C’était presque incroyable, mais ils recevaient toujours les données télémétriques du gazonef, moins le contenu sensoriel. La machine avait été consciencieusement détruite.
Un moniteur auxiliaire affichait une image figée, la dernière transmise par l’engin : Setstyin pointant une arme massive droit sur la caméra. Au bout du canon de celle-ci, une flamme avait commencé à éclore. Fassin désigna l’image du menton.
— Je précise, à toutes fins utiles, qu’il n’est pas dans l’habitude des Habitants de recevoir les visiteurs de cette manière.
— Je m’en doutais. Peut-être était-ce la seule solution pour te faire taire ?
— Je suis sérieux, Aun.
— Ah bon ? Alors, que doit-on dire de cet Habitant et de son flingue énorme ?
— Aun…, dit Fassin avec lassitude. Tu me crois ?
Elle hésita, haussa les épaules.
— Disons que je suis un peu de l’avis de l’ami qui vient d’essayer de te descendre : je crois que tu crois.
La télémétrie du gazonef cessa de leur parvenir.
L’officier chargé des satellites se pencha sur son poste de travail, manipula divers hologrammes.
— Le gazonef continue d’émettre, dit-elle. En revanche, notre satellite est mort. Du bon boulot, très rapide.
— Accrochez-vous à vos chapeaux, dit le capitaine. Et restez bien à vos places.
Ils furent plaqués contre leurs dossiers, littéralement écrasés, comme le vaisseau prenait de la vitesse. Les pilotes laissèrent tomber les commandes manuelles, leur préférant les manettes à induction. Le pont sphérique s’inclina tout entier pour minimiser les effets de l’accélération. De fait, les thorax étaient mis à rude épreuve.
— Vous étiez sérieux, monsieur Taak ? demanda le capitaine en forçant sur sa voix pour se faire entendre par-dessus le bruit des réacteurs.
— Ouais, parvint à articuler Fassin.
— Il existerait un réseau de trous de ver secrets, qui relierait toutes les… les géantes gazeuses, c’est bien cela ?
Fassin inspira aussi profondément que possible.
— C’est bien cela, articula-t-il avant de reprendre sa respiration. Vous avez transmis tout ce que le gazonef nous a envoyé à… votre commandement central ?
Le capitaine eut un rire sec.
— Oui, oui. Tel quel, sans y toucher.
— Merde, dit l’officier chargé de la défense du vaisseau. On est pris pour cible. C’est très rapide ! lança-t-il dans un souffle. On ne pourra pas lui échapper. Plus que quatorze minutes !
— Tirez toutes nos munitions, ordonna le capitaine d’un ton cassant. Préparez la Séparation. Nous allons prendre le risque de nous laisser dériver. En espérant que l’ Impavide soit dans les parages…
— Il est préférable de présenter le flanc du navire à l’ennemi avant la Séparation, conseilla l’officier tacticien. Autrement, nous risquerions d’être touchés par des débris.
— Ainsi soit-il ! Dommage, ajouta le capitaine d’une voix pensive. Je l’aimais bien, ce vaisseau.
Le navire vira brutalement de bord. Fassin perdit connaissance et ne vit rien de la Séparation.
La navette rapide Impavide récupéra la sphère de commandement trois jours plus tard.
* * *
— Taince, dit Saluus Kehar le sourire aux lèvres. Eh ! cela me fait vraiment plaisir de te revoir.
Il vint à sa rencontre et la prit dans ses bras.
Taince était parvenue à feindre un sourire. Elle avait choisi de coincer entre son coude et son flanc le calot démodé qui accompagnait son uniforme. Ainsi, elle avait une bonne excuse pour ne pas lui rendre son étreinte enthousiaste. Sal ne parut rien remarquer. Il fit un pas en arrière pour la regarder.
— Cela fait un bout de temps, Taince. Content que tu sois de retour parmi nous.
— Et moi donc.
Ils étaient dans un hangar de la station Axe7, qui orbitait autour de ’glantine. L’installation en forme de triple roue abritait la sécurité de la Garde. Saluus y était retenu depuis deux mois, tandis que les autorités se demandaient si elles devaient ou non croire à la thèse de l’enlèvement.
Il avait subi de bonne grâce des dizaines de scans du cerveau, soit bien plus qu’il n’en fallait pour faire la lumière sur les événements. Sauf qu’il ne s’agissait pas d’un cas ordinaire. En effet, Saluus avait des relations et des amis très haut placés, qui ne demandaient qu’à l’aider en chuchotant quelques mots discrets à des oreilles par trop réceptives. Sans compter que Sal était suffisamment riche pour s’offrir tous les gadgets imaginables – c’était du moins ce qui se disait dans son dos. Et puis, il y avait les Affamés, qui pouvaient très bien lui avoir implanté de faux souvenirs. Quoi qu’il en soit, il s’était dit tellement de choses, tant de rumeurs avaient circulé au moment de sa disparition, que les autorités ne pouvaient tout simplement pas le laisser partir comme cela.
Quand la rumeur s’était répandue que Saluus avait rejoint l’ennemi de son propre chef, les grèves s’étaient multipliées dans ses usines, et sa famille ainsi que ses propriétés avaient fait l’objet d’attaques en tout genre. Même les représentants locaux de la Mercatoria s’en étaient donné à cœur joie, heureux qu’ils étaient de pouvoir enfin passer leurs nerfs sur quelqu’un. Ceux qui se disaient ses amis et qui, auparavant, ne manquaient jamais une occasion de se faire inviter dans une de ses nombreuses demeures s’étaient sentis obligés, avaient estimé qu’il était de leur devoir de lui cracher dessus, de dénoncer le plus vigoureusement possible sa perfidie. Leur avenir et leur carrière étaient certes en jeu. Les immondices proférées sur son compte constituaient une véritable encyclopédie du mépris, un dictionnaire de l’insulte. Finalement, on le garda enfermé afin d’assurer sa sécurité avant tout.
Les Affamés finirent par décamper devant l’arrivée de la Grande Flotte. Comme la population d’Ulubis était partagée entre l’euphorie et le soulagement, il devint possible d’annoncer que Sal était reconnu innocent. Viendrait bientôt le moment de sa libération. La plupart de ceux qui avaient déversé leur bile sur lui quand il était en prison choisirent de faire marche arrière. Néanmoins, tout le monde était d’accord pour dire que son retour à la vie publique ainsi que sa réhabilitation devraient se dérouler graduellement et non pas d’un seul coup.
Taince s’était portée volontaire pour raccompagner Sal chez lui, sur ’glantine – en fait, elle n’avait pas laissé le choix à ses supérieurs.
Un commandant de la Garde lui fit signer le formulaire de libération.
Sal la regarda écrire son nom sur l’ardoise graphique.
— Vous vous rendez compte que vous êtes en train de me libérer, vice-amiral ? demanda-t-il.
Il était souriant, portait ses propres vêtements, avait l’air en forme, mince.
— Je suis heureuse de pouvoir le faire en personne, répondit-elle avant de se retourner vers l’officier. Ce sera tout, commandant ?
— Oui, madame. Vous êtes libre de partir, monsieur Kehar.
— Merci pour tout, docteur, dit Saluus en serrant vigoureusement la main de l’homme.
— Ce fut un plaisir, monsieur.
— Vêtements, effets personnels ? demanda Taince en regardant les mains vides de Sal.
— Je suis arrivé sans rien, je repars sans rien, répondit celui-ci en secouant la tête et en souriant. Pas de bagages.
— À ton âge, c’est très impressionnant, remarqua-t-elle, la tête penchée sur le côté.
Ils marchèrent jusqu’au canot posé sur le sol incurvé du hangar.
— J’apprécie ce que tu fais pour moi, Taince. J’apprécie vraiment. Tu n’étais pas obligée, mais tu l’as fait quand même.
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