— Je ne peux pas rentrer au camp pour dire à tout le monde que je n’ai plus le pulsant, insista Nafai. Que je l’ai perdu ! Il est là, en bas, et même s’il est en quarante morceaux, je rapporterai ces morceaux au camp.
— Il vaut mieux leur dire que tu l’as cassé plutôt que perdu ?
— Oui. Mieux vaut leur montrer les morceaux ; sinon, ils se demanderaient toujours si je n’aurais pas pu le retrouver en cherchant mieux. Tu ne comprends donc pas qu’il s’agit de l’approvisionnement en viande de toutes nos familles ?
— Oh, si, je comprends, répondit Vas. Vu comme ça, évidemment, il faut le chercher. Tiens, on peut descendre par là – le chemin est assez facile.
— Je sais, dit Nafai. Il va jusqu’à la mer.
— Tu crois ?
— Par là, et ensuite sur la gauche… tu vois ?
— Ah oui, on doit sans doute pouvoir y accéder. »
Nafai se sentit vaguement honteux d’avoir remarqué ce trajet jusqu’à la mer, alors que Vas n’y avait même pas songé.
Mais au lieu d’aller au bord de l’eau, ils descendirent jusqu’aux broussailles où le pulsant avait dû choir. Ils n’eurent pas à chercher longtemps ; il était là, cassé en deux moitiés. Ils retrouvèrent plusieurs petits composants internes éparpillés dans les buissons et d’autres leur échappèrent sûrement. On ne réparerait pas ce pulsant.
Nafai fourra néanmoins les morceaux gros et petits dans le harnais qu’il avait fabriqué pour transporter l’arme et qu’il referma d’un nœud. Puis Vas et lui entamèrent la longue remontée. Nafai suggéra que son compagnon marche en tête, car il se rappellerait sans doute mieux le chemin, et Vas acquiesça sans hésiter. Nafai ne lui donna pas le moindre soupçon qu’il n’osait pas le laisser marcher derrière lui, parce qu’il ne pourrait pas voir ce qu’il faisait.
Surâme, cet avertissement venait-il de toi ?
Il n’obtint aucune réponse de Surâme, du moins aucune réponse directe à sa question. Il lui vint par contre la pensée nette qu’il devait parler à Luet en rentrant au camp. Comme c’était ce qu’il avait l’intention de faire de toute façon, surtout après l’expérience qu’il venait de vivre où il avait frôlé la mort, il supposa qu’il s’agissait d’une pensée personnelle et que Surâme ne lui avait rien dit.
La perte du pulsant fut un tel coup pour le groupe que ni Volemak ni Elemak ne firent le moindre effort pour maintenir le calme – jusqu’au moment où la situation faillit leur échapper. Les morceaux de l’arme gisaient sur un bout de tissu ; non loin se trouvaient les deux pulsants abîmés par leur séjour dans l’eau, qu’Elemak avait récupérés. Zdorab était assis à côté, l’Index sur les genoux, et il lisait à voix haute les numéros des éléments brisés. Presque tous les autres restaient debout – bien rares ceux qui étaient assez équanimes pour s’asseoir –, ils attendaient, regardaient autour d’eux, faisaient les cent pas en marmonnant pendant que l’archiviste s’efforçait de savoir si l’on pouvait reconstituer un pulsant avec les pièces en état.
« Rien à faire, dit-il enfin. Même si nous possédions les pièces nécessaires, nous n’avons pas les instruments qu’il faut, d’après l’Index, et rien pour les fabriquer sans passer cinquante ans à maîtriser le niveau requis de technologie.
— Ça, c’était un plan génial de la part de Surâme ! s’écria Elemak. Maintenir l’humanité au plus bas niveau de technologie ! Il a si bien réussi que même si nous savons fabriquer des pulsants, nous ne comprenons rien à leur fonctionnement et nous sommes incapables de les réparer !
— L’idée ne venait pas de Surâme, intervint Issib.
— Et alors, quelle importance ? lança Mebbekew. On va tous crever, maintenant ! »
Dol éclata en sanglots qui, pour une fois, avaient l’air sincères.
« Je regrette, dit Nafai.
— Ah merci ! Quel soulagement de savoir que tu as des remords ! cracha Elemak. Et puis qu’est-ce que tu allais foutre dans un coin dangereux comme ça ? On te confie le seul pulsant encore en état, et c’est ça que tu fais avec ?
— C’est là qu’était le gibier, expliqua Nafai.
— S’il avait sauté de la falaise, tu l’aurais suivi ? » fit Volemak.
Nafai fut anéanti : son père se joignait aux reproches cinglants d’Elemak ! Lequel était loin d’en avoir fini :
« Je vais te parler en toute franchise, mon cher petit frère : si tu avais pu choisir, du pulsant ou de toi-même, qui allait atterrir sur la corniche au lieu de dégringoler jusqu’en bas, ça aurait bien arrangé tout le monde que tu choisisses le pulsant ! »
L’injustice de ces propos était presque insupportable. « Ce n’est pas moi qui ai perdu les trois premiers !
— Mais quand c’est arrivé, il nous restait encore un pulsant ; ce n’était donc pas aussi grave, dit Père. Cette fois, c’était le dernier, tu le savais, et tu as quand même pris ce risque.
— Il suffit ! intervint Rasa. Nous convenons tous, Nafai compris, de la terrible erreur que c’était d’exposer le pulsant. Mais le pulsant n’existe plus, il est irréparable, et nous nous retrouvons dans cette région inconnue sans moyen de tuer du gibier. Peut-être l’un de vous aurait-il quelque idée sur ce que nous allons faire, à part accabler Nafai de reproches ? »
Merci, Mère, pensa Nafai.
« N’est-ce pas évident ? demanda Vas. L’expédition est finie !
— Non, ce n’est pas évident, répliqua Volemak d’un ton tranchant. Surâme a pour but de sauver Harmonie de la destruction dont fut victime la Terre il y a quarante millions d’années, rien de moins. Allons-nous y renoncer parce que nous avons perdu une arme ?
— Mais il ne s’agit pas de l’arme, dit Eiadh. Il s’agit de la viande. Nous avons besoin de viande.
— Et la question n’est pas seulement de nous préserver un régime équilibré, ajouta Shedemei. Même si nous nous installions ici et semions tout de suite – et comme ce n’est pas la saison, nous ne le ferions pas –, mais même dans ce cas, nous ne moissonnerions les cultures riches en protéines de base que bien après avoir souffert de grave malnutrition.
— Qu’entends-tu par “grave malnutrition” ? demanda Volemak.
— J’entends quelques morts par la faim, surtout chez les enfants.
— Mais c’est affreux ! hurla Kokor. Tu as pratiquement tué mon bébé ! »
Son cri déclencha un chœur de gémissements. Au milieu du vacarme, Nafai s’adressa en silence à Surâme : Existe-t-il un moyen de nous en sortir ?
As-tu une suggestion à faire ?
Nafai tenta d’imaginer une arme qu’on pût fabriquer avec les matériaux immédiatement accessibles. Il se souvint que les soldats gorayni étaient munis de lances, d’arcs et de flèches. Ces instruments pouvaient-ils servir pour la chasse ou bien étaient-ils réservés à la guerre ?
La pensée éclata dans son esprit : Ce qui peut tuer un homme peut sans aucun doute tuer un animal. Chasser à la lance exige un groupe de rabatteurs, sinon on s’approche rarement assez de la proie pour pouvoir la tuer, même avec un atlatl pour étendre la portée du jet.
L’arc et la flèche, alors ?
Un bon arc porte quatre fois plus loin qu’un pulsant. Mais c’est très difficile à fabriquer.
Et un arc de second ordre avec une portée à peu près similaire à celle d’un pulsant ? Tu pourrais m’apprendre à en faire un ?
Oui.
Et crois-tu que je pourrais abattre du gibier avec, ou bien faut-il beaucoup de temps pour apprendre ?
Cela prend le temps qu’il faut.
C’était sans doute la meilleure réponse qu’il pouvait attendre de Surâme, et elle n’était pas si inquiétante que ça. Il y avait de l’espoir, au moins.
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