Elle pleurait, à présent, mais ses larmes lui faisaient du bien. Elle dut pourtant s’interrompre pour s’essuyer les yeux et le nez, et renifler un bon coup.
— Je retourne donc à Vancouver pour les vacances d’hiver, alors que c’est l’été, au Chili. Et on… on s’étreint, on s’embrasse, et on prépare le repas… Ensuite, on va voir mes parents, et les siens, et on se promène dans le parc, où il y avait de grands arbres, de vieux arbres. Il pleuvait. Il pleut souvent, là-bas. J’adore la pluie.
Elle ne pleurait plus.
— Pao devait aller à la bibliothèque, au centre ville, en vue de l’examen qu’elle avait à passer après les vacances. Je voulais l’accompagner, mais j’étais enrhumée, et elle a dit : « Reste là, à quoi ça servirait que tu te fasses tremper ? » J’avais envie de paresser un peu, donc je suis restée à notre appartement et je me suis endormie.
« Il y a eu une attaque. Les Guerres saintes faisaient rage. Un groupe, les Purificateurs de la Terre. Ils croyaient que Dalzul et l’Ékumen servaient l’anti-Dieu et devaient être détruits. Un grand nombre d’entre eux avaient servi dans les forces armées unistes. Ils détenaient des armes que les Pères unistes avaient stockées. Ils les ont utilisées contre les centres de formation.
Elle s’entendit parler d’une voix atone, laborieusement, comme lui quelques instants plus tôt.
— Ils ont utilisé des missiles. Les Purificateurs, eux, se trouvaient à des centaines de kilomètres de là, cachés dans un bunker souterrain ; ils n’ont eu qu’à presser un bouton. Ils ont fait sauter la faculté, la bibliothèque, et des pâtés de maisons entiers du centre ville. Des milliers de gens ont été tués. Des choses comme ça, il s’en passait tout le temps, pendant les Guerres saintes. Pao n’était qu’une victime. Une seule personne parmi beaucoup d’autres, rien. Je n’étais pas là. J’ai entendu le bruit.
Sa gorge lui faisait mal. Mais elle lui faisait toujours mal. Elle lui ferait toujours mal.
— Vos parents ont été tués ? demanda-t-il tout bas.
La question la toucha. Elle la ramenait en un lieu d’où elle pouvait répondre.
— Non. Ils n’ont rien eu. Je suis allée vivre chez eux. Puis je suis retournée au Chili.
Ils étaient assis là, en silence. Au cœur de la montagne. Dans les grottes pleines d’existence. Sutty était lasse, épuisée. À son visage, à ses mains, elle voyait que Yara était fatigué lui aussi, et qu’il souffrait. Le silence qu’ils partageaient, après ces mots, était paisible. Une bénédiction durement gagnée.
Au bout d’un long moment, elle entendit parler, et se détourna du silence.
Elle reconnut la voix d’Odiédine. Peu après, il arrivait près de la tente.
— Yara ?
— Entrez, dit-il, et Sutty écarta l’abattant.
— Ah, dit Odiédine.
Dans la pâle lueur de la lanterne, son visage à la peau sombre et aux pommettes hautes était un masque de gentil gobelin.
— Nous parlions, dit Sutty.
Elle sortit de la tente, se redressa auprès d’Odiédine, s’étira.
Il s’agenouilla devant l’entrée.
— Je viens pour les exercices, dit-il à Yara.
— Il sera bientôt sur pied ? demanda-t-elle.
Odiédine se retourna.
— Il a du mal à utiliser des béquilles à cause de sa blessure au dos. Certains des muscles sont encore froissés. Mais nous y travaillons.
Il pénétra dans la tente à quatre pattes.
Elle se détourna, et se ravisa. Partir sans un mot, après la conversation qu’ils avaient eue, aurait été une erreur.
— Je reviendrai demain, Yara.
Il murmura son accord. Elle se détourna de nouveau pour observer la grotte à la lueur des tentes. Du bas-relief de l’Arbre sur le mur opposé, elle ne voyait qu’un ou deux des minuscules joyaux qui scintillaient dans son feuillage.
La Grotte de l’Arbre avait une sortie vers l’extérieur, non loin de la tente de Yara. Elle menait, par une salle plus petite, à un passage qui se terminait par une arche si basse qu’il fallait ramper pour retrouver la lumière du jour.
Elle émergea du boyau et se releva. Elle avait sorti ses lunettes noires, car elle s’attendait à être aveuglée, mais le soleil, que la masse imposante de Silong cachait durant tout l’après-midi, se couchait. La lumière était douce, teintée de violet. Il était tombé un peu de neige au cours des dernières heures. Le vaste demi-cercle du cirque rocheux, telle une scène de théâtre vue des coulisses, s’étendait devant elle, vierge de toute trace de pas. L’air était calme, ici, au bas de la muraille, mais là-bas, au bord du précipice, à une centaine de mètres de distance, le vent agitait sans relâche les flocons secs et poudreux, créant rideaux et écheveaux fugaces.
Elle ne s’était approchée du bord qu’une seule fois. Il surplombait une falaise à pic, près de deux kilomètres d’une paroi vertigineuse. Elle avait eu le vertige, et une rafale traîtresse l’avait souffletée.
Elle contempla le ballet incessant de la neige dans le gouffre crépusculaire qui s’étendait entre Silong et Zubuam, et les pentes de Tonnerre, vagues, pâles, lointaines dans le soir. Elle resta longtemps à regarder l’agonie de la lumière.
Désormais, elle discutait avec Yara tous les après-midi ou presque, après avoir exploré une nouvelle section de la Bibliothèque et parlé avec les maz qui l’inventoriaient. Les souvenirs qu’ils avaient échangés ne furent plus abordés, mais ils étaient là, fondations obscures de tous leurs propos.
Elle finit par lui demander s’il savait pourquoi l’État corporatiste avait agréé la requête de Tong et permis à une outremondaine d’échapper aux restrictions sur l’information établies dans l’environnement contrôlé de Dovza-Ville.
— Est-ce que j’ai servi de test ? Ou d’appât ?
Il ne lui était pas facile de surmonter l’habitude qu’il avait prise tout au long de sa carrière, comme tout officiel, d’ailleurs : protéger et accroître son pouvoir en pratiquant la rétention d’information et en laissant croire que le silence impliquait le fait de détenir une information même si c’était faux. Il avait obéi à cette règle durant toute son existence d’adulte, et il n’aurait sans doute pas pu l’enfreindre s’il n’avait vécu, enfant, au sein du Dit. Mais, pour répondre, il dut mener un rude combat intérieur ; Sutty en fut le témoin. Étendu sur sa couche, prisonnier de ses blessures, à la merci de ses ennemis, il n’avait plus que le pouvoir de se taire. Y renoncer, l’abdiquer, pour parler, nécessitait du courage. Il lui fallut recourir à ses dernières ressources.
— Mon département n’était pas informé de… Je crois qu’il y a eu…
Enfin, à force de ténacité, il parvint à parler, dans son jargon bureaucratique habituel.
— Il y a depuis plusieurs années des discussions dans les plus hautes sphères à propos de notre politique étrangère. Vu qu’un vaisseau akien se dirige vers Hain et qu’un vaisseau ékuménique doit arriver ici l’an prochain, certains membres du Conseil ont appelé à la détente. L’ouverture de certaines portes a été envisagée pour permettre des échanges d’informations plus substantiels dans le but d’en retirer des bénéfices. D’autres participants au processus décisionnel sur ces problèmes estimaient que la Corporation maîtrise encore trop mal ses dissidents pour envisager pareil laxisme. Un… compromis a fini par être trouvé entre les diverses opinions.
Sutty se traduisit ce discours crypté, et dit :
— Donc, j’étais le compromis ? Un test, alors. On vous a ordonné de me surveiller.
— Non, dit Yara avec une franchise soudaine. J’en ai fait la requête. On me l’a accordée. Au début. Ils croyaient que, sitôt confrontée à la pauvreté, au retard du Rangma, vous rentreriez aussitôt. Quand vous vous êtes installée à Okzat-Ozkat, le Conseil des Cadres n’a pas su comment vous contrôler sans offenser l’Ékumen. Une fois de plus, on a passé outre les recommandations de mon département. Mes propres supérieurs directs ont ignoré mes rapports. Ils m’ont ordonné de regagner la capitale. Ils sont sourds, ils ne croient pas à la force des maz dans les villes et dans les campagnes, et ils se figurent que le Dit appartient au passé !
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