Le criquet était devenu le centre d’un cauchemar spiralant.
La navette s’écrasa.
Mes tibias furent douloureusement projetés contre le dossier devant moi. Durant une période de temps impossible à évaluer, je ne sentis plus rien, puis il y eut un nouveau choc. J’entendis des os craquer et je perdis connaissance, mais seulement un instant. La navette glissait encore et fit un tonneau lorsque je rouvris les yeux, projetée dans tous les sens. Il y eut un bruit de métal et de plastique déchirés, suivi d’un sifflement d’air qui s’échappe. Instinctivement, je fermai les yeux et la bouche puis me pinçai le nez. Je sentis le contact du vide sur ma peau où le sang affluait. Mais les dômes de pression formèrent rapidement leur bulle autour de nos sièges, plaqués hermétiquement au sol, et s’emplirent très vite d’air chaud comprimé dont je sentis le souffle sur mes joues comme si la porte d’un four venait de s’ouvrir.
La navette cessa de se retourner, fit une dernière glissade spasmodique, redressa à moitié le nez et s’immobilisa dans un dernier sursaut.
J’étais toujours harnachée à mon siège, emprisonnée dans ma bulle pressurisée comme un lézard dans une coquille d’œuf caoutchouteuse. Ma cage thoracique était criblée de coups de couteau à chaque inspiration saccadée. Je serrais les dents pour m’empêcher de hurler. Mon champ de vision s’était rétréci à la taille d’un trou de la largeur d’une main. J’étais en état de choc. Je devais lutter pour rester consciente. Je jetai un coup d’œil, à travers la membrane floue, en direction du fauteuil de Dandy. Il était tassé sur le côté. Je ne compris la raison de cette posture que lorsque je m’aperçus qu’il avait défait le haut de son harnais avant de perdre connaissance.
Je ne voyais rien devant moi. Des débris divers m’en empêchaient. Le criquet n’était pas en vue.
Je laissai aller ma nuque contre l’appuie-tête du dossier. La douleur était maintenant supportable, mais j’étais engourdie par le choc. J’avais froid et j’étais baignée de sueur. La bataille était terminée. La Terre avait gagné.
Avec une certaine irritation, je sentis de minuscules arbeiters de secours envelopper mon poignet de leurs filaments tactiles. Les nanomachines de survie de la navette s’étaient décidées à venir nous examiner. J’essayai de dérober ma main, mais les filaments raffermirent leur prise et une aiguille nano perça l’artère de mon poignet. L’arbeiter cuivre et argent, pas plus gros qu’une souris, relié à l’arrière par un cordon ombilical bleu argent, grimpa sur ma poitrine et me couvrit la bouche et le nez d’une coupelle. Je voulus secouer la tête pour m’en libérer, mais une bouffée de gaz apaisant me remplit les poumons et la douleur s’estompa. Le froid diminua. Je me laissai aller, calme et insensible.
La petite machine s’agrippa à mon menton et projeta un message sur mes yeux.
Vous n’êtes pas gravement blessée. Vous souffrez de trois côtes fêlées et d’une rupture des deux tympans. Les unités de torsion vont remettre vos côtes en place et les envelopper de nanos régénératrices et cicatrisantes. Vos tympans éclatés sont en train d’être suturés. Vous n’entendrez pas pendant une heure au moins.
Je sentais l’action des nanos dans ma poitrine. Je visais mentalement les petites fibres en train de se tendre d’un os à l’autre en travers de ma poitrine et de tirer inexorablement les côtes pour qu’elles se ressoudent.
— Très bien, dis-je à haute voix, mais sans rien entendre.
L’atmosphère de la cabine s’est en partie échappée. Il est impossible de rétablir son intégrité. Aucun sauveteur n’a répondu à notre signal de détresse. Le penseur pilote est endommagé, peut-être définitivement détruit. Nous allons bientôt atteindre les limites de notre programme. Avez-vous des instructions à nous donner ?
J’essayai de me tourner de nouveau vers Dandy. La buée s’était un peu éclaircie sur ma bulle et je vis qu’il était toujours affaissé en avant.
— Est-ce que Dandy est vivant ? demandai-je.
L’autre passager assis est vivant mais sans connaissance. Il reviendra bientôt à lui. Il souffre d’une fracture légère du tibia et de contusions mineures. Deux passagers sont morts. Nous ne pouvons rien faire pour les réparer.
— Et Aelita ?
Copie du penseur Aelita, condition inconnue.
Dandy redressa la tête et leva un bras pour essuyer la face interne de sa bulle. Il me jeta un regard groggy. Des câbles nanos sortaient de ses oreilles comme des manchons.
— Ça va bien ? me demanda-t-il, mimant les syllabes de manière extravagante et les soulignant de sa main libre.
— Vivante, répliquai-je.
— Vous pouvez bouger ?
Il agita les doigts.
Je haussai les épaules. Je ne saisis qu’une partie de ce qu’il me dit ensuite.
— … avec moi… sortir d’ici…
Mais il était incapable de coordonner suffisamment ses doigts pour se dépêtrer de son harnais. Il secoua la tête d’un air hébété.
Il allait falloir que ce soit moi qui sauve mon garde du corps.
Je savais, en théorie, comment fonctionnaient les bulles de pressurisation. Elles pouvaient se déformer et rouler pour accompagner les mouvements de la personne à l’intérieur. J’aurais toujours une solide membrane autour de moi pour me protéger du vide quasi total qui tenait lieu d’atmosphère sur Mars. Je défis mon harnais et me mis debout. Je sentis les nanos remuer dans ma cage thoracique tandis que les bords de mes côtes fêlées raclaient les uns contre les autres.
La cabine de pilotage de la navette avait été éventrée. Son nez s’ouvrait vers le ciel. Une partie de la cloison de séparation, déchirée par le criquet et aplatie par le choc, se dressait selon un angle dément. Un symbole d’urgence décorait une petite porte encastrée dans le panneau. J’avançai avec ma bulle, essayant désespérément de voir où le criquet avait pu passer.
Aucun signe de lui. Il avait peut-être été projeté à l’extérieur, ou aplati au sol avec le pilote et le nez de la navette.
J’exerçai une pression de la main sur la bulle. Avec un bruit de succion inquiétant, la membrane changea de mode et forma des gants autour de mes mains. La porte du panneau s’ouvrit sous ma poussée. Je tâtonnai à l’intérieur, à moitié à l’aveuglette, et réussis à sortir deux bouteilles et deux masques avec recycleurs.
J’avais la chair de poule à l’idée de marcher par mégarde sur le criquet ou de le voir surgir brusquement devant moi. Je sortis de la navette et fis laborieusement rouler ma bulle vers une petite élévation de terrain. À travers la membrane translucide embrumée, je scrutai la surface rocheuse et hostile qui m’entourait. Je ne vis que des arêtes tranchantes et des ondulations de grésille. Nous nous trouvions à deux ou trois kilomètres de la limite sud de la station. Nous avions des réserves d’air pour cinq heures en pleine activité.
Je retournai dans la carlingue par la même déchirure à l’avant, et faillis faire un infarctus lorsque la membrane s’accrocha à un tuyau pointu. Je la libérai aussi prudemment que possible et remontai l’allée inclinée.
Mon intention était de fusionner nos deux bulles. Je transportai d’abord les cylindres et les masques à l’arrière et les laissai tomber à mes pieds. Puis je mis en contact les deux membranes. Elles se collèrent avec un nouveau bruit de succion. Je transperçai alors la membrane commune avec un doigt. Elle se laissa faire sans résistance. J’élargis l’ouverture et me glissai à l’extérieur. Les arbeiters médicaux s’étaient sagement hissés sur un fauteuil, leur besogne achevée. Dandy leva la tête et me regarda d’un air intrigué. Son regard était moins vitreux. Son expression de gratitude peinée se passait de mots.
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