Caitlin sourit.
— Ma foi, c’est ce qu’on peut tous espérer de mieux dans la vie, n’est-ce pas ? (Elle se renfonça dans son fauteuil.) Quel genre de choses cherches-tu ?
— La liste en est assez longue, mais il y figure entre autres tout indice permettant de détecter une tentative de suicide en cours. Il n’est pas question que la tragédie d’Hannah Stark se reproduise, si je peux y faire quelque chose.
Tony Moretti était assis à son bureau, avec un mal de tête carabiné. Aiesha Emerson, Shelton Halleck et Peyton Hume étaient alignés devant lui, avec des mines de morts-vivants. On apercevait l’éclairage public d’Alexandria par la fenêtre du bureau.
— J’ai passé au peigne fin tous les e-mails et tous les billets postés par la gamine, dit Aiesha, ainsi que ceux de son père. Je n’y ai trouvé aucun indice sur la structure d’Exponentiel.
Tony hocha la tête et regarda Shelton.
— Et de ton côté, Shel ?
— J’ai examiné toutes les données – la vision humaine codée, les liaisons établies par Exponentiel, tout ça – à la recherche de quelque chose d’inhabituel. Je suis navré. Je n’ai toujours aucune idée de la façon dont il fonctionne.
— Colonel Hume ?
— Je n’ai rien trouvé non plus – ce qui veut dire qu’il ne nous reste plus qu’une chose à faire.
— C’est-à-dire ?
Hume avait posé sa veste d’uniforme sur le dossier d’un des fauteuils et relevé ses manches de chemise, laissant voir ses avant-bras criblés de taches de rousseur.
— Poser directement la question à Caitlin et Malcolm Decter. Si quelqu’un sait comment est structuré Exponentiel et quelle est sa base physique, c’est forcément eux.
Tony secoua la tête avec énergie.
— Colonel, la règle d’or dans une opération de surveillance est que les sujets doivent ignorer qu’on les surveille.
— Je comprends bien, dit Hume. Mais le temps commence à nous manquer. Vous voulez une réponse pour le Président, oui ou non ?
Tony réfléchit un instant, et finit par dire :
— Bon, d’accord. Mais pourquoi diable ont-ils déménagé au Canada ? Nous allons devoir mettre le CSIS dans le coup et leur demander d’envoyer quelqu’un. Aiesha, mets-moi en ligne avec Ottawa…
Caitlin finit par se glisser sous la couette, mais elle fut incapable de trouver le sommeil. En plus de ses e-mails, Webmind lisait très certainement les billets de son LiveJournal ainsi que tous les commentaires qu’elle avait postés sur d’autres blogs, ses contributions aux newsgroups et tout ce qu’elle avait pu publier en ligne.
Elle avait souvent entendu son père évoquer en grommelant « la mort de l’éphémère » – le fait que, désormais, plus rien ne pouvait être oublié, et que chaque remarque désinvolte ou commentaire aigre n’était qu’à un coup de Google de distance. Que tant d’images, y compris celles qui étaient peu flatteuses (encore un concept qu’elle commençait à comprendre), s’étalaient sur toutes les pages de Flickr et de Facebook. Que tant d’informations qui auraient dues être abandonnées une fois pour toutes sur le bas-côté continuaient d’exister à jamais.
Elle avait éteint son œilPod, mais elle tendit la main vers sa table de nuit pour le rallumer. Il redémarra en mode webvision, et elle resta allongée à regarder les fines lignes jaunes indiquant les processeurs subconscients de Webmind à l’œuvre, avec sans cesse de nouvelles droites apparaissant dans l’arrière-plan et se connectant à – quoi ?
À cette fois où elle s’était trouvée mêlée à une polémique sanglante sur TalkOrigins, et où elle s’était fait ramasser par un créationniste complètement dingue parce qu’elle avait écrit théropodes au lieu de thérapsides ?
Ou cette autre fois, quatre ans plus tôt, quand elle avait rempli son LiveJournal de poèmes d’amour stupides qu’elle avait écrits pour Justin Timberlake ?
Ou encore la fois où elle s’était bêtement retrouvée à discuter en ligne avec un type qui s’était révélé un pervers absolu, et qu’il lui avait fallu, quoi, une bonne demi-heure avant de s’en rendre compte ?
La fenêtre de sa chambre était légèrement entrebâillée et laissait entrer l’air frais de l’automne. Autrefois, au Texas, Caitlin avait eu pour habitude de porter un teddy léger pour dormir. Elle aimait bien le doux contact du tissu. Mais quand elle avait appris que Caitlin partait au Canada, sa mamy lui avait envoyé un pyjama en flanelle, et c’est ce qu’elle avait sur elle en ce moment, en plus d’une couverture ramenée sous le menton – et pourtant, jamais de sa vie elle ne s’était sentie aussi nue et vulnérable.
Le pavillon au centre de la petite île de Chobo était alimenté en électricité par un câble passant sous le canal circulaire, pour que le singe ne puisse pas escalader un poteau et se servir du câble aérien pour s’échapper. C’est ce qui permettait de faire fonctionner les caméras d’observation ainsi que les radiateurs et les plafonniers, que Chobo pouvait allumer ou éteindre à sa guise à l’aide de gros boutons.
En principe, c’était Dillon qui s’occupait des installations électriques de l’Institut, mais l’île lui était désormais interdite. Ce fut donc Marcuse et Shoshana qui y installèrent l’ordinateur : un vieux système avec une tour qui avait pris la poussière dans un placard, et un écran plat de dix-neuf pouces dont plusieurs pixels étaient morts. Ils y fixèrent une vieille webcam sphérique. Si Chobo décidait de fracasser le matériel, ce ne serait pas une bien grande perte.
Ils placèrent l’ordinateur sur une petite table à côté du chevalet de Chobo. La toile montrant le Dillon démembré avait déjà été emportée dans le bungalow et remplacée par une toile vierge, qui n’attendait plus que le bon vouloir de l’artiste.
Shoshana ouvrit deux fenêtres à l’écran, une petite montrant la vue de la webcam et une plus grande affichant la vue de l’installation équivalente de Virgile, à Miami. Celui-ci disposait de beaucoup de place, avec trois grands arbres artificiels, dont l’un avec un vieux pneu accroché à une branche par des chaînes, pour lui servir de balançoire. Contrairement aux chimpanzés, les orangs-outans vivent dans les arbres, et Virgile pouvait se balancer de l’un à l’autre s’il le voulait. Il était tard, à Miami, mais Virgile ne dormait pas encore. Ce nouvel ordinateur excitait manifestement sa curiosité. Il regardait fixement la caméra, et l’on pouvait voir son visage en gros plan sur l’écran.
Shoshana n’avait jamais parlé à Virgile, mais elle n’avait aucune raison de ne pas le faire. Hello , dit-elle.
Qui toi ? répondit Virgile.
Amie de Chobo.
Chobo ! Bon singe, bon singe ! Où Chobo ?
Shoshana fit un geste pour montrer la nuit qui tombait. Il est dehors. Peut-être il viendra te parler.
Bon, fit Virgile en agitant rapidement ses bras orange. Bon, bon, bon. Chobo gentil singe !
Shoshana ne répondit pas en ASL, mais elle fit quand même un signe particulier : elle croisa les doigts derrière son dos et se tourna vers le Dr Marcuse.
— Si ça marche, dit-elle, il redeviendra peut-être un gentil singe.
J’avais eu plaisir à regarder la vidéo que Caitlin m’avait indiquée sur YouTube, montrant les deux singes Chobo et Virgile communiquant par webcam. J’entrepris aussitôt de chercher d’autres informations sur eux, et découvris que Chobo semblait être dans une situation difficile : un article du San Diego Union-Tribune à ce sujet venait juste d’être mis en ligne. Il ne disait sans doute pas tout, et je me rendis donc sur le site de l’Institut Marcuse où je trouvai les adresses e-mail de son personnel, et j’entrepris d’explorer.
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