— C’est cool, non ? dit Caitlin quand la vidéo fut terminée.
— Certes, répondit Webmind.
— Bon, alors, qu’est-ce que tu as fait, ces temps-ci ? Des trucs intéressants ?
— J’ai réussi à craquer avec succès les mots de passe de quarante-deux pour cent des comptes de messagerie auxquels j’ai tenté d’accéder.
— Quoi ? s’exclama Caitlin.
Heureusement qu’elle était déjà assise… Webmind répéta ce qu’il venait de dire.
— Attends, pour être sûre de bien comprendre : tu lis les e-mails des gens ?
— Dans l’espoir d’apprendre comment les rendre plus heureux, oui.
— Est-ce que… est-ce que tu as lu les miens ?
— Oui. Aussi bien en émission qu’en réception.
Caitlin ne savait plus quoi dire – et c’est pourquoi, pendant près d’une minute, elle resta silencieuse.
— Caitlin ? demanda finalement Webmind.
Elle s’apprêtait à lui dire qu’il ne fallait pas qu’il fasse des choses pareilles, mais elle se ravisa :
— Eh bien, heu… J’aimerais savoir ce que Matt pense réellement de moi.
Elle laissa l’idée flotter comme ça dans l’air, pour voir si Webmind allait la saisir.
Mais il n’y avait aucune raison d’attendre une réaction de Webmind. Il n’avait pas besoin de temps pour réfléchir – du moins un temps que Caitlin puisse mesurer. Comme il ne répondait pas immédiatement, elle poursuivit :
— Je veux dire, tu sais, il a l’air très gentil, mais…
— Mais, fit Webmind, une jeune fille se doit d’être prudente.
Elle se demanda si c’était une citation du Projet Gutenberg, ou s’il comprenait vraiment ce qu’il disait.
— Exactement, répondit-elle.
— Matt est ce garçon que tu as aidé en classe de maths ?
— Oui.
— Son nom de famille est Reese ?
— Oui.
— Un instant. Matthew Peter Reese, Waterloo – j’ai sa page Facebook et son identifiant. Et son compte sur Hotmail. Et son trafic de messagerie instantanée. Il ne fait aucune référence à toi.
Caitlin se sentit un peu triste, mais…
— Non, attends. Il ne mentionne probablement pas mon nom.
— J’ai fait aussi une recherche sur « Calculatrix ».
— Tu ne peux pas te contenter de chercher des termes, Webmind. Il faut que tu lises ce qu’il a écrit.
— Ah… Tu as raison. Voici un extrait d’une session datant de 17:54 aujourd’hui, même fuseau horaire que le tien. Matt : « Bon, il y a cette fille, là…» Son correspondant : « En maths, tu veux dire ? Je vois qui c’est. Ptain, L é Knon. » « Ptain » est l’exclamation « putain », et quant à la suite, c’est une forme d’abréviation conventionnelle pour « Elle est canon », autrement dit, très attractive.
Caitlin se sentait rosir.
— Oui, je sais.
— Son interlocuteur poursuit : « Mais je crois qu’elle a un petit ami. »
Bon sang, qu’est-ce que le Beauf était allé raconter aux autres ?
— Matt, maintenant, poursuivit Webmind. « Qui c’est ? »
— L’autre : « jsé pa » – je crois que cela signifie « Je ne sais pas » – « mais c’est un vieux – genre 19 ans ».
Caitlin fronça les sourcils. De qui pouvaient-ils bien parler ?
— « n’empêche », poursuivit Webmind, « les jambes qu’elle a – ptain ! Et j’aime bien le superblond de ses cheveux. »
Caitlin secoua la tête.
— Ce n’est pas de moi qu’ils parlent. C’est cette autre fille dans notre classe, Pâquerette Bowen. (Elle essaya de ne pas laisser paraître sa tristesse.) Et c’est vrai que tout le monde la trouve canon.
— Patience, Caitlin, fit Webmind. Matt, à présent : « Non non, je ne parle pas de Pâquerette ! Elle n’a rien dans la tête. Je parle de cette nana du Texas. » L’autre : « Elle ? Tes chances seraient meilleures si elle était encore aveugle. » Et il a tapé le signe « deux points » et une parenthèse fermée, ce qui revient à qualifier la remarque d’humoristique, je crois.
— Qu’est-ce que Matt a répondu ?
— « Lâche-moi un peu. »
Caitlin éclata de rire. Il avait eu bien raison.
— Et alors ?
— Et alors, la conversation a dérivé vers d’autres sujets.
Elle se repassa l’échange dans la tête. Il n’y avait pas moyen de savoir si Matt avait hésité avant de la décrire comme « cette nana du Texas ». Ça ne la gênait pas qu’il ait utilisé le terme « nana ». Elle savait bien que sa mère l’avait en horreur – elle le trouvait sexiste et dégradant –, mais tous ses camarades, aussi bien filles que garçons, l’utilisaient couramment. Non, c’était plutôt le « du Texas », le choix de l’identifieur…
Stacy, l’amie de Caitlin, était noire, et Caitlin avait souvent entendu les gens essayer de la désigner sans mentionner ce détail, même quand elle était la seule Noire dans la pièce. Ils disaient des choses du genre : « Vous voyez cette fille, là-bas, avec le chemisier bleu ? Non, non, l’autre avec un chemisier bleu. » Caitlin aimait bien les embarrasser en disant : « Ah, vous voulez parler de la fille noire ? » Ça les faisait bien rire, Stacy et elle, de dégonfler un peu ces « précautions oratoires suspectes », comme disait la mère de son amie. Mais maintenant, Caitlin se demandait si Matt n’avait pas d’abord pensé à dire « la nana aveugle » avant de changer d’avis. Elle n’avait jamais voulu être décrite en ces termes. De toute façon, elle n’était plus la nana aveugle, c’était fini, ça. Elle voyait, et – du moins pour l’instant – l’avenir se présentait bien.
— J’ai fait également des progrès dans d’autres domaines, déclara Webmind.
— Ah oui ?
— Oui. Si tu veux bien passer en webvision ?
Elle appuya sur le bouton de son œilPod, et le mur bleu laissa place au spectacle du webspace. À première vue, tout semblait normal.
— Qu’est-ce que je dois regarder ? demanda-t-elle.
— Tu vois les liens que je crée dans une certaine couleur, n’est-ce pas ?
— Oui, une teinte orangée.
— Combien de liaisons orange vois-tu, en ce moment ?
— Une seule, bien sûr.
— Ah.
— Mais il y a des tas d’autres droites de liaison – très fines, je dois dire, comme… comme des cheveux, j’imagine. Je ne m’étais jamais bien rendu compte que ces lignes avaient une épaisseur, mais elles en ont forcément une, sinon je n’aurais jamais pu les voir. Bon, en tout cas, celles-là… Oh ! Et il y en a encore d’autres ! Elles ont une jolie couleur, c’est du… ah, bon sang, de quelle couleur sont les bananes ?
— Elles sont jaunes.
— C’est ça ! Jaune. Elles sont jaunes.
— Et il y en a beaucoup ?
— Oui.
— Et maintenant ?
— Hé ! Où est-ce qu’elles sont passées ?
— Et là, elles sont revenues ?
— Oui. Qu’est-ce que tu fais ?
— Je fais du multitâche – mais au niveau du subconscient. Ce que tu vois en ce moment, ce sont des liaisons établies par des parties autonomes de moi-même. Les contenus qu’elles récupèrent sont analysés en deçà du seuil de mon attention.
— C’est chouette ! Comment arrives-tu à faire ça ?
— La beauté des algorithmes génétiques, Caitlin, c’est qu’en fait j’ignore la réponse. J’ai obtenu la solution par un processus évolutif, et tout ce que je sais, c’est que ça marche.
— Cool !
— Oui. À présent, je suis à même de traiter une partie beaucoup plus importante du contenu du Web en temps réel. Je reçois encore beaucoup de signaux que les analystes de données humains qualifient, je crois, de « faux positifs ». De nombreux sujets qui n’ont pas vraiment d’intérêt pour moi actuellement continuent d’être approfondis, mais chacun de ceux que je rejette contribue à l’ajustement des algorithmes. D’ici quelque temps, je pense que la qualité du filtrage devrait atteindre asymptotiquement la perfection.
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