Il parlait d’un ton passionné, coléreux et désolé, pris qu’il était au piège de sa souffrance complexe, insoluble. Sutty ne trouvait rien à lui répondre.
Ils restèrent donc sans rien dire, dans un silence qui devint moins lourd à mesure qu’ils se laissaient gagner par la quiétude des grottes.
— Vous aviez raison, déclara-t-elle enfin.
Il secoua la tête, dédain, impatience. Mais lorsqu’elle partit, promettant de revenir le lendemain, il marmonna :
— Merci, yoz Sutty.
Le discours servile, une formule vide de sens. Mais venue du fond du cœur.
Dès lors, ils eurent plus de facilité à discuter. Il voulait qu’elle évoque la Terre, mais il avait du mal à comprendre et souvent, alors qu’elle croyait qu’il y était parvenu, il s’en défendait. Il protestait, aussi :
— Vous ne me parlez que de destruction, de cruauté, de catastrophes. Vous détestez votre Terre.
— Non.
Elle leva les yeux pour contempler la paroi de la tente. Elle revoit la courbe de la route à l’entrée du village, et la poussière du bas-côté sur lequel Moti et elle jouaient. Une poussière rouge. Il lui montra comment faire un petit village avec de la boue et des cailloux et le décorer en plantant des fleurs tout autour. Il avait un an de plus qu’elle. Les fleurs fanèrent sous le soleil brûlant de cet été interminable. Elles se recroquevillèrent, se couchèrent, et retournèrent à la boue rouge qui se changeait en poussière soyeuse.
— Non, non, reprit-elle. Mon monde est plus que beau, Yara. Je l’aime. Ce que je fais, là, c’est de la propagande. J’essaie de vous expliquer pourquoi votre gouvernement, au lieu de nous imiter sur-le-champ, aurait dû regarder qui nous étions. Et ce que nous faisions. Ce que nous nous faisions…
— Mais vous êtes venus ici. Et vous aviez tout ce savoir qui nous était inconnu.
— Je sais. Je sais. Nous avons réagi de même à l’égard des Hainiens. Nous essayons de les copier, de nous hisser à leur hauteur, depuis qu’ils nous ont trouvés… Peut-être que l’Unisme était avant tout une protestation. L’assertion de notre droit divin à nous comporter en imbéciles irrationnels et sûrs de leur bon droit, à réaffirmer notre identité, quitte à verser le sang.
— Mais nous avons besoin d’apprendre. Et vous disiez que l’Ékumen trouve anormal de refuser le savoir.
— Oui. Mais les Historiens tâchent d’étudier la façon dont on doit enseigner ce savoir, de telle sorte que les gens apprennent tout, et non des fragments qui ne collent pas. C’est la parabole hainienne du Miroir. Si le miroir est entier, il reflète le monde entier, mais s’il est brisé, il n’en montre que des fragments et coupe celui qui le manipule… Ce que la Terre a donné à Aka, c’est un fragment de miroir.
— C’est peut-être pour cela que les Cadres ont renvoyé les Légats.
— Les Légats ?
— Les hommes du second vaisseau terrien.
— Du second vaisseau ? demanda Sutty, surprise.
Mais elle se rappela alors sa dernière véritable conversation avec Tong Ov. Il lui avait demandé si elle croyait que les Pères unistes, agissant de leur propre initiative sans en informer l’Ékumen, avaient pu envoyer des missionnaires sur Aka.
— Il faut m’en parler, Yara ! Aucun d’entre nous ne sait quoi que ce soit de ce vaisseau.
Elle le vit se reculer légèrement, dans son hésitation première à répondre. Ce devait être une information secrète, connue des seuls échelons supérieurs, exclue de l’histoire officielle de la Corporation. Même s’ils estimaient sans doute que la Terre était au courant.
— Le vaisseau a été renvoyé sur Terre ?
— C’est ce qu’il paraît.
Exaspérée, elle foudroya du regard le profil qu’il lui présentait : Ah, ne commencez pas à jouer les bureaucrates laconiques maintenant ! Elle ne dit rien. Au bout d’un bref instant, il reprit la parole.
— Il y a des traces de cette visite. Dans les archives. Je ne les ai jamais vues.
— Que vous a-t-on dit des vaisseaux venus de la Terre ? Vous pouvez m’en parler ?
Il fronça les sourcils tout en y réfléchissant, puis :
— Le premier est arrivé durant l’année Rédan Trente. Il y a soixante-douze ans. Il a atterri près d’Abazu, sur la côte est. Il transportait dix-huit hommes et femmes.
Cherchant à se faire confirmer la validité de ses dires, il lui jeta un coup d’œil, et elle hocha la tête.
— Les gouvernements provinciaux qui détenaient alors le pouvoir à l’est ont décidé de laisser les étrangers aller où bon leur semblait. Ils ont dit être venus nous étudier et nous inviter à rejoindre l’Ékumen. Quand nous leur posions des questions sur la Terre et les autres mondes, ils répondaient, mais ils étaient là, disaient-ils, en tant qu’élèves et non que maîtres. En tant que yoz et non que maz… Ils sont restés cinq ans. Un autre vaisseau est venu les chercher, et ils se sont servis de son lien ansible pour envoyer le dit de ce qu’ils avaient appris vers la Terre.
Il la regarda de nouveau.
— L’essentiel de ce dit s’est perdu, dit Sutty.
— Ils sont rentrés ?
— Je n’en sais rien. J’ai quitté la Terre il y a soixante ans… soixante et un, maintenant. S’ils sont revenus pendant le règne des Unistes, ou les Guerres saintes, peut-être les a-t-on réduits au silence, jetés en prison, ou abattus… Il y a eu un second vaisseau ensuite ?
— Oui.
— L’Ékumen avait parrainé le premier. Mais ils n’ont pas pu le faire pour une seconde expédition depuis la Terre. Les Unistes avaient pris le pouvoir, réduit les échanges avec l’Ékumen au strict minimum, et l’Ékumen à l’impuissance. Ils ont fermé les canaux de communication, les centres de formation, menacé les Ékuménistes d’expulsion, laissé les terroristes dévaster leurs installations… Si un vaisseau est venu de la Terre, c’était un vaisseau uniste. Je n’en avais jamais entendu parler, Yara. On ne l’a certes pas annoncé à la population.
Acceptant ses dires, il poursuivit :
— Il est arrivé deux ans après le départ du premier vaisseau. Il y avait cinquante personnes à bord, et un maz patron… un chef. Il s’appelait John Fodderdon. Leur vaisseau s’est posé au Dovza, au sud de la ville. Ses passagers sont aussitôt entrés en contact avec les cadres de la Corporation. Ils ont dit que la Terre allait donner tout son savoir à Aka. Ils apportaient toutes sortes d’informations, dans le domaine des techniques, des technologies. Ils nous ont montré en quoi il nous fallait renoncer à nos mœurs anciennes vouées à l’ignorance et changer de mode de pensée afin d’apprendre ce qu’ils pouvaient nous enseigner. Ils apportaient des plans, des livres, et des ingénieurs et des théoriciens pour nous instruire dans ces nouvelles techniques. Eux, ils avaient un ansible à bord de leur vaisseau, si bien que l’information arrivait de la Terre sitôt que nous en avions besoin.
— Un beau coffre à jouets, murmura Sutty.
— Ça a tout changé. Ça a renforcé la Corporation dans des proportions considérables. C’était la première étape de la Marche aux Étoiles… Puis…
Yara marqua une pause.
— Je ne sais pas qui s’est passé alors. Ce qu’on nous a dit, c’est que Fodderdon et les autres nous avaient d’abord fourni les informations sans contrepartie, mais qu’ils avaient commencé à les rationner et à demander un prix excessif.
— J’imagine de quoi il s’agissait.
Il la regarda d’un air interrogateur.
— Votre… essence immortelle, dit-elle.
Il n’existait pas de mot akien pour « âme ». Yara attendait d’autres explications.
— J’imagine qu’il a dit : vous devez croire. Vous devez croire au Dieu Unique. Croire que moi seul, Père John, je suis la Voix de Dieu sur Aka. Que l’histoire que je dis est la seule vraie. Si vous obéissez à Dieu, si vous m’obéissez à moi, nous vous dirons toutes ces choses merveilleuses que nous savons. Mais le prix de notre dit est élevé. Très élevé. Et il n’est pas question d’argent.
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