— Ma foi, si… commença Caitlin.
Mais des mots en braille apparurent soudain devant ses yeux : Il ment.
Caitlin fut tellement surprise qu’elle dit à voix haute :
— Comment ça ?
LaFontaine répondit quelque chose, mais elle se concentra sur le texte que Webmind lui transmettait maintenant : Analyse des tensions du spectre vocal et des micro-expressions en arrêt sur image.
Elle secoua la tête. Encore un talent que Webmind avait acquis apparemment sans effort.
— Je ne sais rien de l’infrastructure physique de Webmind, dit-elle.
— Voyons, mademoiselle Decter, dit LaFontaine. Nous sommes ici pour aider Webmind. Alors, je vous en prie, dites-nous sur quels serveurs spécifiques se trouve Webmind, ou son code source.
— Je ne sais pas.
— Mademoiselle Decter, il vaudrait mieux pour vous et pour lui que vous coopériez.
— Écoutez, je suis une…
Elle s’arrêta aussitôt, mais LaFontaine avait correctement deviné ce qu’elle s’était apprêtée à dire.
— Une citoyenne américaine ? Oui, c’est exact. Ce qui signifie que vous n’êtes pas canadienne. Ici, vos droits sont plutôt limités, mademoiselle Decter. Et je crois comprendre que votre mère essaie d’obtenir un permis de travail. Je sais aussi que le permis de votre père est provisoire et révocable à tout moment. Nous vous serions vraiment reconnaissants si vous collaboriez pleinement avec nous.
— Ça, c’était une grosse erreur, dit Caitlin d’une voix très calme. De menacer mes parents. De les menacer dans leur travail.
— Le Dr LaFontaine essaie seulement de mettre en évidence la gravité de la situation, intervint Park.
— Ah, c’est donc « docteur » LaFontaine ? dit Caitlin. Webmind avait dû être intrigué, lui aussi, car il lui transmit aussitôt : Trouvé : c’est un informaticien, employé par le CSIS spécifiquement pour traiter des affaires de terrorisme basées sur le Web.
Terrorisme ! songea Caitlin, profondément vexée. Mais elle se contenta de dire :
— Est-ce que c’est même légal que vous me parliez en ce moment ? Je n’ai que seize ans. Vous ne devriez pas plutôt parler à mes parents ?
— C’est parfaitement légal, et par ailleurs, comme vous l’avez vu, votre proviseur sait que nous sommes ici.
Caitlin les regarda tous les deux.
— Je ne cherche pas à faire des difficultés, mais je ne peux vraiment pas répondre à vos questions.
— Vous ne pouvez pas ? Ou vous ne voulez pas ? demanda LaFontaine.
— Écoutez, j’ai cours, là, et c’est ma matière préférée. J’aimerais vraiment pouvoir y aller, maintenant.
— Comme Mr Park l’a dit, il s’agit d’une affaire touchant à la sécurité nationale. En fait, il y a même des aspects qui s’étendent au niveau international . Il faut absolument que vous vous fassiez une idée plus large de la situation.
Caitlin repensa à la photo de la Terre vue de l’espace qu’elle avait montrée récemment à Webmind.
— Oh, ne vous inquiétez pas pour ça, dit-elle, je m’en fais une idée très large. Et je sais que vous ne cherchez pas à protéger Webmind.
— Notre seul souci est sa sécurité.
— Non, ce n’est pas vrai. Et de toute façon, il ne s’agit pas de sécurité américaine ou canadienne, ni même occidentale. Webmind est un cadeau offert à l’espèce humaine tout entière. Et je ne laisserai personne le pervertir, le convertir, le subvertir ou n’importe quel autre « vertir »… Les deux hommes échangèrent un regard.
— Nous avons vraiment besoin de votre aide, mademoiselle Decter, dit LaFontaine. Et je crois que vous m’avez mal compris, tout à l’heure. Je ne menaçais pas vos parents. Je disais simplement que nous pourrions les aider – pour régler ces affaires de paperasse.
Il ment encore , dit Webmind.
— Ah, fit Caitlin, ce serait très gentil de votre part, mais comme je vous l’ai déjà dit, je n’ai tout simplement pas les réponses à vos questions, et donc… (elle déglutit et s’efforça de garder une voix posée)… et donc, je vais vous quitter, maintenant, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
— Je suis navré, mademoiselle Decter, dit LaFontaine, mais nous avons absolument besoin de ces informations. Nous nous voyons dans l’obligation d’insister.
Caitlin se demanda s’ils étaient armés. Elle pensa un instant ouvrir la porte et s’enfuir en courant – mais elle n’était pas une championne dans ce domaine… On n’a guère l’occasion de s’entraîner à la course quand on est aveugle. Elle dit donc à voix très basse :
— Fantôme ? (C’était le premier nom qu’elle avait trouvé pour l’intelligence émergente.) Aide-moi.
Puis, d’une voix haute et claire, elle reprit :
— Messieurs, il n’est pas question que je rate mon cours préféré. Je vais franchir cette porte et continuer ma journée.
— Non, dit LaFontaine, les choses ne vont pas se passer comme ça.
Et les deux hommes se mirent en travers de son passage.
— Désolée de vous contredire, répliqua Caitlin tandis qu’un texte en braille commençait à défiler sous ses yeux. Vous, docteur LaFontaine, avez qualifié votre patron de tête de merde dans un e-mail la semaine dernière. Je commence tout juste à apprendre le français, mais j’ai quand même une petite idée de ce que cela signifie. Vous avez une maîtresse du nom de Veronica Styles – que vous préférez d’ailleurs appeler « ma chatounette » – qui habite au 1433 Bank Street, à Ottawa. Vous avez deux billets d’avion sur Air Canada la semaine prochaine – vol 163 pour Vancouver, et vol 544 pour Las Vegas.
Elle tourna la tête pour s’adresser poliment à l’autre agent, comme sa mère lui avait appris à le faire quand elle était aveugle.
— Et vous, Mr Park, vous possédez des comptes sur penthouse.com, twistys.com et brazzers.com. Vous avez une prédilection pour les photos de femmes urinant en public. Quand vous avez postulé au CSIS, vous avez prétendu être diplômé de l’université McMaster, mais en fait, vous n’avez pas terminé vos études. Ah, j’oubliais… Dans un e-mail envoyé la semaine dernière, vous avez qualifié le Dr LaFontaine, ici présent, de « brute bornée de second ordre ». Et maintenant, à moins que vous ne souhaitiez que ces informations – ou d’autres tout aussi croustillantes concernant le Premier ministre – soient rendues publiques, vous voudrez bien vous écarter pour que je puisse sortir d’ici.
Encore des expressions fascinantes qu’elle n’avait jamais vues : les joues rouges et les yeux exorbités de LaFontaine devaient correspondre à quelqu’un sur le point d’exploser. Quant au regard détourné et aux yeux plissés de Park, ils traduisaient certainement un profond embarras.
LaFontaine parvint à peine à maîtriser sa rage :
— Mademoiselle Decter, je…
— J’ai commencé à prendre des cours de français en arrivant au Canada, dit Caitlin en le regardant droit dans les yeux. Je vous donne dix secondes, et je vais les compter dans cette langue : dix, neuf, huit, sept…
— Bon, d’accord, fit Park en s’écartant.
Au bout d’un instant, LaFontaine fit de même.
— Merci, dit Caitlin en se dirigeant d’un pas assuré vers la porte.
Arrivée sur le seuil, elle se retourna et salua LaFontaine d’un bref hochement de tête :
— Au revoir.
Au lieu de rejoindre le cours de maths, Caitlin redescendit et appela sa mère sur son portable.
— Allô ?
Et soudain, les forces qu’elle avait réussi à rassembler semblèrent la quitter d’un coup, et c’est d’une toute petite voix qu’elle dit :
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