Quand son attention revint au groupe, la plupart avaient manifestement poussé Volemak à bout de patience. « Croyez-vous donc que c’est moi qui ai manigancé tout ceci ? Que c’est moi qui ai supplié Surâme de nous entraîner dans cette région affreuse, de faire naître nos bébés en plein désert et de nous laisser errer sans but dans la nature sans les vivres nécessaires ? Ne croyez-vous donc pas que je préférerais me trouver dans une maison, moi aussi ? Avec un lit ? »
Nafai vit que Volemak avait surpris tout le monde en joignant ses plaintes aux leurs. Mais cela ne les rassurait nullement – certains eurent même l’air franchement terrifiés de voir le pilier qui les soutenait montrer ainsi une fissure. Et le masque d’Elemak dissimulait à peine son mépris pour son père. Ce n’était pas un épisode dont Volemak allait tirer gloire, Nafai s’en rendit bien compte – et il était surtout inutile. S’il avait seulement posé à Surâme les mêmes questions que Nafai, il aurait été rassuré. Il existait bel et bien un moyen de s’en sortir.
Vas reprit la parole. « Je vous le dis, rien de tout ça n’est nécessaire. Nafai et moi avons trouvé un chemin assez facile pour descendre de la montagne ; on ne pourra peut-être pas y faire passer les chameaux, mais s’il ne s’agit que de contourner la baie pour atteindre Dorova, il suffit d’emporter de l’eau et des vivres pour une journée.
— Abandonner les chameaux ? dit Elemak. Les tentes ?
— Les glacières et les caissons secs ? protesta Shedemei.
— Eh bien, que certains d’entre vous restent, déclara Mebbekew, pour emmener les chameaux par le chemin le plus long. Sans les femmes ni les enfants, ça ne prendra pas plus d’une semaine, et pendant ce temps, nous autres, nous irons en ville. Dans quelques mois, nous serons de retour à Basilica. Ou bien là où vous déciderez d’aller. »
Il y eut un murmure général d’assentiment.
« Non, lança Nafai. Il ne s’agit pas de nous, mais d’Harmonie, de Surâme !
— Personne ne m’a demandé si j’étais volontaire pour cette noble cause, rétorqua Obring, et pour ma part, j’en ai ma claque !
— La cité est juste à côté, dit Sevet. Nous y arriverions très vite !
— Imbéciles ! cracha Elemak. Ce n’est pas parce que vous pouvez voir la cité, la plage à longer pour l’atteindre, que le trajet sera facile à pied ! En une journée ? Laissez-moi rire ! Vous avez acquis de la force au cours de l’année passée, c’est vrai, mais personne d’entre vous n’est assez en forme pour marcher sur une telle distance en portant un bébé, encore moins les litres d’eau nécessaires, ni les vivres. Marcher dans le sable, c’est épuisant, et plus on est chargé, plus on avance lentement, ce qui veut dire qu’il vous faudrait emporter davantage de vivres pour un trajet plus long, ce qui signifie que vous seriez encore plus chargés et voyageriez encore moins vite !
— Alors, nous sommes coincés ici jusqu’à notre mort ? pleurnicha Kokor.
— Ah, ferme-la ! cria Sevet.
— Nous ne sommes pas coincés, dit Nafai, et nous ne sommes pas obligés de laisser tomber l’expédition. Avant l’invention des pulsants, l’homme savait tuer du gibier. D’autres armes existent.
— Quoi, tu as l’intention d’étrangler tes proies ? ricana Mebbekew. Ou de les décapiter avec le fameux fil-à-couper-le-Gaballufix ? »
Nafai se raidit pour résister à la colère que déclenchait en lui les railleries de son frère. « Un arc et des flèches. Surâme sait comment les fabriquer.
— Eh bien, qu’il les fabrique ! rétorqua Obring. Ce n’est pas pour ça que l’un de nous saura s’en servir !
— Pour une fois, je suis d’accord avec Obring, dit Elemak. Il faut des années de pratique pour faire un bon archer. Pourquoi avais-je emporté des pulsants, à ton avis ? Les arcs sont plus efficaces, ils ont une plus grande portée, ils ne tombent jamais à court d’énergie et ils abîment moins la viande. Mais je ne sais pas m’en servir, encore moins les fabriquer.
— Moi non plus, répondit Nafai. Mais Surâme peut m’apprendre.
— D’ici un mois, peut-être. Mais nous ne disposons pas d’un mois.
— D’ici un jour. Donnez-moi jusqu’à demain, au coucher du soleil. Si je n’ai pas rapporté de gibier à ce moment-là, alors, comme Vas et Meb, je serai d’accord pour aller à Dorova, du moins pour quelque temps.
— Si nous allons à Dorova, c’est la fin de cette expédition grotesque, dit Meb. Je ne remonterai jamais sur un chameau sauf pour rentrer chez moi ! »
Plusieurs autres acquiescèrent.
« Donnez-moi une journée et je me rangerai à votre avis, reprit Nafai. Nous ne sommes pas encore à bout de vivres et l’endroit n’est pas mal choisi pour attendre. Une journée.
— Tu perds ton temps, dit Elemak. Tu ne peux pas y arriver.
— Alors, quel mal y aura-t-il à me laisser en faire la preuve ? Mais je prétends réussir, avec l’aide de Surâme. Il possède tout le savoir nécessaire dans sa mémoire, et le gibier n’est pas difficile à trouver par ici.
— Je traquerai pour toi, proposa Vas.
— Non ! » s’écria Luet. Nafai se tourna vers elle, surpris – elle n’était pas intervenue jusque-là. « Nafai doit y arriver seul avec Surâme. C’est ainsi que cela doit être. » Puis elle leva vers son époux un regard intense qui ne cillait pas.
Elle sait quelque chose, pensa Nafai. Alors il se rappela les idées qui lui étaient venues dans la montagne le matin même, que Vas avait tenté de le tuer et provoqué sa chute. Surâme aurait-il parlé clairement à Luet ? Mes craintes étaient-elles fondées ? Est-ce pour cela qu’elle préfère me voir partir seul ?
« Tu te mettrais donc en route demain matin ? demanda Volemak.
— Non : aujourd’hui. J’espère fabriquer l’arc ce jour même, afin de disposer de la journée de demain pour chasser. Après tout, je risque de rater mes premières cibles.
— C’est grotesque ! s’exclama Meb. Mais pour qui se prend-il, à la fin ? Pour un des héros de Pyiretsiss ?
— Je refuse de permettre l’échec de cette expédition ! cria Nafai. Voilà qui je suis ! Et si je ne laisse pas la destruction d’un pulsant nous arrêter, tu peux parier toute la morve dans ton nez que je ne te laisserai pas m’en empêcher ! »
Meb le dévisagea, puis éclata de rire. « Pari tenu, Nyef, cher petit frère ! Toute la morve dans mon nez que tu échoueras !
— Tenu !
— Sauf qu’on n’a pas précisé ce que tu me devras, toi, quand tu auras échoué.
— Aucune importance. Je n’échouerai pas.
— Mais au cas où… eh bien, tu seras mon serviteur personnel ! »
Un murmure de dérision accueillit les paroles de Meb. « La morve contre la servitude, dit Eiadh avec mépris. C’est bien de toi, Meb !
— Il n’est pas obligé d’accepter, répliqua Meb.
— Fixe une limite de temps, demanda Nafai. Disons… un mois.
— Un an. Un an pendant lequel tu feras tout ce que je t’ordonnerai.
— C’est répugnant ! s’exclama Volemak. Je m’y oppose formellement !
— Tu as déjà accepté, Nafai, dit Mebbekew. Si tu te défiles maintenant, tout le monde saura que tu es un parjure !
— Quand je déposerai la viande à tes pieds, Meb, alors tu décideras de ce que je suis, et ce ne sera pas un parjure, sois-en certain ! »
Et ainsi fut-il convenu. Ils attendraient le retour de Nafai le lendemain au coucher du soleil.
Il s’en alla dans la tente-cuisine, réunit rapidement ce dont il aurait besoin, biscuits, melon déshydraté et viande séchée ; puis il se dirigea vers la source pour y remplir sa gourde. Son poignard au côté, il ne lui faudrait rien d’autre.
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