— Et pourquoi ?
— Parce que Surâme t’aurait ordonné de le tuer pour t’emparer de l’Index. »
Nafai la dévisagea, abasourdi. « C’est toi qui me jettes ça à la figure ? »
Elle secoua fermement la tête en signe de dénégation. « Je te rappelle cet événement pour que tu n’oublies pas à quel point tu es fort. Tu peux te montrer plus impitoyable et plus rusé que Vas quand tu sais que tu sers le plan de Surâme. Va, maintenant, Nafai. Il te reste quelques heures de jour. Tu réussiras, je le sais. »
La caresse de la main de Luet sur sa joue encore présente dans la mémoire de sa peau, sa voix encore à l’oreille, sa confiance et son honneur brûlant toujours dans son cœur, il avait vraiment l’impression d’incarner un héros de Pyiretsiss. Notamment Velikodushnu, qui dévora vif le cœur du dieu Zaveest afin que les habitants de Pyiretsiss vivent en paix plutôt que de conspirer sans cesse pour prendre l’avantage les uns sur les autres et abattre ceux qui réussissaient. L’illustration de la version qu’avait lue Nafai montrait Velikodushnu la tête plongée dans le thorax béant du dieu, pendant que les longs ongles de Zaveest lui lacéraient le dos. C’était resté une des images les plus fortes de son enfance, celle de cet homme qui refusait d’écouter son inextinguible souffrance pour détruire le mal qui anéantissait son peuple.
C’était cela, un héros, pour Nafai, quelqu’un de bien, et s’il imaginait Gaballufix sous les traits de Zaveest, alors il était juste et bon de l’avoir tué.
Mais cette idée ne le soutint qu’un instant ; il fut aussitôt repris par l’horreur de l’avoir assassiné gisant ivre-mort et sans défense dans la rue. Et il comprit alors que peut-être ce souvenir, cette culpabilité, cette honte, cette horreur – peut-être était-ce sa façon à lui de se faire lacérer le dos par Zaveest tandis qu’il dévorait le cœur du plus maléfique des dieux.
Peu importe. Je dois remettre ça à sa place, dans mes souvenirs et non au premier plan de mes pensées. Je suis celui qui a tué Gaballufix, c’est vrai, mais aussi celui qui doit fabriquer un arc, abattre un animal et le rapporter au camp demain au coucher du soleil, sinon Surâme n’aura plus qu’à recommencer à zéro.
Obring se baissa pour entrer dans la tente de Vas et de Sevet. C’était la première fois qu’il se retrouvait seul avec Sevet depuis que Kokor les avait surpris à faire des galipettes, à Basilica. Ils n’étaient pas vraiment seuls, avec Vas présent ; mais d’une certaine façon, le fait qu’il sanctionne cette réunion signifiait peut-être la fin de leurs relations glaciales.
« Merci de passer chez nous », dit Vas.
Ces mots étaient d’un ton assez ironique pour qu’Obring comprenne qu’il avait fait une erreur et que Vas le réprouvait. Ah ! il avait peut-être mis trop longtemps à venir. « Tu m’as dit sans Kokor, et je ne peux pas si facilement m’éclipser sans l’avertir. Elle me demande toujours où je vais, tu sais, et ensuite elle me surveille pour vérifier que j’y vais bien. »
Au retroussis des lèvres de Sevet, Obring sut qu’elle jouissait de l’imaginer sous la coupe de Kokor. Et pourtant, si quelqu’un devait compatir à sa situation, c’était bien Sevet : ne se trouvait-elle pas elle aussi sous la surveillance inflexible de Vas ? Peut-être pas, après tout ; Vas n’était pas aussi vindicatif que Kokor. Il ne s’était même pas mis en colère cette fameuse nuit d’il y avait plus d’un an. Sevet n’avait donc peut-être pas souffert comme Obring.
Mais en la regardant, il avait du mal à se rappeler pourquoi il avait mis tant d’ardeur à la posséder. Son corps s’était défait depuis lors ; la naissance d’un bébé n’y était certainement pas pour rien – l’abdomen lourd, les seins trop pleins – mais son visage avait pâti lui aussi ; on y voyait s’amorcer des bajoues, une dureté se dessiner dans les yeux. Ce n’était pas une belle femme. Mais il faut dire que ce n’était pas vraiment son corps qu’Obring avait désiré ; il y avait eu en partie sa renommée de grande chanteuse basilicaine, et aussi – tu peux bien te l’avouer, mon vieil Obring – sa parenté avec Koya, sa sœur. Il avait voulu faire la nique à sa jolie épouse si attirante et si méprisante en lui prouvant qu’il pouvait se trouver une femme mieux qu’elle s’il le désirait. Il n’avait cependant rien prouvé du tout car Sevet avait presque certainement couché avec lui pour des raisons similaires – s’il n’avait été l’époux de Kokor, elle n’aurait même pas gaspillé sa salive à lui cracher dessus. Ils souhaitaient tous deux faire du mal à Kokor, ils avaient réussi et ils le payaient depuis.
Mais voilà qu’ils étaient réunis à l’invitation de Vas et la situation allait peut-être s’améliorer ; Obring allait peut-être se retrouver intégré dans une petite société au milieu de cette pitoyable communauté dominée de si haut par les enfants de Volemak et de Rasa.
« Il est temps de mettre fin à cette expédition grotesque, tu ne crois pas ? » demanda Vas.
Obring éclata d’un rire amer. « On a déjà essayé et Nafai nous a sorti un de ses tours de passe-passe !
— Certains d’entre nous ne faisaient qu’attendre le bon moment, répliqua Vas. Mais c’est notre dernière chance – la dernière raisonnable, en tout cas. Dorova est visible d’ici, et nous n’avons pas besoin d’Elemak pour nous y conduire : hier, j’ai découvert un trajet pour descendre de la montagne. Ce ne sera pas facile, mais nous pouvons y arriver.
— Nous ?
— Toi, Sevet et moi. »
Obring tourna les yeux vers le lit où dormait leur enfant, Vasnya. « Avec un bébé ? Au milieu de la nuit ?
— La lune brille et je connais le chemin, répondit Vas. Et nous n’emmènerons pas la petite.
— Vous n’emmènerez pas la…
— Ne joue pas les imbéciles, Obring ; réfléchis un peu. Notre but n’est pas de quitter le groupe, mais de l’obliger à laisser tomber l’expédition. Ce n’est pas pour nous que nous agissons, c’est pour eux, pour les sauver d’eux-mêmes – des plans ridicules de Surâme. Nous allons à Dorova pour les forcer à nous suivre. Nous n’emporterons pas les bébés parce qu’ils nous ralentiraient et qu’ils risqueraient de souffrir du voyage. Donc nous les laisserons ici. Les autres devront nous rapporter Vasnya, à Sevet et moi, et Kokor et Krassya à toi. Seulement ils prendront le chemin le plus long, où les bébés seront en sécurité.
— Il y a de l’idée, dit Obring d’un ton hésitant.
— Tu es trop bon.
— Donc, si Nafai revient bredouille, nous partons ce soir ?
— Es-tu idiot au point de croire qu’ils tiendront parole ? Non, ils trouveront un autre prétexte pour continuer – en risquant la vie de nos enfants, en nous entraînant toujours plus loin de notre dernier espoir d’une existence convenable. Non, Bryia, mon ami, nous n’attendrons rien du tout ; nous leur forcerons la main avant que Nafai et Surâme aient le temps de nous jouer un de leurs tours !
— Alors… quand est-ce qu’on part ? après le dîner ?
— Non, ils nous repéreraient ; ils nous suivraient et nous arrêteraient sur-le-champ. Ce soir, je me porterai volontaire pour l’avant-dernière garde et toi pour la dernière. Au bout d’un moment, je réveillerai Sevet, puis j’irai gratter à ta tente. Kokor croira que tu te lèves pour prendre ton tour de garde et elle se rendormira aussitôt. La lune brille bien ce soir – nous aurons des heures d’avance avant que l’un d’eux se réveille. »
Obring hocha la tête. « Ça m’a l’air valable. » Puis il regarda Sevet. Son expression était impénétrable, comme toujours. Il eut envie d’aller voir derrière ce masque, rien qu’un peu, aussi dit-il : « Mais tes seins ne vont pas te faire mal, à laisser ta petite alors que tu l’allaites ?
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