta très soigneusement la lunette, sentant qu’un petit délai, à ce moment, n’était pas une mauvaise chose, en termes de mise en scène. Selon l’habitude, l’image dans l’oculaire chatoyait un peu, comme s’il s’agissait d’une chose conjurée par un magicien dans une boule de cristal – ce n’était pas un effet désiré, mais il ne pouvait rien y faire. En proie à une vive curiosité, il essaya même de repérer Padoue. Lors de ses visites précédentes dans le campanile, il avait noté la vague colonne de fumée qui montait de la ville et savait précisément où elle se trouvait.
Lorsqu’il eut centré la tour de Santa Giustina, à Padoue, dans la lunette, aussi claire que s’il contemplait la cité de Padoue depuis son mur d’enceinte, il réprima tout cri, tout sourire, et se contenta de s’incliner devant le doge et de s’effacer de sorte que Dona puis les autres puissent regarder dedans. Une petite touche de la majesté silencieuse du mage n’était pas inappropriée à ce stade non plus, pensa-t-il.
Parce que la vue était, en effet, stupéfiante.
— Ho ! s’exclama le doge. Regardez ça !
Au bout d’une minute ou deux, il céda la lunette à son entourage, et après cela, ce fut la ruée. Des exclamations, des cris, des rires incrédules. On se serait cru au Carnaval. Galilée se tenait fièrement debout près de son tube, le rajustant lorsqu’on le déplaçait. Lorsque tout le monde eut jeté un premier coup d’œil, il repéra sur la terre ferme des villes encore plus lointaines que Padoue, qui se trouvait elle-même à quarante kilomètres : Chioggia au sud, Trévise à l’ouest, et même Conegliano, nichée au pied des collines, à plus de quatre-vingts kilomètres.
Ensuite, il déplaça la lunette vers les arches du Nord, et la braqua sur diverses parties de la lagune. Ces observations révélèrent sans ambiguïté que beaucoup des sénateurs étaient encore plus stupéfaits de voir des gens ainsi rapprochés qu’ils ne l’avaient été de voir des bâtiments ; peut-être leur esprit avait-il bondi aussi rapidement que celui des servantes de Galilée sur l’usage que l’on pouvait faire d’un tel instrument. Ils regardèrent les fidèles entrer dans l’église de San Giacomo à Murano, ou monter dans des gondoles à l’embouchure du Rio de Verieri, juste à l’ouest de Murano. À un moment, l’un d’eux reconnut même une femme qui passait.
Après cette tournée d’observation, Galilée souleva le dispositif, maintenant aidé par autant de mains que le trépied pouvait en accueillir, et toute l’assemblée se déplaça vers le côté sud du campanile et l’arche la plus à l’est, d’où la lunette pouvait être braquée sur le Lido et le bleu vibrant de l’Adriatique. Pendant un long moment, Galilée tapota le tube doucement d’un côté et de l’autre, en scrutant l’horizon. Puis il se réjouit de repérer les voiles d’une petite flotte de galères qui procédaient à l’approche finale de la Sérénissime.
— Regardez vers la mer, conseilla-t-il en se redressant pour laisser la place au doge.
Il devait se dominer pour cacher son euphorie.
— À l’œil nu, on ne voit rien là-bas, alors qu’avec la lunette…
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