La lune sembla s’obscurcir. Ils levèrent les yeux, rirent. Elkhan, le commandant de l’astronef, leur faisait une éclipse particulière. C’était un vieil arborien, célèbre pour ses farces d’un goût parfois douteux, mais un excellent astronaute. Ils se demandèrent quelle autre facétie il réaliserait le lendemain, à l’occasion de son passage diurne au-dessus de la cité.
« Et sonneront les trompettes, et flotteront les étendards. Et les sourires cacheront la haine, car les Envoyés du Dehors seront Messagers de malheur, et le saura le peuple qui les accueille », cita Hassil, du Livre des Prodiges, un des textes sacrés des hiss, qui remontait à leur protohistoire.
Ils se tenaient sur le grand escalier, à côté du Duc. En contrebas, dans la vaste cour dallée, les archers vêtus de cottes de mailles, Boucherand en tête, rendaient les honneurs. Il y eut une dernière fanfare, le Duc se tourna vers les coordinateurs :
« Il est chez nous une antique coutume, que nous avons reçue de nos ancêtres terrestres, qui veut que l’on réserve les choses sérieuses pour après le repas. Et bien que je brûle d’envie de connaître dans le détail le but de votre mission auprès de moi, nous nous y conformerons, si vous voulez bien. »
Si l’aspect extérieur du château était médiéval, l’intérieur témoignait d’un souci du confort bien étranger aux rudes seigneurs des temps révolus. La technique des Bérandiens était suffisante pour fournir un type primitif de chauffage central, et un ascenseur hydraulique transporta lentement le Duc et sa suite au sommet d’une tour. La grande salle où ils pénétrèrent alors possédait de larges fenêtres basses, donnant vue sur la cité et le port. Une table de bois précieux, chargée de mets et de bouteilles, s’étendait sur presque toute la longueur de la pièce. Le Duc monta sur son trône, légèrement surélevé, fit asseoir Akki à sa droite, Hassil à sa gauche, et frappa deux fois dans ses mains. Alors, par ordre de préséance, entrèrent les invités. Un héraut en tunique éclatante les annonçait à mesure. Akki se trouva avoir pour voisin un vieil homme, dont l’âge courbait un peu la haute taille, qui fut annoncé comme « Haut et Puissant Maître de Savoir Jan Kervahaut, comte de Roan. »
La chère était abondante et délicate, préparée selon les recettes archaïques de la Terre. Le repas fut d’abord silencieux, et les conversations particulières ne commencèrent qu’après que le Duc eut lui-même parlé. Kervahaut se pencha vers Akki.
« Si j’ai bien compris, vous venez d’un monde d’une très lointaine étoile ?
— Non, d’une très lointaine galaxie, si vous savez ce que je veux dire.
— Mais oui. Nous n’avons pas perdu tout le savoir de nos ancêtres. Je m’occupe d’astronomie, entre autres choses. Malheureusement, nos instruments sont bien insuffisants, et mon observatoire, à Roan, ne possède rien de plus puissant que le petit télescope optique de 0,80 m d’ouverture qui se trouvait à bord d’un de nos astronefs. C’est assez, cependant, pour une étude des planètes voisines, ou même de la grande galaxie d’où nous sommes venus, et qui est toute proche, astronomiquement parlant. À combien d’années-lumière se situe la vôtre ?
— Je ne saurais vous le dire exactement. Nous sommes obligés de passer dans l’Ahun, ou, si vous préférez, l’hyperespace, pour parcourir de si grandes distances. Mais cela représente certainement plusieurs milliards d’années-lumière.
— Plusieurs milliards ! Mais vous seriez alors à l’autre bout de l’Univers !
— Mais non ! Ah ! Je vois. Vous en êtes restés aux conceptions cosmogoniques qui prévalaient lors du départ de vos ancêtres ?
— Comment aurait-il pu en être autrement ? dit doucement le vieil homme. Évidemment, nous devons vous sembler des barbares. Nous avons été jetés par le hasard hors du grand courant du progrès humain, et nous pourrissons doucement dans le bras mort où nous échouâmes. »
Il reprit, avec une pointe d’amertume :
« S’il en avait été autrement, je pourrais être un véritable astronome, au lieu d’un féodal gouvernant quelques milliers d’hommes, sur une planète perdue dans la Grande Nuée de Magellan. Enfin, c’est encore une chance que vous soyez venu de mon vivant. Je pourrai, avant de disparaître, avoir quelques lueurs sur ce qu’ont découvert vos savants !
— Quel âge avez-vous donc ?
— Soixante-six années de Nérat. Par hasard, elles coïncident à peu près comme durée avec les anciennes années terrestres. J’aurais soixante-quatre ans, là-bas…
— C’est un peu tard, songea Akki à haute voix… Je ne suis ni médecin ni biologiste, reprit-il, tourné vers son voisin. Je ne puis rien vous promettre. Vous n’atteindrez certainement pas les deux cent vingt à deux cent cinquante ans terrestres qui sont maintenant notre lot, mais je pense que nos gérontologues pourraient prolonger votre vie de soixante-dix à quatre-vingts ans encore, selon votre constitution.
— Vous voulez dire que si j’étais traité par un de vos médecins, je pourrais vivre jusqu’à cent quarante ans environ ?
— Oui. Peut-être plus. »
Le vieillard pâlit.
« Oh ! Ce n’est pas tant pour la vie, dit-il d’une voix étouffée. Mais, comprenez-moi, j’aurais peut-être le temps d’apprendre, au moins un peu…
— Beaucoup même, si les événements tournent comme je le souhaite ! Nous avons aussi des méthodes spéciales pour cela. »
Le Duc se pencha vers Akki.
« Je m’excuse d’interrompre votre conversation, qui semble passionnante. Savez-vous, incidemment, que Roan est notre plus grand savant ? Mais le jeune Onfrey, baron de Nétal, que voici, prétend, peut-être à tort, que notre existence rude et semi-barbare présente des avantages. Il pense que, du point de vue de la force physique, de l’endurance, de l’opiniâtreté, de l’allant aussi, nous devons être supérieurs à des races plus civilisées, telles que celles que vous représentez. Et votre ami Hassil affirme que vous n’avez rien perdu de ces antiques vertus. »
Akki sourit. Dans sa pensée passa l’image d’une quelconque planète, sur le front de la guerre cosmique : une étendue glacée dans les ténèbres percées de rares étoiles, le grouillement métallique des misliks, leur fluorescence violette ou celle, verdâtre, des mystérieuses armes qu’ils avaient développées, un ciel rempli d’astronefs variés, rasant le sol à une prodigieuse vitesse, ou s’écrasant en gerbes de flammes. Il joua un moment avec l’idée de transmettre cette vision au jeune baron, et de lui demander si une telle lutte pouvait être menée sans résistance physique, sans opiniâtreté ou sans allant. Il se pencha vers lui, à travers la table.
« Je crois que vous confondez race civilisée et race décadente. Nous sommes une civilisation, ou plutôt un complexe de civilisations en plein essor, trempées par une lutte sans merci, dont je vous parlerai en temps utile.
— Peut-être, répondit le jeune géant, mais la complexité même de votre civilisation vous a fait perdre de vue les impératifs essentiels, qui sont la lutte pour la vie et la survivance du plus apte. Il y a longtemps que, sur la Terre, un grand savant s’en était aperçu. »
Une lueur amusée dansa dans les yeux du coordinateur. Darwin, maintenant, après Walter Scott ! Et, comme d’habitude, Darwin mal compris ! Une observation d’ordre biologique transposée telle quelle sur le plan sociologique, c’est-à-dire du plan du fait au plan moral. Erreur commune aux formes primitives de pensée, et contre laquelle l’éducation qu’ils recevaient mettait en garde les élèves coordinateurs.
Читать дальше