Il avait dû faire un geste, car les Krenken se tournèrent soudain vers lui. Ainsi qu’il l’avait appris, l’œil krenk était particulièrement sensible au mouvement. Lorsqu’il attrapa son harnais crânien dans sa bourse, Jean le rejoignit d’un bond pour lui prendre le mikrofoneh des mains. Puis, l’agrippant par le poignet, il l’entraîna dans l’escalier pour gagner avec lui le niveau où ils s’étaient rencontrés pour la première fois. Une fois là, il activa les « parleurs ».
— Gschert contrôle les ondes-sans-milieu, dit le Krenk, mais cette tête ne parle que dans cette salle. Comment avez-vous su que vous nous trouveriez ici ?
— Vous aviez quitté Falkenstein et personne ne vous avait vus au village. Où auriez-vous pu aller ?
— Alors Gschert ne sait encore rien. Nous avons compris qu’il y avait un problème en voyant que les canaux privés étaient placés sous interdit. Et nous devions inhumer Gerd puis installer le fil. (Il eut un geste du bras.) Il fait froid ici, mais… je comprends désormais ce que votre peuple entend par « sacrifice ». Vous êtes allé sur le champ de bataille ?
— Vos compatriotes se querellaient à propos de votre action et j’ai cru bon de vous en avertir. Je redoutais de vous voir jeter en prison, ou pire encore. (Il hésita.) Le Herr m’a dit que vous aviez pardonné à l’homme qui avait tué Gerd.
Nouveau geste du bras.
— C’est le fil qui nous était utile, pas son trépas. Comme il a été tréfilé par un vrai chaudronnier, peut-être sera-t-il à la hauteur de la tâche. Le bienheureux Lorenz n’est pas en faute. Le cuivre n’était pas son devoir. Venez, retournons en bas. Rappelez-vous : seul Gottfried est totalement acquis à notre cause. Friedrich et Mechtilde nous ont rejoints par peur de l’alchimiste, pas par amour de leur prochain.
Dietrich observa un moment les quatre Krenken tandis qu’ils attachaient des fils et les touchaient avec divers talismans – les bénissaient avec des reliques, peut-être ? Ils semblèrent se disputer à deux ou trois reprises et consultèrent des manuscrits décrivant le « circuit elektronik ». Il s’efforça d’identifier la dénommée Mechtilde, de toute évidence un Krenk de sexe féminin, mais, en dépit d’un examen approfondi, ne put la distinguer des autres créatures.
Comme il s’ennuyait un peu, il s’aventura dans le navire et se retrouva dans la cabine que Kratzer avait naguère qualifiée de poste de pilotage, bien qu’on n’y trouvât aucun hublot ouvert sur l’extérieur, rien que des panneaux de verre opaque dont certains noircis par la suie. L’un d’eux s’anima soudain, et il entendit des voix krenken grésiller dans les niveaux inférieurs.
Au centre de la cabine se trouvait le trône rembourré du capitaine, depuis lequel il avait jadis lancé des ordres à ses lieutenants. Dietrich se demanda quel cours auraient suivi les événements s’il avait survécu. Sans doute n’aurait-il pas connu un échec aussi lamentable que celui de Gschert. Toutefois, étant plus compétent que ce dernier, et doué de surcroît du tempérament colérique propre à son espèce, n’aurait-il pas choisi d’éliminer tout risque de découverte en éliminant les gens susceptibles de les découvrir ?
Dieu œuvre toujours dans un but bien précis. Mais pourquoi avait-Il organisé la rencontre d’un prêtre reclus doublé d’un lettré et d’une étrange créature instruisant des têtes parlantes ?
Dietrich quitta le poste de pilotage et sortit du navire pour aller respirer un peu d’air frais. L’écho d’un cri lointain résonna parmi les arbres environnants et il pensa tout d’abord à un faucon. Mais ce bruit était trop prolongé, trop insistant, et il l’identifia soudain : le geignement d’un cheval terrifié.
Il fit demi-tour et dévala l’escalier, manquant se prendre les pieds dans sa soutane.
— Voilà Gschert ! s’écria-t-il.
Mais les quatre Krenken ne daignèrent même pas se retourner et il comprit qu’une voix humaine n’était pour eux qu’un bruit ordinaire, tout comme leurs stridulations l’étaient à ses oreilles. Il agrippa Jean par le bras.
Le Krenk le repoussa par réflexe. Puis il se tourna vers lui, et Dietrich pointa l’index vers l’escalier et prononça le nom de Gschert, espérant que l’autre l’avait suffisamment entendu pour le reconnaître sans l’aide d’une traduction.
Cela dut être efficace, car Jean se figea un instant puis adressa à ses camarades une série de craquètements précipités. Friedrich et Mechtilde posèrent leurs outils et foncèrent vers l’escalier tout en saisissant les pots-de-fer glissés dans leur bourse. Gottfried leva les yeux de sa baguette magique et, après avoir écarté d’un geste les vapeurs qui montaient vers lui, fit à Jean un signe du bras. Jean laissa passer quelques instants puis rejeta la tête en arrière et courut vers l’escalier à son tour.
Dietrich se retrouva seul avec Gottfried, son premier converti – à moins qu’on ne comptât l’alchimiste, qui semblait avoir fait siens les mots de la Consécration. Le Krenk continua de fixer des fils de cuivre aux minuscules postes à l’aide de son métal à solidare , mais Dietrich comprit qu’il se savait observé. Posant sa baguette magique sur un petit coussin apparemment tissé de fibres métalliques, il détacha une petite boîte du « circuit » en s’aidant d’un outil idoine. Puis il la lança à Dietrich, qui ne put faire autrement que de l’attraper au vol, et la remplaça par un objet plus volumineux qui semblait fait de bric et de broc. En examinant la boîte qu’il tenait dans ses mains, Dietrich vit que ce n’étaient pas des fils de cuivre qui en pendaient mais des fibres aussi fines que des cheveux et parcourues par des flots de lumière.
Gottfried fit claquer ses mandibules puis désigna l’appareil que tenait Dietrich, et ensuite l’objet mal dégrossi par quoi il l’avait remplacé. Il ouvrit les bras en un geste très humain et secoua la tête à plusieurs reprises, ce dont Dietrich déduisit qu’il ne pensait pas que l’ elektronikos circulerait dans les fils de cuivre aussi aisément que… la lumière ?… avait circulé dans ces fibres si fines.
Ayant ainsi exprimé ses doutes, Gottfried fit un signe de croix et se pencha à nouveau sur sa tâche, congédiant Dietrich d’un geste du bras.
Dietrich trouva Jean au-dehors, accroupi avec ses deux camarades derrière des barils métalliques. Jean l’agrippa par sa soutane et l’attira près de lui, le forçant à s’agenouiller dans une gadoue qui lui glaça les jambes. Il vit que les Krenken frissonnaient, bien que la fraîcheur fut toute relative à ses propres sens. Il se défit de sa cape et en drapa les épaules de Jean.
Celui-ci pencha la tête pour le regarder droit dans les yeux. Puis il tendit la cape au Krenk accroupi près de lui. Celui-ci – ou celle-ci, car il devait s’agir de Mechtilde, songea Dietrich – l’accepta et s’emmitoufla dedans, la refermant sur sa gorge. Le troisième Krenk se tenait à moitié debout pour scruter les alentours par-dessus les barils. Là où un homme aurait tourné la tête dans tous les sens, il conservait une immobilité de gargouille. Sans doute afin de mieux percevoir les mouvements au sein de la forêt, supposa Dietrich. De temps à autre, la créature posait un doigt distrait sur son cou.
Le cheval avait cessé de geindre, et Dietrich en déduisit qu’il s’était enfui – à moins que Gschert ne l’ait tué. Comme il tendait le cou pour fouiller les arbres du regard, il entendit un bourdon voler tout près de lui et, l’instant d’après, un craquement résonna à la lisière de la forêt, suivi par le bruit d’une pierre heurtant le navire. Jean l’obligea de nouveau à se baisser, approcha son visage du sien et fit cliqueter ses mandibules. Son propos était des plus clairs : ne bougez plus ! Dietrich se tourna vers Friedrich et remarqua que son antenne gauche s’inclinait pour désigner un point bien précis dans la forêt. Jean croisa ses antennes et, lentement, très lentement, orienta son pot-de-fer pour tirer en direction de l’ennemi.
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