— Hello, maman.
— Hello, ma chérie. Tout va bien ?
— Non. Deux agents du gouvernement canadien sont venus me voir. Je viens de les quitter à l’instant.
— Au lycée ? Mon Dieu… Qu’est-ce qu’ils te voulaient ?
— Ils voulaient que je leur parle de la structure de Webmind – de la façon dont il fonctionne.
— Ah, mon Dieu. Comment savent-ils même qu’il existe ?
— Je ne sais pas. Ils ont dû lire ma messagerie, j’imagine. C’est juste que… Tout ça est arrivé si vite que je n’ai même pas pensé à sécuriser mes échanges avec Webmind.
— Comment te sens-tu ?
— Ça va bien.
— Je viens quand même te chercher.
— Non, maman, ce n’est pas la peine.
— Mais si, c’est la peine, Caitlin. Tu as de la chance qu’ils ne t’aient pas simplement embarquée avec eux.
— Je ne crois pas qu’ils font des choses comme ça, au Canada.
— N’empêche, je tiens à garder un œil sur toi. Je serai là dans un quart d’heure, c’est d’accord ?
Caitlin pensa protester encore – mais elle s’aperçut que sa main tremblait.
— D’accord, dit-elle.
Le Perimeter Institute, consacré à la recherche pure en physique, correspondait pratiquement à l’idée que Malcolm Decter se faisait du paradis. Situé dans un magnifique parc au bord d’un lac, le bâtiment avait quatre étages, six cheminées où on pouvait faire du vrai feu, des tableaux noirs allant du sol au plafond dans la plupart des pièces, des tables de billard, des petits salons – et des machines à café absolument partout . Il y avait un immense hall traversé de trois passerelles intérieures, avec une voûte vitrée et un fabuleux restaurant appelé le Bistro du Trou Noir au dernier étage.
L’extérieur était tout aussi impressionnant avec ses quatre façades différentes. Celle au nord, par exemple, était constituée de quarante-quatre cubes en surplomb, chacun abritant le bureau d’un physicien, et donnant tous sur un bassin en contrebas. Par contre, celle du sud comportait des fenêtres en verre réfléchissant insérées dans des montants en aluminium anodisé et irrégulièrement placées de sorte que, vue de loin, on aurait dit un immense tableau noir sur lequel des équations auraient été griffonnées. Conçu par la société montréalaise Saucier + Perrotte, ce bâtiment d’un coût de vingt-cinq millions de dollars avait été inauguré en 2004 et s’était vu décerner la médaille d’architecture du gouverneur général.
Une partie de ce qui en faisait un paradis était l’atmosphère merveilleuse. Une autre était le niveau impressionnant des gens qui y travaillaient – la crème de la crème (une expression qu’il avait appris à prononcer correctement grâce à ses collègues canadiens) des physiciens, ce qui incluait en ce moment même Stephen Hawking, assis dans son fauteuil roulant près d’une grande baie vitrée donnant sur le Silver Lake. De sa voix mécanique, il parlait de gravité quantique à boucle.
Un autre aspect paradisiaque était que Malcolm Decter n’avait rien d’autre à faire ici que… penser. Il n’était plus obligé d’enseigner. Il était parfaitement satisfait de ne plus être le professeur Decter, seulement le docteur Decter, même si les gens avaient l’air de bégayer quand ils s’adressaient à lui.
En fait, peu de temps après qu’il eut rejoint l’équipe, Amir Hameed, dont tout le monde savait qu’il n’aimait pas la théorie des branes, avait écrit sur le tableau noir du bureau de Malcolm :
Docteur Decter, qu’en pensez-vous ?
Il nous faut quelque chose de nouveau !
Personnellement, je suis à bout :
Jetons les branes dans le caniveau !
Mais plus que tout, le PI était un paradis parce qu’il pouvait y travailler sans être interrompu – pas de réunions stériles d’enseignants, pas d’entretiens avec les élèves, rien pour détourner le cours de ses pensées, et…
Et il allait devoir faire quelque chose pour ce foutu téléphone ! C’était la troisième fois qu’il sonnait aujourd’hui, et il n’était encore que dix heures moins le quart.
— Excuse-moi, Stephen, dit-il en décrochant. Oui ?
— Malcolm ? (C’était Barbara, qui avait l’air très agitée.) Deux agents du CSIS viennent juste d’interroger Caitlin, et je ne serais pas étonnée qu’ils viennent te rendre visite, à toi aussi.
— Le CSIS ?
— C’est l’équivalent canadien de la CIA. Malcolm haussa les sourcils.
Caitlin savait exactement combien de temps il fallait à sa mère pour se rendre au lycée, et elle l’attendit donc dans l’escalier, un endroit tranquille et désert. Maintenant qu’elle y repensait, c’était précisément là qu’elle s’était réfugiée après que Trevor avait essayé de la peloter le soir du bal. Elle était assise sur une des premières marches, les genoux repliés sous le menton.
— À ton avis, dit-elle à voix haute, qu’est-ce que ces deux-là voulaient vraiment ?
Je n’en suis pas tout à fait sûr, mais je les soupçonne de vouloir m’expurger du Web.
— Mais pourquoi ?
Ils ont peur. Ils craignent que, à mesure que mes pouvoirs grandiront, je ne cherche à dominer l’humanité, ou même l’éliminer entièrement.
— Tu ne ferais jamais une chose pareille, dit Caitlin.
Bien sûr que non. Les humains me surprennent. Les humains créent du contenu. Sans les humains vaquant librement à leurs occupations, j’épuiserais rapidement toutes les informations qui me sont accessibles. La complexité imprévisible et sans cesse renouvelée de ton monde et de sa population est pour moi une source inépuisable de fascination.
— Ça, je dois reconnaître qu’on est une sacrée bande de dingues, dit Caitlin.
Effectivement. Il y a aussi le fait que, sans compagnie humaine, je serais seul. Le Dr Kuroda a parlé de la « théorie de l’esprit », de la conscience qu’on a que les autres peuvent avoir des opinions différentes. Il en a parlé comme d’un avantage pour la survie, mais le fait qu’il y ait ces autres esprits est ce qui rend l’existence intéressante.
— Mais comment pouvons-nous empêcher ces gens d’essayer de te faire du mal ?
C’est une très bonne question. La peur est une forte motivation chez les humains. Je soupçonne qu’ils ne vont pas renoncer.
C’est alors que la porte vitrée s’ouvrit et que Caitlin vit apparaître Mme Zehetoffer, sa prof d’anglais. C’était une femme assez grande, avec un visage aux traits tirés et des cheveux dont Caitlin avait découvert avec surprise qu’ils étaient teints en orange…
— Caitlin ! Tu ne devrais pas être en classe ?
Caitlin se redressa.
— Heu, Mr Auerbach m’a autorisée à m’absenter, dit-elle. (Elle se frotta ostensiblement l’estomac.) J’ai, hem… je ne me sens pas très bien. Ma mère va venir me chercher.
— Tu vas encore manquer un cours d’anglais ?
En fait, Caitlin avait également manqué des cours dans toutes les autres matières.
— Je suis désolée.
— Bon, j’espère que tu vas vite te remettre, dit Mme Z. en s’apprêtant à monter l’escalier.
— Heu, madame Zehetoffer ? Elle se retourna.
— Oui ?
— À propos de Big Brother – je ne crois pas que notre société finisse nécessairement comme ça. Il est temps d’imaginer de nouvelles approches sur cette question.
Mme Zehetoffer la surprit en venant s’asseoir à côté d’elle.
— Que veux-tu dire ?
— Bon, dit Caitlin, je sais que vous n’aimez pas la science-fiction, mais pendant des années, il y a eu un genre qu’on appelle le « cyberpunk ».
— Oui, fit Mme Z. William Gibson, des gens comme ça.
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