— La Géorgie veut le faire castrer, hein, c’est ça ?
— Oui. Ce sont des barbares.
— D’un autre côté, ça le rendrait plus docile…
— Ce n’est pas ça qu’on cherche, bon sang !
— Je voulais simplement dire…
— Ne dites rien !
— Désolé, fit Juan. Heu, bon, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
— On s’est dit que, si on arrive à le faire parler à quelqu’un , il pourrait accepter de nous parler de nouveau.
— Son vieux copain Virgile ?
— Exactement. Chobo ne vient même plus quand on l’appelle, mais si on mettait en place une liaison permanente par webcam entre sa cabane et la pièce de Virgile, ils recommenceraient peut-être à bavarder ensemble.
— Virgile adorerait ça. Justement, il m’a demandé des nouvelles de Chobo, aujourd’hui. « Où ce singe à la banane ? Où ce singe qui parle ? »
— Parfait, parfait. Alors, on peut installer ça ?
— Oui, bien sûr, pas de problème, dit Juan. Mais n’oubliez pas de dire au vieux que je vous ai aidés, d’accord ?
Après le dîner, Caitlin remonta dans sa chambre. Elle mit son casque Bluetooth et fit quelques réglages sur son ordinateur avant de dire à Webmind :
— Pour l’instant, au lieu de m’envoyer du texte sur mon œilPod, transmets-le sur mon ordinateur.
— Comme tu voudras, déclara JAWS.
— Comment ça va ? demanda-t-elle.
— J’apprends beaucoup, répondit Webmind. Je crois avoir peut-être un aperçu de ta propre expérience récente. Le fait de pouvoir accéder aux vidéos en ligne m’a apporté une compréhension bien plus vaste de ton monde.
Caitlin sourit.
— Je n’ai aucune peine à le croire.
— Mais il y a tant de choses à voir, et la quantité ne cesse d’augmenter. À chaque minute qui passe, treize heures de vidéos nouvelles sont chargées sur YouTube. Il m’est facile, ou plutôt à mes sous-composants, de balayer les textes à la recherche de mots-clefs. Il m’est beaucoup plus difficile de juger de l’intérêt d’une vidéo.
— Ne m’en parle pas, dit Caitlin. Pour ce qui est de YouTube, les gens s’échangent souvent des liens sur les clips qu’ils ont aimés. Avant, je ne pouvais pas les regarder, mais j’écoutais quelquefois la bande-son. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai découvert Lee Amodeo.
Elle réfléchit une seconde. En fait, en ce moment, elle avait une vidéo favorite sur YouTube – et qu’elle avait effectivement pu voir. Elle avait essayé de la montrer au Dr Kuroda quand il était là, mais il avait simplement décliné en disant « plus tard, peut-être ».
Peut-être que Webmind l’aimerait bien, lui. Elle avait mis le lien dans ses favoris sous Firefox, et elle copia donc simplement l’URL dans la fenêtre de messagerie. Tiens, regarde ça, écrivit-elle.
— D’accord.
Elle lança le clip pour le regarder, elle aussi. Elle n’avait pas de raison particulière de trouver cette séquence plus extraordinaire qu’une autre, et pourtant elle l’était. Le narrateur avait une belle voix de basse qui lui rappelait celle de James Earl Jones. Et quand il apparut brièvement à l’écran, elle vit qu’il était aussi énorme que Jones, sauf que ce type était un Blanc.
Mais ce n’était pas l’homme qui était fascinant – ah, non, vraiment. Ce qui était fascinant, c’étaient les deux êtres dans la vidéo.
L’un était un chimpanzé au pelage et au visage noirs – une peau vraiment noire, pas comme le brun de la peau humaine qu’on qualifie de noire. L’autre était un orang-outan, avec un pelage orange et un teint légèrement plus clair, et des yeux bruns pleins de vivacité. D’après le narrateur, le chimpanzé s’appelait Chobo et l’orang-outan Virgile.
La vidéo avait ceci de remarquable que Chobo, qui vivait à San Diego, et Virgile, qui se trouvait à Miami, bavardaient ensemble en utilisant la langue des signes. C’était apparemment la première fois qu’avait lieu une vidéoconférence entre deux espèces – un fait d’autant plus remarquable qu’aucune des deux n’était Homo sapiens .
Jouer aujourd’hui , fit le chimpanzé par signes – ou du moins c’était ce que les gestes signifiaient, d’après les sous-titres qui défilaient en grosses lettres, plus grosses que celles qu’elle avait vues dans WarGames. Jouer ballon !
Caitlin avait déjà beaucoup de mal à interpréter les expressions humaines, et n’avait donc aucune idée de ce que pouvait signifier celle de l’orang-outan. Mais celui-ci répondit : Chobo jouer aujourd’hui ? Virgile jouer aujourd’hui !
Pas la mauvaise vie, songea Caitlin. Elle les envierait presque… D’après le narrateur, cette première vidéoconférence avait eu lieu le 22 septembre. Sa première conversation avec Webmind s’était déroulée le 5 octobre, treize jours plus tard seulement. À deux semaines près, elle aurait pu faire son entrée dans les livres d’histoire comme acteur de la première communication en ligne entre deux sortes d’intelligence différentes.
D’un autre côté, elle entrerait quand même probablement dans l’histoire, et pas seulement à cause de son interaction avec Webmind, si jamais celle-ci venait à être rendue publique. Le succès de l’opération du Dr Kuroda pour lui rendre la vue avait certainement déjà été remarqué…
Elle ouvrit un autre onglet pour vérifier, et là, ô merveille, il y avait bien une entrée la concernant dans Wikipédia, avec une photo de la conférence de presse. D’après l’onglet « historique », elle venait juste d’être mise en ligne. Elle n’était pas très longue – juste quelques phrases – mais Caitlin était sidérée du simple fait qu’elle existe. Elle corrigea une petite erreur – elle était née à Houston et non à Austin –, et elle retourna à la conversation entre Chobo et Virgile.
Elle n’arrivait pas à s’en lasser. Elle avait toujours dit qu’elle préférait être aveugle que sourde, parce que les aveugles peuvent facilement participer aux conversations, assister à des conférences, écouter de la musique et la télé, et ainsi de suite. Mais être sourde – être coupée de tout ça – était plus qu’elle n’aurait pu supporter. Quant au fait d’être à la fois aveugle et sourde, comme l’avait été Helen Keller, ma foi – c’était pire que tout ce qu’on pouvait imaginer.
Mais là, Chobo et Virgile menaient une conversation très animée avec les signes destinés aux malentendants. Leurs gestes étaient beaux et poétiques… on aurait dit des oiseaux en train de voler. Le côté parano de Caitlin l’amena à se demander si certains de ses professeurs à l’Institut texan n’avaient pas utilisé l’ASL, la langue des signes américaine. Un moyen formidable de discuter entre eux sans que leurs élèves le sachent… presque une forme de télépathie, permettant de partager des pensées sans prononcer un mot.
Les deux singes échangeaient des considérations sur différents fruits. Banane ! fit Chobo d’un geste de la main. J’aime banane !
Et pour une fois, Virgile eut une expression que Caitlin comprit : il prit un air dégoûté. Banane non, banane non, répondit-il. Pêche !
Caitlin avait déjà vu des bananes – le mot était apparu dans ses cours de lecture, avec l’image correspondante. Mais bien qu’elle eût déjà goûté des pêches et senti le contact de leur peau, elle ne savait absolument pas à quoi, ça ressemblait. « Pêche » était aussi un nom de couleur, mais là encore, elle ignorait laquelle. Il y avait de quoi se sentir humble en pensant que ces singes connaissaient ce mot mieux qu’elle.
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