— Oui ?
— Imagine que ce soit ton pire ennemi qui vient de proposer quatre-vingt-dix-neuf cents . Tu pourrais monter aussitôt à 1,98 dollar, ce qui lui ferait perdre pratiquement un dollar – et toi, tu perdrais juste un tout petit peu moins que lui.
— Hou, fit Caitlin, c’est vicieux, ça.
— J’ai vu ce jeu prendre parfois une très mauvaise tournure. Des couples qui étaient venus ensemble, et qui repartaient séparément…
— Ah, bon, alors, j’ai une question pour toi, maman. Quel souhait ferais-tu si tu savais que ton pire ennemi va recevoir le double de ce que tu désires ?
— Hmm… Un million de… Non, je ne sais pas.
— Perdre un œil, répondit Caitlin.
— Ah, mon Dieu ! fit sa mère. Mais, heu, oui, c’est un bon exemple de ce que je veux dire : les gens peuvent évaluer les conséquences de différentes façons. Tu te souviens quand ton père t’a appris à jouer aux échecs ?
Ils avaient un échiquier spécial avec des caractères braille sur chaque pièce.
— Oui, bien sûr.
— Et tu te souviens comment il te laissait gagner ? Caitlin haussa les sourcils :
— Je te demande pardon ?
— Heu, ma chérie, il…
— Je blague, maman. Elle sourit.
— À ton avis, pourquoi te laissait-il gagner ?
— Je ne sais pas. Sans doute parce que, sinon, je n’aurais plus voulu jouer.
— Exactement. Pour ton père, le plus important n’était pas que ce soit lui qui gagne, mais toi . En d’autres termes, vous vouliez tous les deux la même chose, et même si cela lui coûtait – au sens de perdre la partie – de te laisser gagner, il était content que tu gagnes.
— Je comprends. Mais dans la mise en vente du dollar, les gens ne veulent plus jouer passé un certain stade. Et je suis sûre que ce n’est pas seulement l’absurdité de la situation qui les amène à s’arrêter. C’est aussi parce que ça devient ennuyeux. Même si on surenchérit à coups de dix cents au lieu de un, il faut quand même trente-quatre enchères pour arriver aux 3,40 dollars dont tu parlais. Mais si j’écrivais deux programmes pour simuler ce jeu, ils continueraient de jouer indéfiniment – parce que la seule façon de perdre est d’arrêter d’enchérir.
Caitlin s’arrêta un instant, puis elle fit un grand sourire :
— Ou encore, en repensant au film que j’ai regardé avec papa, le seul coup perdant est de ne pas continuer de jouer.
— C’est bien vu, dit sa mère. Alors, maintenant, peux-tu imaginer des exemples de ce jeu du dollar dans la vraie vie ?
Caitlin y réfléchissait justement quand Schrödinger traversa son champ de vision en se déplaçant dans un silence parfait.
— L’évolution, dit-elle.
— Oui, exactement ! Mais pourquoi ?
— L’évolution est une course aux armements, d’accord ? (Ils en avaient discuté en cours de biologie.) Les prédateurs ne cessent de devenir plus rapides et plus forts, ce qui fait que les proies doivent devenir à leur tour plus rapides et mieux à même de se défendre. Les gazelles ont développé la capacité de courir vite quand elles voient les lions faire la même chose. Le jeu n’en finit jamais – parce que le premier qui arrête de surenchérir… meurt.
Encore une fois, le seul coup perdant dans l’évolution est de ne pas jouer.
— Bingo ! fit sa mère.
— Mr Lockery – c’est mon prof de biologie – dit que, si les dinosaures revenaient sur terre aujourd’hui, nous n’aurions rien à craindre. Les chiens, les loups et les ours ne feraient qu’une bouchée des tyrannosaures. (Elle montra Schrödinger qui progressait à pas feutrés de l’autre côté de la pièce.) Les grands félins aussi. Ils sont plus rapides, plus puissants et plus intelligents que tout ce qui pouvait exister il y a soixante-dix millions d’années. Tout ne fait que s’améliorer, dans une escalade permanente.
— C’est bien ça, dit sa mère.
Caitlin la vit jeter un coup d’œil vers le salon – ah, elle regardait l’escalier qui menait aux chambres, là où était l’ordinateur de Caitlin, là où elles avaient discuté avec Webmind. Ses pouvoirs grandissaient, eux aussi, et pas seulement de génération en génération, comme dans l’évolution biologique, mais à chaque seconde qui passait. Caitlin se retourna vers sa mère, et vit encore quelque chose de nouveau : elle vit quelqu’un frissonner.
Quand Harl Marcuse avait déniché ce terrain pour y installer son institut, l’endroit lui avait paru idéal : une douzaine d’hectares de prairie avec un îlot artificiel au milieu d’un étang. Mais cela reposait sur l’hypothèse que Chobo allait être un singe coopératif. Son île n’était pas très grande, mais il pouvait facilement se tenir à distance d’un visiteur. Bien sûr, en s’y mettant à deux, on pouvait arriver à le coincer, mais un singe piégé et furieux n’est pas un très beau spectacle à voir…
Shoshana, Dillon et le Dr Marcuse étaient réunis dans la grande pièce du bungalow pour discuter de ce problème. Dillon était adossé au mur, Shoshana s’était installée devant l’ordinateur et Marcuse dans le grand fauteuil.
Sho eut soudain une idée.
— Bon, dit-elle, il ne veut pas nous parler, mais il acceptera peut-être de parler à un autre singe.
Marcuse haussa ses sourcils broussailleux.
— Vous pensez à Virgile ?
Virgile était un orang-outan. Chobo et lui avaient été les acteurs d’un événement historique le mois précédent : la première vidéoconférence interespèces.
— Effectivement, fit Dillon, il pourrait parler à Virgile. Mais est-ce que nous pouvons prendre le risque d’amener Chobo ici en ce moment ?
D’un grand geste, il désigna tout l’équipement fragile rassemblé dans la pièce.
— Bonne remarque, dit Marcuse. Et en plus, je doute qu’il vienne de son plein gré, et je n’ai pas envie d’être obligé de le tirer jusqu’ici. Installons un système de webcam pour lui dans le pavillon. (Et s’adressant à Shoshana :) Je n’ai toujours pas l’intention de parler à ce connard du Feehan. Voyez directement avec lui pour les détails.
Et Silverback sortit.
Shoshana échangea un regard avec Dillon, puis elle décrocha le téléphone et composa le numéro à Miami.
— Centre des primates Feehan, fit une voix d’homme teintée d’un léger accent hispanique.
— Salut, Juan. C’est Shoshana Glick à l’appareil.
— Shoshana ! Le vieux m’en veut toujours ?
Juan avait divulgué l’information sur la vidéoconférence des deux singes à un journaliste du New Scientist, déclenchant ainsi la série d’événements qui avait abouti à la demande du zoo de Géorgie de récupérer Chobo.
Sho fit pivoter son fauteuil et jeta un coup d’œil par la fenêtre.
— Eh bien, disons simplement que c’est une bonne chose que vous soyez à trois mille cinq cents kilomètres de lui.
— Je suis vraiment désolé, dit Juan.
Cela faisait près d’un an qu’elle avait rencontré Juan pour la dernière fois. C’était un homme d’une trentaine d’années, avec un visage mince, des pommettes hautes, et de longs cheveux noirs et brillants qu’elle lui enviait.
— Ne vous inquiétez pas, dit-elle. Moi, je ne suis pas fâchée après vous – et j’ai un service à vous demander.
— Oui ?
— Nous avons de gros problèmes avec Chobo. Il est devenu violent et asocial.
— Les chimpanzés, dit Juan sur ce ton qui signifie « Qu’est-ce qu’on peut y faire…»
— Si c’est simplement parce qu’il atteint sa maturité, il est possible que nous n’y puissions rien – mais il est quand même encore un peu jeune pour ça, et puis, bien sûr, c’est un singe très spécial, et… bon, c’est peut-être idiot, mais nous espérons le rendre de nouveau coopératif, en tout cas un peu plus. Il faut qu’il puisse se défendre tout seul si nous voulons éviter que… ma foi, vous savez.
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