— Ou que Dieu souhaitait que Jean retrouve ce fil.
Dietrich ferma les yeux et récita pour lui-même une brève prière d’action de grâces, soulagé d’apprendre que les Krenken pourraient reprendre la réfection de leur navire.
— Mais ce n’est pas fini, reprit Manfred. Dame Falkenstein avait son propre garde du corps et, lorsque les Krenken se sont introduits dans sa chambre, cet homme a occis Gerd d’un seul coup d’épée. Et qu’a donc fait notre petit caporal ? Il a enjambé son camarade et affronté l’homme d’armes pendant que les autres Krenken évacuaient le corps ! Il a commencé par parer les coups d’épée avec un fauteuil, puis il a saisi son petit pot-de-fer et sa balle a frappé le casque de son adversaire, le plongeant dans l’inconscience. Quel valeureux guerrier ! Et ensuite, il a fait le signe de croix et s’est retiré.
— Il a épargné son ennemi ? s’étonna Dietrich, qui savait à quoi s’en tenir sur le caractère des Krenken.
— Un geste plein de noblesse. Pendant tout ce temps-là, Dame Falkenstein poussait des cris d’orfraie, terrorisée par les démons qui avaient envahi sa chambre. Mais elle affirme à présent que son garde du corps a fait preuve d’une telle vaillance que lesdits démons eux-mêmes ont reculé devant lui.
— Ach. Ainsi naissent les légendes.
Manfred inclina la tête.
— Quelle plus belle histoire que celle de deux ennemis faisant preuve en s’affrontant d’un courage héroïque ? Certes, il semble que l’homme se soit souillé en découvrant Jean ; mais il aurait pu fuir et il n’en a rien fait. Il racontera à ses petits-enfants qu’il a croisé le fer avec un démon et qu’il a survécu – si le duc ne le condamne pas à la pendaison, bien entendu. Mais le duc a récupéré son argent – il est déjà en route pour Vienne, confié aux bons soins de ses convoyeurs juifs et d’une bonne escorte. Les autres prisonniers ont été libérés, eux aussi.
— Que Dieu en soit loué. Mein Herr, voulez-vous bien convoquer Jean pour l’avertir que son seigneur est en colère ?
— Il est trop tard, j’en ai peur. Après avoir récupéré l’argent du duc, j’ai autorisé Jean à partir afin d’inhumer son camarade dans les cryptes krenken.
Dietrich se leva d’un bond.
— Hein ? Nous devons repartir au plus vite, avant qu’il ne soit trop tard.
Manfred fit la moue.
— Rasseyez-vous, pasteur. Seul un fou prendrait cette route à la nuit tombée. Quelles que fussent les intentions de Grosswald, il les a déjà mises en œuvre. Toutefois, s’il s’en est pris à Jean, mon honneur exigera que je le mette à l’amende !
Dietrich doutait que Manfred eût le pouvoir de châtier Grosswald si celui-ci s’y opposait. Les Krenken redoutaient le froid hivernal, mais leur arrogance allait s’affirmer à nouveau avec les premières chaleurs, leurs serments disparaître avec les dernières congères.
Dietrich ne dormait pas très bien. Il ne s’attendait pas à voir durer la trêve instaurée entre les factions krenken, car les mœurs de ceux-ci étaient régies par la soumission et non l’équilibre. Leur « Toile » n’était pas tissée de serments et d’obligations mutuelles, mais d’autorité et d’obéissance, et elle découlait du pouvoir estimatif de leurs appétits plutôt que de la puissance cognitive de leur volonté.
La nouvelle lune venait de se lever et, entre deux brèves périodes d’assoupissement, Dietrich regardait Orion et ses chiens en train de chasser Jupiter. Lassés de la chasse, ils sombraient à présent derrière les hauteurs de Breitnau, et l’Étoile du Chien, la plus brillante de toutes, était comme un point jaune fiché au-dessus de la crête. Dietrich avait lu Ptolémée dans le quadrivium de Paris, et il écrivait que l’Étoile du Chien était rouge. Peut-être que le Grec s’était trompé, à moins qu’il ne s’agisse d’une erreur de copie ; mais Jean affirmait que les étoiles pouvaient changer, et Dietrich se demandait si cela attestait le caractère corruptible des cieux.
Il secoua la tête. À en croire Virgile, l’Étoile du Chien annonçait la mort et la maladie. Dietrich garda les yeux fixés sur elle jusqu’à ce qu’elle ait disparu derrière l’horizon, ou jusqu’à ce qu’il se soit rendormi.
XV
Mars 1349
Mercredi des Cendres, sexte
Dietrich traversa les soles de printemps pour regagner le village et fut surpris d’y découvrir serfs et vilains occupés aux travaux des champs. Certains le saluèrent ; d’autres s’appuyèrent sur leur pelle pour le regarder passer. Herwyg le Borgne, qui travaillait un sillon près de la route, le pria de bénir sa parcelle, ce qu’il fit pour la forme.
— Quelles nouvelles des Krenken ? demanda-t-il à son métayer.
Du village montaient le fracas du marteau dans la forge et le fumet du pain dans le four banal.
— Aucune depuis hier, quand ils ont fini par se calmer. La plupart d’entre eux se cachent dans l’église. (Herwyg s’esclaffa.) Les sermons du moine sont moins pénibles que les horions, je suppose.
— Donc, on n’a rien fait aux Krenken qui sont partis guerroyer avec le Herr ?
L’autre haussa les épaules.
— Ils ne sont pas encore revenus.
Dietrich gagna Sainte-Catherine, où il trouva une vingtaine de Krenken dans la nef. Certains étaient debout, d’autres avaient adopté la position accroupie qui leur était familière. Trois d’entre eux étaient perchés sur les solives. Joachim était en chaire, et un Krenk plutôt massif traduisait ses propos pour le bénéfice de ses congénères qui ne disposaient pas de harnais crânien.
— Où est Jean ? lança Dietrich dans le silence qui accueillit son arrivée.
Joachim secoua la tête.
— Je ne l’ai pas vu depuis le départ de l’armée.
L’un des Krenken accroupis se mit à bourdonner et l’interprète déclara via le mikrofoneh :
— Beatice demande si Jean est toujours vivant. C’est pour elle une question importante, ajouta-t-il avec un sourire à la mode krenk.
— Son groupe s’est conduit vaillamment au cours de la bataille, lui répondit Dietrich. L’un de ses membres a péri et Jean l’a vengé de façon très chrétienne. Veuillez m’excuser, mais je dois le retrouver.
Il faisait déjà demi-tour lorsque Joachim lui lança :
— Dietrich !
— Quoi donc ?
— Lequel d’entre eux est mort ?
— Le dénommé Gerd.
Une fois traduite, cette annonce causa moult cliquetis et bourdonnements. L’un des Krenken se frotta les bras l’un contre l’autre, à coups violents et répétés. D’autres se tournèrent vers lui d’un air hésitant, comme pour lui taper sur l’épaule afin d’attirer son attention. Joachim descendit de sa chaire et entreprit d’imiter leur gestuelle.
— Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés [16] Matthieu, 5.5. (N.d.T.)
, déclara-t-il. Le chagrin est fugace mais la joie est éternelle dans la présence du Seigneur.
Dietrich sortit, remonta en selle et tira sur les rênes.
— En avant, brave bête, j’ai besoin de toi une dernière fois.
Il talonna sa monture et prit la direction de Grosswald, projetant des gerbes de bouc le long de la route du Bärental.
Il trouva Jean à bord du navire. Les quatre Krenken étaient massés dans une minuscule cabine du niveau inférieur, aux cloisons bordées de boîtes métalliques. Lesdites cloisons étaient calcinées, ce qui n’avait rien de surprenant. Chaque boîte présentait plusieurs rangées d’ouvertures vitrées derrière lesquelles brûlaient des feux ardents – tantôt d’un rouge vif, tantôt d’un bleu terne. Certains changèrent de couleur sous les yeux de Dietrich. Là où ils étaient absents, les boîtes portaient les traces de l’incendie qui avait ravagé le navire. L’une d’elles était totalement détruite, ses parois fêlées et distordues, et Dietrich voyait sans peine les fils et autres objets qu’elle recelait. C’était sur elle que Jean s’affairait avec sa baguette magique.
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