— Ce sont les Mille Collines, murmura Dandy.
— Ils sont en train de convertir Mars, fit Stephen.
— Madame la vice-présidente…, commença Lieh.
— Aelita, pouvez-vous agrandir le limbe ouest ? interrompit Charles.
— Je distingue aussi quelque chose, annonça Aelita en obéissant.
L’image était à la limite du champ de vision du satellite. Vallès Marineris avait l’aspect d’une balafre granuleuse dans le paysage.
— Nous sommes là, fit Stephen, aux côtés de Charles devant l’image.
Son doigt indiquait un point situé au-dessous, c’est-à-dire derrière l’horizon. Charles nous montra un autre rideau gris à peine visible sur l’agrandissement. Il devait se trouver à quelques centaines de kilomètres de la limite nord-est de Kaibab. C’était difficile à dire avec certitude.
— Madame la vice-présidente, me dit Lieh, si c’est là la confirmation que les Mille Collines ont été détruites, vous devez prendre immédiatement le commandement.
Aelita nous restitua l’image à l’échelle normale. Puis elle agrandit la région autour des Mille Collines. La capitale de la République était noyée dans la poussière.
Mes côtes frottèrent et je fermai les yeux en haletant pour reprendre mon souffle.
Tandis que le satellite d’observation poursuivait sa course sinistre d’est en ouest, nous distinguâmes plus clairement les doigts de la mort qui avançaient inexorablement vers Kaibab. Mais cela nous semblait maintenant naturel, presque négligeable. Ce qui nous mettait en état de choc, c’était l’étendue des destructions partout ailleurs.
Les mains de Charles furent agitées d’un spasme.
— C’est toi qui donnes les ordres, Casseia.
— Madame la présidente, murmura Lieh, martelant l’évidence.
— Ti Sandra ne reviendra pas, cette fois-ci, continua Charles. Elle était aux Mille Collines. Les gouverneurs de district et les parlementaires y étaient aussi pour la plupart.
Je ne pouvais détacher mon regard des effets foudroyants de la conversion. Cratères et fissures étaient remplis de roche en fusion. Il y en avait des centaines et des centaines d’hectares : Copernic, Argyre, Hellas. Deux des plus grosses stations de Mars étaient réduites à néant.
— La station principale de Cailetet a disparu ainsi que deux stations secondaires, annonça Aelita.
Ahmed Crown Niger avait eu la réponse définitive qu’il attendait de la Terre.
— C’est complètement fou, grogna Stephen Leander.
Mais je n’étais pas de son avis. Tout cela avait une signification horrible, au contraire. C’était un schéma de comportement aussi vieux que le temps lui-même. Deux babouins en train de se montrer leur cul. Si le rituel n’était pas parfaitement observé, si l’un des adversaires ne cédait pas devant l’autre, ils se faisaient face en découvrant leurs crocs. Et si ce n’était pas encore suffisant, ils se battaient à mort.
L’image satellite disparut brusquement.
— Plus de signal, annonça Aelita.
Charles se tenait devant le cylindre blanc qui abritait le pinceur planétaire. Penché en avant, ses mains aux longs doigts ballantes contre son corps, ses yeux brûlants sous des sourcils rapprochés dans une éternelle concentration, il était entouré de tout l’appareillage nécessaire au fonctionnement de notre plus gros pinceur.
Tamara Kwang dormait d’un sommeil calme sur un petit lit voisin. Elle était prête à assurer sa relève en cas de besoin.
Trente occupants de la station parmi les plus importants étaient réunis dans l’auditorium attenant à la salle du pinceur, attendant mes instructions. Charles nous observait avec une patience inhumaine à travers la large baie vitrée.
Personne ne souleva d’objection lorsque Stephen Leander s’adressa à moi en tant que présidente.
Ma déclaration fut brève.
— Nous n’avons aucune chance de survivre si nous restons dans le Système solaire. Il faut faire ce que vous avez tous été préparés à faire ici. Le plus tôt sera le mieux. Charles m’a dit qu’il était prêt. Stephen aussi.
Les trente membres de l’assistance gardèrent un silence figé durant plusieurs secondes. Puis le docteur Wachsler se leva et regarda autour de lui en écartant les mains.
— La décision que nous allons prendre concerne l’ensemble de Mars, dit-il. Nous représentons la planète, c’est certain, mais j’aurais aimé une confirmation de la part de…
Sa voix s’étrangla dans sa gorge.
— Si nous n’agissons pas immédiatement, c’est la mort pour tout le monde, déclarai-je, les mains tremblantes d’une sorte d’excitation perverse.
Je voulais que Wachsler me défie. Je souhaitais que tout le monde s’insurge. Mes os se nouaient. Je les sentais bouger. Mes veines étaient pleines de nanos qui s’affairaient à régler tous les problèmes et à m’empêcher de sombrer dans un état de stupeur. Je me sentais vaillante comme une lionne, mais je savais en même temps que j’étais très faible.
— Le docteur Abdi n’a pas fini son étude aréologique, nous dit Wachsler.
Abdi se leva, les mains dans les poches, haussa les épaules et se rassit.
— C’est vrai, murmura-t-il. Je n’ai pas terminé.
— Mettons cela aux voix, proposa alors Jackson Hergesheimer, l’astronome. Nous savons ce qui s’est passé lors du dernier voyage. Ce qui est arrivé à Galena. Si nous sommes amenés à choisir le suicide pour éviter l’assassinat de masse, nous devrions au moins avoir le droit de voter.
— Il n’y aura pas de vote, déclarai-je d’une voix faible.
— Pourquoi pas ? insista Hergesheimer. Nous sommes citoyens de la République, les seuls qui puissions répondre devant vous !
— Pas de vote.
— Dans ce cas, vous n’êtes plus présidente, même si vous… même si, légalement, vous…
Les mots lui manquèrent à lui aussi.
— J’assume la responsabilité de cet acte, affirmai-je.
— Vous ordonnez notre suicide ! s’écria Wachsler.
Dandy Breaker, assis au fond de la salle, dut estimer qu’il en avait assez, car il se mit debout, la main levée. Je lui donnai d’un signe de tête la permission de parler.
— Permettez-moi de vous faire remarquer, dit-il, que la présidente Majumdar, d’un strict point de vue légal, est parfaitement en droit de prendre les décisions qu’elle veut. Il s’agit d’un cas d’urgence. Notre seule défense possible est la retraite. Selon ses instructions, j’ai diffusé sur Mars un message proclamant la loi martiale.
— Personne ne vous a entendu ! Personne n’est en état de protester ! fit Wachsler, les joues baignées de larmes de rage.
Ses mains remuaient comme des oiseaux, en un va-et-vient vertical, les doigts s’agitant sans cesse.
— Mon Dieu ! geignit-il. C’est la pire forme de tyrannie qui soit !
— J’en prends l’entière responsabilité, répétai-je.
Ma voix semblait émoussée et creuse, même à mes propres oreilles.
— Madame la présidente, intervint Leander, nous devrions peut-être procéder à un vote officieux, juste pour savoir où nous en sommes.
— Il nous faut débattre de l’éventualité d’une déclaration de guerre, articula Hergesheimer. Leur attitude est inadmissible et nous avons le droit de nous défendre. Si nous n’avons pas de satellite à leur lancer, nous pouvons convertir leurs cités, leurs territoires !
— Ce n’est pas envisageable, déclarai-je, tant qu’il y aura une autre solution, et il y en a une.
J’avais depuis longtemps décidé une fois pour toutes qu’il n’y aurait pas de représailles contre la Terre.
— Si quelqu’un souhaite me déposer, ou m’obliger à abandonner mes fonctions par un moyen légal ou autre, repris-je, qu’il se dépêche de le faire maintenant.
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